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Laurent de Belgique : récit d’une royale impasse

Les relations compliquées de la famille royale belge | © BELGA PHOTO THIERRY ROGE

People et royauté

Le trublion royal, amateur de vitesse et de saillies peu mesurées, commence à lasser les foules. Laurent le rebelle a perdu des points dans les sondages de popularité, formels ou informels, qui l’ont souvent porté aux nues. Placé dans la position délicate de frère cadet du Roi, l’éternel siège du mort, il est, incontestablement, le grand perdant de l’année écoulée. Retour sur le parcours chaotique d’un homme que certains proches disent meurtri, et que l’on sait fragilisé par une éducation lacunaire.

 

6 décembre 2016. A la sortie d’un colloque sur les 30 ans de la loi sur le bien-être animal, et à la question d’une journaliste sur son bilan comptable, Laurent part en vrille mettant en cause, dans le désordre, sa famille et le monde politique qui, selon lui, brident son succès. Il semble très nerveux, c’est un understatement. A un mètre de lui, Christine Defraigne, présidente du Sénat. Le regard écarquillé, où se lit un mélange de stress et de « bon sang j’aurais pu l’anticiper », elle semble se décomposer intérieurement tandis que le frère du Roi l’englobe malgré elle dans la scène. «Mon bilan comptable fonctionne très bien, éructe le Prince devant la caméra de RTL TVI. Si certains politiques me foutaient la paix, si ma famille me foutait la paix, je pourrais vous montrer que ces bilans sont excédents au niveau financier. (…) Ça bout là. Moi, je me suis battu toute ma vie pour travailler. Toute ma vie, j’ai eu des bâtons dans les roues et après on vient me dire que tout ce que je fais ne fonctionne pas. Tout ce que je fais fonctionne très bien. Le jour où on me laissera tranquille, on verra que toute ma comptabilité est excédentaire ». Quelques jours plus tôt, lors de la Fête du Roi, il avait impérialement ignoré ses parents.

©Laurent de Belgique arrivant au « Te Deum ».

La phrase qui tue

Ce n’est pas le ras-le-bol évoqué par le noble trublion qui fait frémir les foules mais cette phrase en particulier qu’il a cru bon d’ajouter, à l’instar d’un chef d’entreprise qui aurait créé des emplois à la pelle et serait au bord d’un coming-out fiscal. « J’ai beaucoup plus payé à l’État que l’État ne m’a payé ! », lance-t-il en pic quasi orgasmique de son monologue. Le Prince s’acquitte, depuis 2014, de ses impôts sur la dotation publique mais, faut-il le rappeler, celle-ci s’élève à 300 000 euros environ. De quoi faire fulminer la population qui considère légitimement que Laurent n’est ni dans la misère, ni dans un processus de travaux forcés. Si sa com officielle est assurée par le Palais, il se charge d’ailleurs lui-même de dégainer les tweets annonçant son auguste présence lors d’événements privés.

« Plus grave que de faire la gueule à ses parents à Sainte-Gudule lors du Te Deum de la Fête du Roi, c’est de prendre à témoin dans les couloirs la présidente du Sénat », pèse Francis Balace, professeur honoraire à l’ULG, spécialiste de l’histoire contemporaine et de la monarchie belge. « Une vraie faute de goût. »

La mention de ces questions financières que Laurent évoque avec un discernement aux accents puérils provoque des flash-back en série. Pantois devant cette fanfaronnade poujadiste, le public s’interroge sur les revenus princiers, spécule sur le montant de l’héritage du roi Baudouin et se souvient de l’affaire Vaessen, du colonel du même nom, qui s’était chargé de facturer à la Marine les meubles de la villa Clémentine occupée par Laurent et sa famille à Tervuren.

©BELGA / THIERRY ROGE

Le « prince des cœurs » a souvent fédéré les foules, charmées par sa spontanéité, sa grâce aléatoire, cette image de bonhomie variable. On raffole de ce franc-parler souvent associé à une liberté de penser mais qui reflète en réalité un manque de balises, un déficit dont Laurent est lui-même confusément conscient. Son auréole d’incorrigible boute-en-train, de blouson doré aux aspirations vertes, a perdu de son éclat lors de l’esclandre, improvisé ou pas, au Sénat.

Aspirant businessman

Peu avant l’épisode en question, on avait appris que le frère cadet du Roi avait frayé avec une huile politique sri-lankaise, provoquant l’ire du gouvernement belge qui n’en avait pas été averti  au préalable. Le 29 novembre dernier, les députés flamingants indépendants Veerle Wouters et Hendrik Vuye (ex-N-VA) signalaient sur leur site web que Laurent avait rencontré le Premier ministre du Sri Lanka, Ranil Wickremesinghe, le 17 octobre à la Maison des énergies renouvelables à Bruxelles et sans l’aval du fédéral.

