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Vincent Dujardin, professeur à l’UCLouvain : « En 23 ans, la reine Mathilde n’a suscité aucune polémique »

30 novembre 2022 à Anvers. Les souverains visitent le Monnikenheide-Spectrum à Zoersel. Un lieu qui offre du soutien et des soins aux personnes souffrant de handicap intellectuel ainsi qu'à leurs familles. Un appui adressé à environ 180 résidents. La reine Mathilde, qui forme un tandem efficace et sensible avec son époux, a démontré, au fil des ans, une impressionnante capacité d'adaptation ainsi qu'un sens du contact précieux sur des terrains variés. ©Robin Utrecht/ABACAPRESS.COM/via Belga

People et royauté

Mathilde a, depuis sa rencontre avec Philippe, imprimé son style, en osmose avec celui qui est devenu, en 2013, roi des Belges. Ce style pourrait se résumer en quelques mots : écoute, réserve, présence. Et travail, travail, travail. Retour sur quelques étapes du parcours de la reine avec Vincent Dujardin, professeur d’histoire contemporaine à l’UCLouvain.

Elle aura 50 ans le 20 janvier prochain. La reine Mathilde a, au fil des ans, « imprimé sa marque » au cœur de l’institution royale et aux yeux des Belges. Elle a, comme on dit aussi, créé la fonction. Une rôle qui ne figure pas dans la Constitution. Un sens de la préparation, un perfectionnisme poussé, une adaptabilité de chaque instant.
Mathilde a grandi dans une famille aristocratique, au cœur du terroir ardennais. Cette éducation a pu lui faciliter l’apprentissage du langage diplomatique qui est, par essence, exigé dans la monarchie. « Issue de la noblesse, son père portait le titre d’écuyer, elle connaissait certains codes », commente Vincent Dujardin.
Fille du comte Patrick d’Udekem d’Acoz, elle a suivi l’enseignement primaire à Bastogne et l’enseignement secondaire à Bruxelles. Elle a étudié la logopédie à la Haute École Léonard de Vinci et a obtenu un master en psychologie à l’Université Catholique de Louvain en 2002. « C’est la première reine universitaire en Belgique», souligne l’historien.

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Elle a exercé le métier de logopède entre 1995 et fin 1999. Au-delà de se formation, Mathilde a donc pu connaître, même brièvement, un terrain professionnel « classique » avant d’unir son destin à celui du futur roi des Belges. « Avant son mariage, elle aimait à partir sac à dos, faire du volontariat dans les pays en voie développement. Notamment aussi chez les sœurs de mère Teresa, ce qui constitue un point commun avec le roi. Elle a aussi cet avantage d’avoir travaillé comme logopède un peu avant de se fiancer avec le prince Philippe. C’est un atout, car elle a ainsi l’expérience du monde du travail. Et puis, la logopédie et la psychologie sont des choix de domaines qui révèlent un intérêt pour les autres. Ces formations à caractère social l’ont bien préparée à son rôle de reine, car centrées sur l’humain, l’aide aux personnes, l’empathie pour ceux qui passent un moment compliqué, la présence auprès des personnes vulnérables ou en difficulté. Quand elle va, avec le roi, sur le terrain auprès des victimes des inondations, des gens qui ont tout perdu, des victimes des attentats, sa formation peut constituer un atout. Voyez par exemple comment elle s’est exprimée aux côtés du docteur Mukwege, et de femmes qui ont subi des violences sexuelles. Même chose pour son engagement dans le domaine de la santé mentale. Une reine va à la rencontre d’un grand nombre de personnes, doit s’adapter à des cultures très différentes dans les voyages. Une telle formation, oui c’est évidemment un atout. »

Jean Stengers de l’ULB, pourtant connu pour sa prudence, comparait Mathilde, dès 1999 à la fois à la reine Astrid et à Diana. Vincent Dujardin, professeur d’histoire contemporaine à l’UCLouvain.

