Paris Match Belgique

Charles III, inclusif et « intello »? « C’est un pionnier au Royaume-Uni du combat pour la diversité et de l’œcuménisme religieux »

Charles lors d'une visite à Aberdeen, en Ecosse le 17/10/22. Il y rencontre des familles venues y vivre en provenance d'Afghanistan, de Syrie et d'Ukraine. © i-Images / Pool / Eyevine.com/Belga

People et royauté

Le couronnement de Charles III, fixé au 6 mai 2023, s’annonce plus « sobre », moins « ronflant » que celui d’Elizabeth II en 1953. Intronisation en mode « feutré » du nouveau roi… Le souverain « intello » agace parfois tout en ralliant de nouveaux suffrages.

Wait and see, disent en gros les Britanniques qui ont bien d’autres chats à fouetter – crise socio-économique en première ligne, démission prévisible et désormais confirmée de Liz Truss… Osons l’understatement: un vent changeant souffle outre-Manche.

Marc Roche (*), auteur, parmi nombre de pavés royaux, de « Les Borgia à Buckingham », nous en parlait il y a quelque temps. Et évoquait la dégringolade annoncée de l’ex dernière Première à avoir rencontré the Queen.

La date du couronnement, officialisée par le Palais (et contredisant celle avancée quelques jours plus tôt par Bloomberg qui avait annoncé le 3 juin 2023) a relancé une série de débats, dont celui, universel, sur le nerf de la guerre. Le coût de la cérémonie, largement revu à la baisse, de même que, plus largement, celui de la monarchie. Celle-ci, sous Charles, devra se montrer à la hauteur des attentes globales d’une telle institution. Parmi les premiers critères : ouverture, inclusivité, transparence et travail.

« L’idéologie woke est-elle en train de pervertir la cour de Charles III ? », interrogeait récemment Marc Roche (*), écrivain et spécialiste de la monarchie britannique, dans Le Point. « La cérémonie annoncée pour juin prochain ne devrait pas tomber dans le tape-à-l’œil, afin de ne heurter aucune sensibilité. La vive controverse provoquée par la couronne que portera la reine Camilla lors du sacre du 6 mai 2023 en dit long sur les crispations identitaires à Buckingham Palace. Au cœur de la tempête se trouve le légendaire Koh-i-Noor, l’une des pierres les plus mythiques de l’Histoire (…) »

Ce « caillou de la discorde », cédé par l’Inde au Royaume-Uni en 1849, est incrusté sur l’une des couronnes que pourrait porter Camilla le jour de la cérémonie, prévue en mai prochain. « Alors que l’Inde réclame son retour, le souverain se risquera-t-il à une polémique inutile ? » interrogeait le 13 octobre, le Courrier international.

#NotMyKing ?

Impossible d’évoquer les affaires de la monarchie British, qui ont fait les choux gras des médias, sans évoquer la partie moins visible de l’iceberg : le cadre sociétal du Royaume-Uni et de sa monarchie. Comment se profile le règne de Charles ? Plutôt favorablement si l’on en croit ceux qui ont pu le suivre ou le côtoyer ces dernières années. La majorité de la population semble se montrer prudente. Et est naturellement mobilisée sur d’autres fronts, économiques et sociaux.

Même si les anti-royalistes, minoritaires en Angleterre, voient l’accession au trône du prince Charles comme l’occasion de faire progresser leur cause – des voix républicaines se sont élevées sporadiquement -, le mouvement républicain peine à gonfler. Devant le Parlement à Londres, quelques grappes d’antimonarchistes ont ainsi manifesté en silence. Sur les pancartes, le hashtag #NotMyKing (Pas mon roi) ou le slogan « Mettez fin au féodalisme ».

Pour moi, la monarchie anglaise est une vaste blague, totalement anachronique. Parce qu’elle a servi depuis des décennies à contrôler les émotions de la classe ouvrière – Roger Waters, leader de Pink Floyd, à Paris Match

On a entendu aussi récemment quelques porte-voix notoires comme Roger Waters, leader de Pink Floyd dénoncer en substance une ambiance « du pain et des jeux ». « Pour moi, la monarchie anglaise est une vaste blague, totalement anachronique. Parce qu’elle a servi depuis des décennies à contrôler les émotions de la classe ouvrière », déclarait-il récemment à Paris Match.
La militante Catherine Mayer, auteur notamment d’une biographie du prince Charles et cofondatrice du parti pour l’égalité des femmes, se décrit souvent comme « une républicaine instinctive » tout en reconnaissant, de son propre aveu, « le rôle considérable » de la monarchie dans la vie en Grande-Bretagne. Elle critique de longue date un manque de diversité dans le mouvement républicain qui rassemble encore trop largement selon elle, des hommes blancs d’âge moyen et de la classe moyenne, et en regrette « le manque de vision ». Mais, précisait-elle récemment dans le Guardian, « les républicains rassemblent désormais de nouveaux membres notamment d’origine caribéenne, qui s’insurgent pour la réparation du colonialisme et des blessures du passé et soutiennent Meghan Markle dans ses revendications de racisme notamment. »

Une « bicycle monarchy » ?