Laurent avait déjà, par le passé, commis la même erreur à l’occasion d’un périple très chaud en République démocratique du Congo. Il y eut aussi ses séjours libyens pour un travail sur une ceinture verte au sud de Tripoli, commandée par le pouvoir en place.  « On est venu me chercher », s’était défendu le Prince qui avait rencontré les fils de Kadhafi dans le cadre de ce projet, avant la révolution que l’on sait. Il remportera par ailleurs un procès contre les autorités libyennes. La Libye sera condamnée à payer 38 millions à une ancienne ASBL de Laurent pour rupture de contrat en 2010. « Il a beaucoup parlé de cette victoire, c’est vrai », nous dit un proche du cercle princier. La dette du projet, qui avait été lancé avant le soulèvement du peuple, n’a toujours pas été réglée par la Libye et Laurent estime n’avoir pas été soutenu par le gouvernement. « Or c’est victoire était, pour lui qui rêve depuis toujours de devenir milliardaire, une bénédiction. Ce n’est pas tant son propre enrichissement qu’il vise, il pense surtout à l’avenir de ses enfants ».

Flexible response en rafale

Retenant son souffle et faisant le gros dos – il ne parlait plus à la presse, laissait passer l’orage politico-médiatique -, Laurent se préparait dès décembre à un recadrage par Charles Michel. Il s’est ajouté à une série de réprimandes gouvernementale antérieures – par Yves Leterme ou Didier Reynders. Une excellente caricature de Kroll était éloquente à cet égard : on y voit le Premier ministre actuel tassé dans son fauteur, les épaules rentrées devant un Laurent fulminant et imposant. « Alors quoi Charlot, tu veux m’emmerder aussi ? » « Juste une petite mise au point Monseigneur », répond humblement le Premier. D’après ce qu’on en sait désormais, l’entrevue a été en réalité un brin plus robuste.

©BELGA THIERRY ROGE – Le prince Laurent et le premier ministre Charles Michel.

Les recommandations ministérielles n’ont pas force de loi. Elles relèvent plutôt du vœu pieux, rappelle Francis Balace qui compare ces directives à du « flexible response », comme à l’armée. « Si le CRS reçoit des cailloux, il se protège avec un bouclier. S’il s’agit d’un cocktail Molotov qui lui brûle les jambes, il aura tendance à balancer une grenade ! ». Et Laurent n’est naturellement pas le seul à avoir été remis sur les rails ou chaperonné par le gouvernement. « Des guidelines ont été fixées également à son beau-frère, l’archiduc Lorenz, lorsque, après la modification des lois successorales et l’abrogation de la loi salique, Astrid est entrée dans l’ordre de succession. Philippe était alors pilote de chasse, n’avait pas encore de descendance et, s’il disparaissait dans un crash, il fallait assurer la relève. On a donc veillé à informer Lorenz des conflits d’intérêt à éviter dans la gestion de ses activités bancaires. Jadis, Philippe, prince héritier s’était fait taper sur les doigts par Guy Verhofstadt parce qu’il avait fait des déclarations lors d’une mission. ».

En guise de repères juridiques, il y a bien sûr la loi de base, qui concerne les dotations et les indemnités octroyées à des membres de la famille royale ainsi que la transparence du financement de la monarchie. Adoptée en 2013, elle indique que « tout déplacement à l’étranger qui peut revêtir une signification politique » ne peut avoir lieu que sur avis conforme du ministre des Affaires étrangères. Idem pour les contacts en Belgique avec les hauts représentants d’États étrangers.

Mais les lignes directrices imposées au Prince par le ministre des Affaires étrangères ou le Premier ministre ne sont pas gravées dans le marbre. C’est du coup par coup et c’est au gouvernement fédéral d’en décider. Le Prince est censé y souscrire mais la description de sa fonction, qui n’est pas mentionnée dans la Constitution, comme celle des frères et sœurs du Souverain régnant, manque peut-être de limpidité. « Le frère cadet a toujours été une pièce un peu surnuméraire. Ce problème existe dans toutes les monarchies. Regardez en Espagne : Felipe est très bien, mais une des sœurs est impliquée dans un scandale de malversations (l’infante Cristina, mise en cause dans une affaire de détournements de fonds publics. NDLR). Edward d’Angleterre, on le sort une fois par ans. Andrew a longtemps été un papillonneur. Au Royaume-Uni, la presse va très loin. Jusqu’à nouvel ordre, on n’a pas encore « buggé » en Belgique les lignes téléphoniques du Palais… »
Il est plus simple de rester dans un flou artistique relatif, du moins tant que des paroles ou des actes explosifs n’ont pas été posés, juge encore Balace. On apprendra toutefois, en janvier 2017, que l’échange avec le Premier ministre belge aura été ferme. Une dernière recommandation pour la route. Au prochain faux-pas, c’est la rupture de contrat. Et la perte de la dotation.