Il y a une fraîcheur, une forme modernité diffuse, un peu vaporeuse, insufflée d’emblée par la jeune princesse. « Anecdotique, son arrivée en pantalon le jour de sa présentation à la presse en 1999 à la presse avait déjà été relevée », pointe l’historien. On se souvient de cette longue silhouette vêtue d’un pantalon blanc cassé, et des mots de Philippe, revendiquant la totale paternité de cette rencontre fondatrice avec une jeune psychologue au sourire ravageur. « Personne ne m’a présenté Mathilde ».

25 novembre 1999 à Bruxelles. Installation d’une affiche géante représentant Philippe et Mathilde en jeunes fiancés. © DEKOCK/ver./ Belga

Vincent Dujardin rappelle à cet égard le caractère instantanément populaire de la fiancée du prince héritier. Il évoque même la « Mathildemania ». Le public est friand de visages frais. De sang neuf. « Mathilde a tout de suite été populaire. Durant les joyeuses entrées autour de leur mariage, c’était tout de suite très clair. Je me souviens d’une interview du professeur Jean Stengers de l’ULB, pourtant connu pour sa prudence, qui la comparait dès 1999 à la fois à la reine Astrid et à Diana. Il la trouvait, disait-il, « sympathique et rayonnante, cela peut susciter, de façon saine et non équivoque comme pour Diana, un engouement populaire tel que celui qui a entouré la reine Astrid. Astrid a apporté une simplicité rafraîchissante dans sa manière d’être. La future reine peut aussi faire souffler un air frais sur la monarchie, qui serait un élément de renforcement considérable. Tout dépendra de sa personnalité et de son rayonnement ». Vingt-trois ans plus tard, on peut dire que Stengers avait raison. Avec la reine Mathilde, le roi Philippe bénéficie d’un atout supplémentaire, elle vient compléter son propre engagement. Bénéficier de la sympathie populaire, rappelons-le, c’est capital dans l’exercice de la fonction royale en 2022. Philippe lui a d’ailleurs plusieurs fois rendu hommage publiquement. Déjà le jours de sa prestation de serment quand il dit mesurer la « chance » qu’il a de pouvoir compter sur le soutien permanent de son épouse, et lors du son dernier discours du 21 juillet en se disant fier du travail de la reine, précisément dans le domaine de la santé mentale. »

11 septembre 1999, Bruxelles.  Les titres des quotidiens, francophones et flamands annoncent les fiançailles du prince Philippe avec Mathilde d’Udekem d’Acoz. Le couple recevra la presse deux jours plus tard au château de Laeken. © Belga- Herwig Vergult/ver.

Le 4 décembre 1999, Mathilde d’Udekem d’Acoz épouse donc Philippe, prince hériter. Ils ont quatre enfants : Élisabeth (2001), duchesse de Brabant, Gabriel (2003), Emmanuel (2005) et Éléonore (2008). « L’annonce des fiançailles en 1999 est naturellement un des moments clés de son parcours », poursuit Vincent Dujardin. « Pour Mathilde, il y a eu un avant et un après. Plus jamais, elle ne pourra connaître l’incognito en rue. C’est la première fois qu’un roi des Belges épousait une Belge, qui a de la famille flamande, a habité la Wallonie ensuite Bruxelles. Et puis elle a aussi rapidement appris le néerlandais. Bref, elle avait un profil très… fédéral…bien utile quand votre rôle est de fédérer. »

Avant de devenir reine, Mathilde avait déjà prononcé plus de discours que la reine Paola et la reine Fabiola réunies.

Lors d’une rencontre presse il y a plus de vingt ans – c’était plus précisément le 13 septembre 1999 – nous avions découvert Mathilde, princesse, au Château de Laeken. Sa voix était fluette, comme un souffle embarrassé, son regard un peu inquiet, elle était assise dans un canapé rigide et semblait vouloir se fondre dans le mobilier. Au fil des ans, son timbre, son ton se sont faits moins compassés, plus denses. Plus fermes. Plus clairs. Plus porteurs aussi. Le vocabulaire édulcoré, un peu fleur bleue des débuts s’est ouvert. Nous avons pu le constater lors de missions économiques aux quatre coins du globe, et lors de visites d’État après 2013, date de l’abdication d’Albert II en faveur de Philippe. Le tout sans ostentation ni effets de manches.