« Les républicains sont très minoritaires », assène Marc Roche. « Le mouvement ne représente qu’environ 10 % de la population. L’ensemble de celle-ci est attachée à sa monarchie, faute de mieux.  Les républicains recrutent essentiellement dans le talon d’Achille que sont les jeunes éduqués et les minorités ethniques. »

 

Un drapeau à l’effigie de Charles III lors d’un match de la Champion’s League au stade Ibrox de Glasgow le 12 octobre 2022. Le mouvement républicain s’est par ailleurs manifesté en ordre dispersé et plutôt confidentiel lors des funérailles d’Elizabeth II. ©Belga

Les voix républicaines ont tendance à majorer régulièrement ces chiffres et les sondages de YouGov font état d’une variation de 17 à 30 % selon le contexte sociétal général, la toile de fond économique et la formulation des questions. Dans un sondage réalisé plus tôt cette année par YouGov for Republic, 27% de la population soutenait l’abolition de la monarchie, mais le chiffre était de 40% parmi les18-24 ans.
Un point semble acquis : le parti travailliste est nettement moins « fournisseur » d’anti-monarchistes que ne le serait un parti progressiste « classique » en Europe. Pour cette question notamment de fossé entre la tête et le cœur en quelque sorte, entre nationalisme et émotion. Et pour des raisons liées à une forme d’ »individualisme » qui s’explique aussi culturellement.

Le Labour, l’électorat travailliste, a toujours été globalement royaliste, à part sa frange la plus à gauche, dont Jeremy Corbyn – Marc Roche

Le républicanisme, qui remonte à la guerre civile anglaise, est souvent perçu comme « froidement nationaliste » tandis que le monarchisme relèverait traditionnellement de la sphère émotionnelle. Une sorte de lutte intestine «  entre la tête et le cœur ». « La monarchie est par définition inégalitaire, à la fois de droit divin, avec l’anglicanisme en religion d’État, et basée sur la naissance », confirme Marc Roche. « Les classes sociales sont par ailleurs, en Grande-Bretagne, plus marquées que sur le vieux continent. Mais les Britanniques ont un très mauvais souvenir de la république, ils l’ont connue sous Cromwell qui était une espèce de Staline. Le Labour, l’électorat travailliste, a toujours été globalement royaliste, à part sa frange la plus à gauche, dont Jeremy Corbyn. »

Lire aussi > Marc Roche sur « le cas Harry » : « Meghan Markle remplissait toutes les cases pour se faire haïr des tabloïds »

Globalement, il apparaît donc que la majorité de la population britannique, anglaise en tout cas, reste loyale à la Couronne. Certains des plus sceptiques recommanderaient simplement une simplification du faste lié, dans la ligne un rien plus « modeste » en apparence des « bicycling monarchies », les monarchies à vélo comme les familles royales scandinaves ou des Pays-Bas.

La monarchie ? Un bon rapport qualité-prix mais un pays divisé

Plus cruciaux encore : les aspects prosaïques qui sous-tendent ces choix populaires. Marc Roche souligne le caractère peu onéreux de la monarchie britannique. « Elle rapporte six fois plus qu’elle ne coûte, ce notamment en termes d’industrie touristique », nous dit encore Marc Roche. « Sans parler des retombées médiatiques et de l’effet du soft power, plus difficilement mesurable. Elle coûte une livre par an et par habitant environ, soit une pinte de lait ».
Il est une certitude en tout cas : le long deuil national a, au moins dans ses effets médiatiques, suscité une émotion massive. Graham Smith, qui dirige le groupe de pression Republic, a ainsi minimisé dans plusieurs médias l’impact qu’a eu le décès d’Elizabeth II, décrit par certains journaux comme le « pèlerinage tout-puissant ». Smith évoque un « intérêt minoritaire qui a été projeté par les radiodiffuseurs comme une effusion nationale de chagrin ». D’autres pointent comme lui la « scénarisation » de la couverture médiatique, œuvre de Nicholas Witchell, fameux correspondant royal de la BBC.