Dans cet espace de liberté factice, Laurent occupe déjà psychologiquement la place du mort. Enfin, plus exactement, celle de l’enfant délaissé, le cadet. Et il met tant le gouvernement que la famille royale dans l’embarras : supprimer sa dotation équivaudrait à lui lâcher la bride, avec les dangers que cela comporte.

©BELGA / LAURIE DIEFFEMBACQ – Le roi Albert et la princesse Astrid se rendent au chevet du prince Laurent, en 2014.

Ups and downs

Les problèmes psychologiques du Prince ont été souvent abordés – on sait qu’il a passé des séjours à La Ramée, institution psychiatrique uccloise, on se souvient aussi du coma forcé dans lequel on l’avait placé pour l’apaiser aux cliniques universitaires de Saint-Luc en 2014. Tout cela est commodément gommé des mémoires lorsqu’il s’agit de ruer dans les brancards d’un membre de la famille royale, juge un fidèle parmi les fidèles, a fortiori lorsque celui-ci affiche des signes de faiblesse. L’homme est un loup pour l’homme. « Souvent, dit une connaissance, on oublie ce dont souffre Laurent, on le traite comme un être totalement responsable de ses actes, ce qu’il souhaite ardemment, mais ensuite la facture est salée, médiatiquement parlant. » Est-ce à dire que l’invitation au Sénat par exemple était une erreur ? « Oui et non », poursuit cette source. « Il sera encore appelé à assister à des événements officiels et qu’on ne pourra pas l’ignorer. » Il lui sera toujours loisible de décrocher, en fonction de ses humeurs, son téléphone pour lancer au journaliste qui arrive à point nommé, une nouvelle salve d’invectives ou récriminations variées.

Laurent est-il suffisamment guidé psychologiquement, et dans sa vie professionnelle ? Son avocat, Pierre Legros, nous signale que de nombreuses informations erronées circulent sur son compte et prévoit, lorsque nous l’appelons, quelques démentis. En attendant, les éclats de Laurent sont du pain béni pour les médias. Il cristallise les attaques de la famille royale. C’est devenu un « scapegoat » somme toute assez commode, le bouc émissaire de la monarchie, celui sur lequel il est aisé de cogner sans se fracasser les os. Faut-il continuer à tirer sur l’ambulance ou tenter de mieux conseiller celui qui « sera toujours (le) frère » du Roi, comme Philippe lui-même l’avait souligné. Ce dernier d’ailleurs, comme le confirme un habitué du Palais, pratique la politique de la main tendue. Et il a son mot à dire lorsque son frère rencontre les autorités.

En principe, le Palais centralise sa communication, c’est ce qui avait été annoncé au début du règne de Philippe. Laurent d’ailleurs brandissait cet argument pour ce draper dans une dignité et une sobriété de ton toutes passagères. Il n’a pas résisté longtemps à l’appel du vide. L’expression orale, qu’il maîtrise pourtant modérément, le tente. Il maudit les micros mais se sent irrésistiblement porté vers leurs détenteurs, raffolant des contacts sur le pouce. Laurent est une ligue d’impro à lui seul. Le prince « franc-maçon », « libre-penseur », catholique dépité, chrétien repenti, philosophe en gestation, doutant de tout et de rien, continue d’interpeller l’opinion.

Les feux de l’amour

Laurent et son clan au sens large, c’est Dallas. Une saga digne des meilleurs telenovelas. Un reality show hors-format. On revient encore et toujours sur ces soirées de Noël qu’ont vécues les enfants d’Albert et Paola, « dans la cuisine du Palais, entourés par quelques membres du personnel ». On songe à ces réunions de parents manquées, à une prime enfance bousculée, aux absences parentales, au déficit de repères. Et à moult autres anecdotes qui nous avaient été racontées en leur temps par feu Rudy Bogaerts, qui fut le précepteur et mentor de Laurent jusqu’à son éviction du Palais.

©BELGA – Albert et Paola, entourés de leurs enfants. À gauche, le prince Laurent.

Mais, quels que soient les pronostics quant à l’entente familiale et filiale, le message des amis des anciens souverains est immuable : l’amertume de Laurent est moins strictement liée à la personnalité d’Albert et Paola qu’à l’entourage, très catholique, qui fut le leur.