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En épouse du futur roi, Mathilde s’investit dans l’accompagnement de ces missions princières. Elle se plonge aussi, entre autres, dans le domaine de la santé mentale, un thème auquel elle est sensible de longue date, et des micro-crédits, un axe de lutte contra la précarité. « Tout ceci », confirme Vincent Dujardin, « prépare son engagement dans ce domaine en tant que reine. Avant de devenir reine, Mathilde avait déjà prononcé plus de discours que les reines Paola et Fabiola réunies. C’est qu’avant son mariage en 1999, elle assumait déjà des tâches de représentation. Mathilde est dans une situation très différente de celle de la reine Paola par exemple qui ne s’attendait pas à devenir reine et qui l’est devenue sans doute non sans appréhension, même si elle s’est montrée plus tard plus en phase avec la fonction. C’est aussi une question de génération et d’évolution de la société. »

13 octobre 2016, à Nagoya. Mathilde lors de la présentation d’un cadeau – costume pour le Manneken Pis-, au 4e jour de la visite d’Etat des Souverains belges au Japon. ©Photo Pool Christophe Licoppe/Belga

Dès l’abdication d’Albert II, le tandem formé par Philippe et Mathilde, monte au front. « Lorsque le roi Philippe est monté sur le trône en 2013, les tâches de représentation ont explosé. » Les souverains belges sillonnent le Plat pays, le monde aussi. Dans l’avion de la Défense qui emmène une partie de la délégation à Tokyo pour la visite d’État de 2016, il nous parlent du Japon, ce pays insulaire où le temps se prend, où l’on savoure seconde après seconde, dans la plus grande sérénité certains rituels au quotidien. La Reine fait alors allusion entre autres à la cérémonie du thé. Elle manie le small talk cultivé avec un naturel teinté d’une pointe d’emphase joyeuse. Elle parle littérature japonaise, climat, et nourriture terrestre. Il y a ces mets japonais – « délicieux et légers » qu’elle recommande. Et puis la littérature. Studieuse, Mathilde a dévoré les auteurs japonais avant la visite. Elle a visionné des films, certains avec ses enfants nous dit-elle. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de la préparation qu’elle assure en amont de chaque visite. Dans cette mesure notamment elle pu faire évoluer le rôle dans une société en pleine mutation. Elle veille à adhérer à cette toile de fond, à se couler dans le mouvement permanent.

La reine fait partie, avec des gens comme Lionel Messi, Shakira ou Victoria de Suède, des ambassadeurs de l’ONU.

« Mathilde est certainement plus présente que la reine précédente, dans un contexte différent », note encore Vincent Dujardin. « Elle a un agenda densifié dans les domaines qui lui tiennent à cœur. Elle assume d’année en année un nombre croissant de patronages et présidences d’honneur, en Belgique mais aussi à l’étranger. On la voit à l’ONU promouvoir les objectifs de développement durable qui vont de l’éducation au climat en passant par la pauvreté. Elle fait partie, depuis 2016, à la demande du secrétaire général, des dix-sept ambassadeurs pour dix-sept objectifs, avec des gens comme Lionel Messi, Jack Ma, patron l’Alibaba, Shakira, la princesse Victoria de Suède, ou le professeur Yunus, le fondateur des microcrédits que la reine Fabiola appréciait d’ailleurs beaucoup. La reine Fabiola s’était beaucoup investie déjà à la demande du Secrétaire général des Nations-Unies en faveur du Progrès économique des Femmes rurales, et a présidé une réunion rassemblant soixante-quatre épouses de chef d’États et de gouvernements. Il y a donc des précédents dans ces domaines, mais sous la reine Mathilde, cela va bien au-delà encore en termes de nombre d’activités et de fonctions. On la voit aussi mener des missions humanitaires pour l’Unicef, dont elle assure la présidence d’honneur de la section belge. Sans oublier son rôle mieux connu lors des concours reine Élisabeth, assistant régulièrement aux soirées de la finale, et aux épreuves éliminatoires. Au fond, elle assume le rôle de reine de façon inédite. »