Les voix les plus critiques ont qualifié la période de deuil national, cette parenthèse enchantée, de « poudre de perlimpinpin ». Le trait n’est pas outrancier au vu des difficultés auxquelles fait face Liz Truss affublée de sa politique sauvagement rigoriste, c’est l’avis même de certains membres de son propre clan. Cette « trêve des confiseurs » funéraire a mis temporairement en suspens quelques mouvements sociaux brûlants.

Les voix les plus critiques ont qualifié cette parenthèse enchantée de « poudre de perlimpinpin ». Le trait n’est pas outrancier au vu des difficultés auxquelles fait face Liz Truss affublée de sa politique sauvagement rigoriste, c’est l’avis même de certains membres de son propre clan. Cette « trêve des confiseurs » funéraire a mis temporairement en suspens quelques mouvements sociaux brûlants. « Les dix jours de deuil national ont projeté une image qui ne correspond pas à la réalité d’un pays divisé et qui fait face à des difficultés économiques majeures », confirme Marc Roche. « Grèves, chute de la livre, budget réduit, gouvernement en manque de légitimité électorale… »

Liz Truss, ici lors des funérailles d’Elizabeth II a l’Abbaye de Westminster le 19 septembre dernier. La position de la Première ministre britannique se fragilisait de jour en jour, largement contestée jusqu’au sein de ses propres rangs. On apprend ce 20/10/22 qu’elle annonce sa démission. © Belga

Quant à Liz Truss, la Première ministre, qui est aussi, historiquement, la dernière à avoir rencontré Elizabeth II, elle a, selon l’écrivain belge, « raté son entrée ». « Le décès de la reine a gâché la traditionnelle période de grâce dont bénéficie, en début de mandat, les Premiers ministres. Elle a immédiatement voté un budget d’austérité favorisant les plus aisés. Elle se serait par ailleurs certainement bien entendue avec la reine qui était plutôt de sensibilité conservatrice traditionnelle et que j’ai, par ailleurs, supposée être plutôt pro-Brexit… ».

On apprend par ailleurs ce 20 octobre après-midi que Liz Truss, sous la pression, annonce sa démission.

Charles III : ce roi plus « intello »

Le nouveau souverain apparaît de l’avis général comme nettement plus ouvert sur les grandes questions qui agitent légitimement le monde, dont, parmi les plus fédératrices et « inclusives » en termes d’impact, la crise climatique et environnementale. « Charles s’intéresse à des sujets dont la Première ministre ne veut pas entendre parler : l’écologie. Elle lui a interdit d’aller à la Cop 27. Constitutionnellement, le Premier ministre a tous les pouvoirs, la royauté non. Le monarque symbolise l’unité de l’État, le Commonwealth, il est chef de l’Église anglicane etc. Mais cela s’arrête à ce pouvoir de représentation. Il n’a naturellement aucun latitude, à part celle de mettre en garde son Premier ministre lors de l’audience hebdomadaire et de prononcer un discours de Noël – le seul sans contreseing ministériel.  »
D’autre part, les Premiers ministres ont souvent dépassé les objections royales. « Ils n’ont rien à faire des états d’âme de la souveraine ou du souverain, même quand ils sont royalistes comme l’est aujourd’hui Liz Truss – après ses positions républicaines qu’elle considère comme des « erreurs de jeunesse ». Blair par exemple a passé outre l’hostilité d’Elizabeth II à la guerre en Irak et Cameron a passé outre sa crainte du référendum sur le Brexit qui risquait de scinder le pays… »

On a dit aussi de Charles que s’il a, certes, étudié à Cambridge, premier roi à avoir obtenu un diplôme universitaire, à l’instar par exemple de Philippe de Belgique, il n’aurait pas été outrageusement brillant au cours de son cursus. « Il a en tout cas créé dès la fin de ses études un réseau associatif de tout premier ordre. Et il est comme on sait un pionnier au Royaume Uni de l’écologie, de l’acceptation des minorités sexuelles, du combat en faveur de la diversité et de œcuménisme religieux. »

(*) Correspondant pour Le Point à Londres, chroniqueur au Soir et à la BBC, consultant royal pour TF1-LCI, Marc Roche est l’auteur de nombreux ouvrages sur la royauté, le Brexit et la City et réalisateur de documentaires financiers. Son dernier livre: “Les Borgia à Buckingham ». Ed. Albin Michel, 2022.

CIM Internet