« Je préfère ne pas m’exprimer car la question est trop complexe et nécessite de mettre en cause ses parents », nous dit un scientifique belge qui connaît de longue date la problématique. La bipolarité, le caractère cyclothymique du Prince sont régulièrement mentionnés. Certes les termes sont galvaudés, un peu fourre-tout, mais la description d’un personnage complexe, profondément blessé et en quête constante de stabilité, perdure. C’est la démarche brûlante d’un adolescent prolongé dont les états d’âme n’ont pas fini de faire jaser, d’un homme à la fois angoissé et gourmand de la vie, déchiré entre l’attrait de la notoriété et l’envie viscérale de se fondre dans la masse. Il y a ce titre qu’il utilise quand il le peut, comme un cadeau,  mais qu’il porte aussi comme un fardeau. La gloire et la croix.

Rent-a-Cobourg

Difficile de reprendre le collier des études ou d’épouser une vocation nouvelle à plus d’un demi-siècle d’âge. Quels métiers suggérer à un prince de plus de 50 printemps ? Que ferait Laurent dans l’hypothèse d’une rupture de confiance avérée avec le gouvernement et donc de la perte de ses émoluments ? Pour les 50 ans du Prince, son conseil Pierre Legros synthétisait ainsi les choses : « A l’époque où il ne jouissait pas encore d’une dotation, le Prince ne pouvait pas travailler. Il a 50 ans et n’a été formé à aucun métier spécifique. Il est difficile de changer les règles du jeu en cours de route… »

Si Laurent devait pousser les institutions dans leurs retranchements et venait à perdre un jour sa dotation, il aurait toute latitude pour se lancer dans d’autres affaires sans doute, lui a qui a toujours rêvé de se muer en businessman à succès. Démontrer enfin qui il est. La revanche le mène par le bout du nez. Le danger résiderait alors dans des associations diplomatiques douteuses, dans les questions de conflits d’intérêt ou plus largement susceptibles de nuire à l’image de la Belgique.

Laurent en « escort prince » pourrait également vendre son entregent au plus offrant. Façon « rent-a-Kent », une private joke, enfin plus publique que privée, made in England. « En Angleterre, continue Francis Balace, les Kent sont tenus de se débrouiller avec leur fortune personnelle. Si vous organisez un beau mariage et voulez l’agrémenter d’une royale présence, vous pouvez louer en quelque sorte leurs services… Mais chez nous pays multi-communautaire linguistique, les choses sont plus complexes. Imaginons que Laurent étudie le droit pour devenir avocat, va-t-il rejoindre le barreau francophone ou flamand ? Claire, son épouse, a quitté son métier de géomètre pour ces raisons. Elle aurait pu, dans le cadre de ses activités, être amenée à rendre un avis contre l’État belge par exemple. Imaginez encore que le prince devienne chirurgien et commette une erreur médicale conséquente. Imaginez le scandale ! Ces questions ne se posaient pas avant car on occupait les princes cadets à des fonctions militaires, ils exerçaient des métiers de service mais pas d’activités génératrices de ressources. Amedeo a fait de solides études à Londres, il sait qu’il n’aura jamais droit à une dotation. Il est de bon ton néanmoins que le Roi puisse avoir un regard sur ses activités, de même qu’il est convenu qu’il donne son accord avant un mariage. Ce pour éviter certains cas de figure. On peut imaginer, pourquoi pas, qu’un prince proche du Roi souhaite épouser par exemple la veuve de l’assassin du commandant Massoud, ou une fille de Bachar el-Assad… »

©Belga – Le prince Laurent à l’école des cadets.

Par ailleurs, lâcher Laurent serait sans doute périlleux – tant pour l’image globale de la monarchie que pour celle du Prince. Un cataclysme psychologique qu’il aurait cherché, peut-être pour mieux éprouver la résistance de ces murs qui l’entourent.

S’il ne bénéficiait plus de sa dotation, il ne redeviendrait pas un citoyen lambda mais resterait envers et contre tout frère du Roi. En cas de clash majeur et irrévocable avec le gouvernement, il serait toujours prince de Belgique. « Avec son histoire et sa personnalité, il demeurerait la cible des paparazzi, estime Francis Balace. On aurait alors le prince Calimero potentiel dix en quelque sorte. La dotation est le dernier frein de la voiture, c’est une piste de décélération pour un poids-lourds qui perd ses freins ! » Parqué dans une voie sans issue, mais coquettement rémunéré, Laurent n’en demeure pas moins la première victime de son statut, et des manques de son vécu. Il en est, jusqu’au prochain rebondissement, le grand perdant.

(Tiré d’un article publié le 02 01 2017 dans l’édition papier de Paris Match Belgique)

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