Mathilde a toujours gardé une part de mystère. – Vincent Dujardin

Son sens du contact, notamment nourri par son profil de psychologue doublé d’une excellente mémoire, vise juste. Mathilde se prête au tout-terrain. Elle a composé, concrétisé ce rôle de reine, hypothétique et abstrait dans l’absolu. Elle l’a transformé sans heurt en une fonction moderne, ancrée dans la sphère sociale notamment. Ce point n’est pas neuf, c’est même une tradition, mais elle lui a donné cette touche professionnelle. Une polyvalence aussi, et un sens de la réponse à formuler : se concentrer sur le visage et les propos de son interlocuteur, le reconnaître si elle l’a déjà croisé. Etre à l’écoute des plus démunis, sans promettre monts et merveilles mais en s’engageant à relayer leur cause. Inlassablement. Sans optimisme outrancier ni catastrophisme. Ce juste milieu fragile et frémissant. Son image a évolué au fil des ans.
« Je dirais que c’est la première reine à exercer ce rôle comme une profession à part entière. Mais a-t-elle vraiment changé ? Si vous reprenez les échos donnés d’elle en tant que princesse, on a déjà l’image de quelqu’un de consciencieux, qui maîtrise ses dossiers, dévouée à sa tâche, discret. Elle a toujours gardé une part de mystère. Elle est à l’aise et met les gens à l’aise en se montrant positive, encourageante. Avec une mémoire impressionnante des noms et des situations familiales.»
Quant à l’image, le professeur de l’UCLouvain évoque l’attention apportée par la reine aux signes extérieurs. « Elle soigne son image en mettant un point d’honneur sur le plan de la représentation, en veillant à l’élégance. Elle met les créateurs belges en avant, mais aussi ceux des pays qu’elle visite. Elle anticipe ces détails importants parce que regardés par les hôtes. »

L’audace prudente

Dans ce sens en effet, qu’il s’agisse de porter du Natan, du Dries Van Noten, ou du Bernard Depoorter, entre autres, sans oublier les chapeaux de Fabienne Delvigne, Mathilde a pu éclairer une série de noms de la création belge. Avec une fidélité à Edouard Vermeulen, et panache toujours. Mais sans excès, entendons sans faire de vrai « fashion statement » comme le tentent aujourd’hui d’autres épouses de souverains. L’audace vestimentaire n’a de sens que si elle est dictée par une ligne graphique particulière ou si elle se justifie par un contexte créatif, voire un message fédérateur. Les tenues de Mathilde diffusent une forme de joie, une assurance tranquille, à mille lieues évidemment de tout misérabilisme. Avec ce classicisme aux accents romantiques, elle se distingue plutôt par cette façon de faire parfois oublier la coupe, la texture d’un vêtement, d’aller au-delà du décorum. La tenue passe finalement au second plan et c’est plutôt pertinent.

12 février 2020 à Manhattan, lors d’une visite royale dans le gratte-ciel ‘One Manhattan West’. La reine est en plein échange avec la créatrice Diane Von Fürstenberg. Née à Bruxelles, cette dernière est arrivée à New York en 1970 et s’est lancée dans la mode, imaginant sa future « wrap dress», une robe portefeuille qui contribuera au succès planétaire de sa griffe.©Dirk Waem/Belga

« Elle incarne assez bien la philosophie que l’on sent toujours présente au palais, celle de tenter d’allier tradition et modernité », estime Vincent Dujardin. « Elle a sans doute un côté lissé, animé par la prudence et la réserve que requièrent son rôle. Il me semble qu’elle a toujours été une audacieuse prudente. Le changement vient probablement de l’assurance prise avec l’âge, et de l’adaptation à son rôle. »
Cette vocation a évolué après l’abdication d’Albert II, notamment en termes d’exposition médiatique. « Elle jouit forcément de moins de liberté, y compris sur le plan des conséquences en termes de sécurité. Ces points accroissent la diminution d’intimité. Se sachant plus encore observée à la loupe, la réserve et la prudence ont été accrues dans ses expressions publiques. »

Philippe mène ses visites d’État comme il s’est investi dans les missions. Avec la gravité d’un philosophe et la conscience d’une temporalité particulière : cette fameuse continuité propre à la monarchie. Et, toujours, cette obsession de la transmission. Cette authenticité, avec la rondeur des mots de Mathilde et sa finesse d’analyse, donne au tandem royal une efficacité qui se polit avec le temps. L’approche de Mathilde est contemporaine dans ce ton direct qu’elle peut utiliser lors des rencontres sur le terrain. « Elle s’investit dans des thèmes qui lui tiennent à cœur de longue date mais sont éminemment d’actualité. Celui de la santé mentale par exemple, dont on parlait moins il y a vingt ans. »

Il y a la difficulté du trilinguisme en Belgique. Chaque prise de parole doit être au moins dédoublée.

Cette expérience acquise sur le front, sa finesse de jugement, sa rapidité d’évaluation d’une situation épargnent à Mathilde les faux pas. Elle évite les écueils lors de ses déplacements sur des terrains variés. Des terrains que l’on sait parfois minés, en dépit des efforts faits en amont pour en gommer toute aspérité.
Bien sûr elle ne peut porter la voix que de façon modérée, feutrée, sur des thèmes universels et qui mobilisent les cœurs, sans distinction politique en principe, si ce n’est une politique générique, comme la misère qui touche les enfants, la précarité en général, la santé mentale, la culture, l’éducation, l’environnement.
Dans quelle mesure pourrait-elle faire croître encore la mission, porter davantage la voix ? « Il y a toujours moyen de communiquer plus, mais on sait que la prudence, à la place qu’elle occupe, reste bonne conseillère. Regardez aux Pays-Bas certains retours non désirés qu’a dû essuyer la reine Maxima qui est très « latine », plus exubérante. Et puis, il y a la difficulté du trilinguisme en Belgique. Chaque prise de parole doit être au moins dédoublée. »
Plus largement, la latitude d’une « reine consort », même si le terme n’est pas utilisé en Belgique, reste un domaine de sables mouvants, appelé à évoluer avec le roulement de la société, avec le temps. « Il n’y a pas de manuel en la matière. La Constitution n’en dit rien. Ce n’est pas une science exacte. Il faut sentir les sensibilités, l’espace qu’on peut prendre en s’exposant aux critiques, en risquant toujours d’en faire trop ou pas assez. Maxima est parfois accusée d’en faire trop. L’important c’est de trouver un bon équilibre, une juste répartition avec le rôle et la fonction du roi. On peut dire à cet égard qu’ils se complètent bien. Elle connaît sa place, en ne s’arrogeant pas de prérogatives qui ne sont pas les siennes. Elle ne dira jamais un mot sur des sujets politiques par exemple. »

Le titre de majesté ? Le motif résidait visiblement dans la préparation du terrain pour Élisabeth. On peut invoquer aussi le motif de l’égalité des genres.

Mathilde semble donc avoir pris la main dans le registre de la professionnalisation du métier. On la sent, sur ce front, clairement en tête de peloton dans des sphères comparables. Y a-t-il dans ce sens une « consœur » étrangère, une autre reine consort en Europe par exemple, qui puisse servir de modèle, d’inspiration ? « On ne peut la comparer à aucune autre reine à mon avis. La reine d’Espagne est plus en retrait et sans doute moins rayonnante. Maxima, je l’ai dit, est plus exubérante. Camilla a une histoire qui est très différente de celle de Mathilde, rien qu’en devenant reine beaucoup plus âgée, mais pas seulement. Les reines de Norvège et de Suède appartiennent à une autre génération. Sans citer Monaco, plus proche sur le plan de l’âge, mais pas comparable du tout non plus. Dans le cas de Mathilde, elle constitue clairement un atout pour le roi. Elle l’a toujours été. Les autres souverains n’ont pas tous cette chance. En 23 ans, elle n’a suscité aucune polémique. »

Mathilde lors d’une visite royale à Manhattan, New York, le 12 février 2020. Son humeur constante, son calme de tous les instants, sont des atouts de poids dans la haute diplomatie et ces tâches souvent éminemment délicates que doivent assumer les souverains. © Dirk Waem / Belga

Seul bémol, cette controverse, assez ingrate d’ailleurs, qui surgit il y a quelques années autour du titre de « majesté », introduit un peu brusquement, et sans explication anticipée du Palais. En septembre 2013 à New-York, nous suivons Mathilde qui assiste au Sommet du pacte mondial présidé par le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon. A l’époque, une ombre ternit en coulisses le tableau de la com des nouveaux souverains, une sortie maladroite qui fait jaser : Cette appellation (in)contrôlée de “Majesté qu’il faudrait désormais utiliser au lieu de “Madame” lorsqu’on s’adresse à la Reine. Auparavant, on s’adressait à la princesse en l’appelant Madame. Les réactions ne sont guère favorables à l’innovation pour le dire en mode « euphémistique ».
Le Palais tente d’éclaircir les choses, évoque une question d’usage mais non de protocole. Ce serait simplement lié au fait que la Belgique compte, depuis le 21 juillet 2013, trois reines. Résultat, la nouvelle souveraine peut être appelée désormais Madame ou Majesté. Ces explications laissent perplexes même les plus brûlants adeptes de l’institution.
Vestige d’un autre temps, vocabulaire suranné, explication curieuse alors que l’on peine à imaginer quelle concurrence il pourrait y avoir entre les reines. De même que l’on imagine mal entre Mathilde, Paola et Fabiola une quelconque confusion des profils. “Cela ne vient pas de la reine, elle le regrette”, nous confie alors un membre de l’équipe qui encadre la Reine à New York. Nous continuerons d’ailleurs à appeler Mathilde “Madame”, par habitude. Elle n’en prendra jamais ombrage. Son humeur constante, son calme de tous les instants, sont des atouts de poids dans la haute diplomatie, et ces tâches souvent éminemment délicates que doivent assumer les souverains, mine de rien.
Cette « appellation contrôlée », a-t-elle été maladroitement remise à jour ? Peut-on parler d’un « update » manqué ou mal calibré ? « Ce choix a en effet fait l’objet de quelques commentaires », commente Vincent Dujardin. « Mais certainement pas de polémique. Sans doute que la vraie raison de ce choix aurait mérité d’être mieux expliquée, d’une façon ou d’une autre. Aussi pour éviter des interprétations qui ne correspondaient pas du tout avec l’abord justement aisé qu’évoquent ceux qui côtoient la reine Mathilde. »
Par ailleurs, l’historien met en exergue une motivation plus profonde et louable à ce changement de terme – qui n’en est pas un si l’on suit par ailleurs la tradition mais qui en était un par rapport à ce qui fut d’usage pour la reine Paola, et bien sûr par rapport à Mathilde elle-même lorsqu’elle était princesse. « Le motif résidait visiblement dans la préparation du terrain pour Élisabeth. Elle sera un jour reine régnante . Le terme « Majesté » est plus en phase avec la fonction de reine, que le mot « Madame ». Une femme Premier ministre, on l’appelle « Madame la Première ministre » et pas « Madame ». »
Vincent Dujardin souligne d’autre part la modernité, un peu paradoxale aux yeux de certains sans doute, de cet usage vu sous un angle sociétal contemporain : « On peut invoquer une égalité de genre. Un roi n’est pas appelé « Monsieur », mais « Sire ». C’était par ailleurs un retour à ce qu’on voyait davantage sous Fabiola, qui était souvent appelée Majesté. »
Il y a enfin la touche internationale qui se traduirait par une inscription claire dans le grand concert des monarchies européennes. « A l’étranger cela reste la coutume, les reines des Pays-Bas, d’Espagne, de Suède, de Norvège par exemple, sont toutes appelées aussi « Majesté ». Sans parler de la reine d’Angleterre… Mais tout cela aurait pu, il est vrai, faire l’objet d’une meilleure communication. »

Le but du roi et de la reine : que leurs enfants soient, les plus possible, des enfants comme les autres. Même si on sait que ce ne sera jamais totalement le cas.

Protocole pesant, visibilité de tous les instants, effacement de la vie privée au profit de la raison d’État, les impératifs du genre sont exigeants. Cette « modernité « se retrouve aussi, dans l’éducation que le couple royal donne à ses enfants La chaleur, la proximité, ce suivi de chaque instant que Philippe n’a pas connu dans ses années tendres. De même ils veillent à maintenir une certaine « normalité » dans l’apprentissage de leur progéniture. C’est d’ailleurs, rappelle Vincent Dujardin, « la première fois depuis 1935 que vous avez à Laeken une famille, avec de jeunes enfants. Leurs enfants fréquentent des mouvements de jeunesse, participent à des activités de bénévolats. Le but du couple royal est qu’ils soient, le plus possible, des enfants comme les autres. Même si on sait que cela ne sera jamais totalement le cas. Il y a un mélange entre maintien de la vision classique de la fonction, et modernité. Cela s’est vu le jours des 18 ans d’Élisabeth, avec un côté plus formel, en ce compris la remise du Grand Cordon de l’Ordre de Léopold, et puis ce ton très familial et humain dans les discours du roi et la réponse d’Élisabeth, et enfin des danses contemporaines dans la grande salle du Palais, le tout en direct sur les quatre grandes chaînes de télévision du pays. »

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Cette sensibilité commune aux questions psychologiques et à l’éducation a poussé le couple royal à mettre en avant, dans une certaine mesure, sa progéniture. Notamment Élisabeth, appelée à régner un jour. Cette dernière avait été notamment invitée à accompagner sa mère lors d’un voyage officiel au Kenya pour l’Unicef en juin 2019. Mathilde s’est-elle sensiblement effacée depuis la mise en lumière sur un mode légèrement croissant de la princesse héritière ? « Je ne crois pas. Comme vous le soulignez, il y a un rien plus de lumière sur la princesse héritière. Mais cela reste modéré. Sur les douze derniers mois, Élisabeth a inauguré le Belgica, un laboratoire à Leuven, a accompagné son père sur les lieux du drame de Strépy-Bracquegnies, a participé à une table-ronde sur l’Ukraine. Le Palais a communiqué aussi sur ses camps militaires. En ce qui concerne la reine, l’agenda reste solidement garni. Rien que sur les six premiers mois de l’année 2022, elle est à une centaine d’activités officielles. Elle va sans doute à nouveau dépasser les deux cents pour 2022. A cela, il faut ajouter tous les entretiens au palais et les réunions non rendues publiques. Cela reste donc assurément une reine à temps plein, en ligne avec les dernières années, hors Covid évidemment. »

Travailler au quotidien, dans les mêmes locaux et aux côtés de son conjoint, c’est peut-être plus difficile encore pour un couple régnant car il y a le regard des caméras, mais aussi des équipes.

Retour aux sources du couple régnant. Mathilde avait, lorsqu’elle s’est mariée, une expérience d’études, de vie, de travail même, on l’a dit. Mais elle n’avait qu’une vingtaine d’années. « Elle avait presque 27 ans tout de même quand elle a épousé le prince Philippe. Elle était plus âgée qu’une princesse Paola, qui était très jeune, aux épaules plus fragiles, surtout que cette dernière était arrivée en 1959 dans une famille royale dont la situation était alors vraiment très compliquée. Je ne vois pas d’écueil de ce côté. Le défi réside plutôt à mon sens à travailler au quotidien, dans les mêmes locaux et aux côtés de son conjoint. C’est vrai pour tous les couples et notamment pour les indépendants qui travaillent ensemble. C’est peut-être plus difficile encore pour un couple régnant car il y a le regard des caméras, mais aussi des équipes. Il y avait là un défi, mais apparemment cela se passe bien. La reine Mathilde doit aussi concilier comme beaucoup de femmes belges vie professionnelle et vie privée, mais aussi vie publique et vie privée.»
Quant au concept de « winning team » souvent utilisé lorsqu’on décrit le couple royal, Vincent Dujardin évoque ce trait : « Vous vous souvenez de cette phrase du roi qui parle de l’équipe qu’il forme avec la reine. Cela fonctionne mieux en néerlandais quand Philippe dit à l’humoriste flamand Philippe Geubels dans une petite vidéo diffusée à l’occasion de leurs anniversaires respectifs qu’il travaillait avec Mathilde « in team… Intiem…». Une « équipe solide » a dit Mathilde dans le même sens en 2019. Cette complicité se voit aussi dans le body language de la reine quand le roi prononce un discours. Regardez les images d’elle sur le podium à Kinshasa par exemple lorsque Philippe évoque le passé colonial. Elle vit intensément l’importance du moment qu’elle vit pleinement avec son mari, sachant que ce discours sera marquant dans son règne. »
Le rôle que joue Mathilde depuis quelques années au côté du Roi, s’il n’est pas inscrit dans la Constitution, vient compléter la fonction de ce dernier. « Outre ses tâches de représentation qui s’inscrivent dans pour une part dans la continuité des autres reines, elle peut venir aussi en appui de la diplomatie économique. Elle l’a fait déjà durant les missions princières, mais désormais dans le cadre des visites d’État, qui, sous le règne actuel connaissent un volet d’une plus grande ampleur. Bien sûr, elle ne joue aucun rôle politique, la Constitution étant d’ailleurs logiquement muette sur le sujet, à part pour préciser que les membres de la famille royale ne peuvent devenir ministre. »
Ayant suivi souvent la reine sur le terrain, nous avons pu constater le poids qu’elle a eu, dans les aspects visibles du «métier » du moins, sur la personnalité de son conjoint et sur l’évolution de son personnage au fil des ans. En appuyant les speeches du prince ensuite du roi qu’il est devenu, en le soutenant d’un regard nimbé d’une admiration de chaque instant,
Oserait-on parler d’une transfiguration ? Comment l’historien qualifierait-il cet impact ? «  Le roi est le seul à pouvoir répondre correctement à cette question. Mais on peut dire que Mathilde était à ses côtés dans les moments plus difficiles, lorsqu’il était prince. On l’a un peu oublié aujourd’hui puisque le règne se passe très bien pour le moment – on l’a constaté dès sa prestation de serment en fait, et dès qu’il a vu son autorité morale s’affirmer solidement au cours des dix dernières années. Mais dans les deux ou trois cas où il a été « discuté » en tant qu’héritier, Philippe a pu trouver chez Mathilde le soutien qu’il n’avait pas toujours en interne. Elle a ainsi contribué à renforcer son image.»

Article publié dans Paris Match Belgique, édition du 22/12/22.

(*) Vincent Dujardin préside depuis 2008 l’Institut d’études européennes. Ses travaux portent sur l’histoire des institutions belges et sur celle de la construction européenne.

 

A découvrir par ailleurs, notamment dans le contexte à venir des dix ans de règne du couple royal, ces ouvrages de nos consoeurs et confrères :

« Mathilde 50. 10 Jaar Koningin »(Mathilde, 50 ans. Dix ans de règne), de Brigitte Balfoort et Joëlle Vanden Houden, éd. Houtekiet, 210 p. Une bible en néerlandais, richement illustrée.

« Couples royaux de Belgique », de Patrick Weber, éd. Kennes, 240 p., 24 euros. Le parcours de « douze couples qui ont marqué
de leur empreinte l’histoire des régions qui constituent la Belgique actuelle ». Dont un zoom nourri sur les souverains actuels, Philippe et Mathilde.

–  « Reines de Belgique. De Louise-Marie à Elisabeth », de Pierre De Vuyst, éd. Luc Pire, 200 p., 22 euros. Dont un portrait récapitulatif et documenté d’une vingtaine de pages sur le parcours de la reine Mathilde, une « reine de métier » et « personnalité la plus populaire de la famille royale », comme le rappelle notre confrère.

 

 

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