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Torture des réfugiés soudanais : Comment Theo Francken a dérapé

Theo Francken, le 4 mars 2017. | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Politique

Parmi les Soudanais renvoyés depuis la Belgique, plusieurs ont témoigné des maltraitances et de l'enfermement dont ils ont été victimes à leur arrivée au Soudan.

Le sujet avait déjà fait couler beaucoup d'encre en septembre dernier et la polémique ne semble pas près de désenfler.

Fortement controversées, les missions d'identification de migrants soudanais lancées par Theo Francken auront fini par l'épingler. Le secrétaire d'État à l'Asile et la Migration avait demandé l’aide du Soudan pour identifier les migrants d’origine soudanaise au Parc Maximilien. Entre expulsions, retours volontaires et laissez-passer, la mission visait à "nettoyer" le parc Maximilien. Entendez "le problème", pas "les migrants".

Expulsés puis torturés

Parmi les Soudanais renvoyés ces derniers mois, plusieurs ont témoigné des maltraitances et de l'enfermement dont ils ont été victimes à leur arrivée au Soudan, rapportait Het Laatste Nieuws ce mercredi 20 décembre. Hasard ou coïncidence, tous avaient précédemment rencontré l'équipe d'identification invitée par le secrétaire d'État, Theo Francken.

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À l'origine de ces témoignages, l'Institut Tahrir pour la politique au Moyen-Orient (Tahrir Institute for Middle East Policy). L'association a récolté des informations selon lesquelles plusieurs Soudanais entendus par l'équipe d'identification à Bruxelles ont été enfermés et maltraités dès leur retour. Un constat peu surprenant pour Koert Debeuf de l'Institut, qui redoutait déjà depuis quelques mois les conséquences de ces rapatriements. "Nous voulions savoir comment ils allaient et s'ils étaient en sécurité. Ce n'est pas le cas. Ils craignent vraiment pour leur vie", a-t-il déclaré.

Plusieurs témoignages indiquent également que lors des auditions à Bruxelles, aucun Belge n'était présent. Si l'Office des étrangers conteste cette affirmation, il concède que le représentant présent ne parlait pas arabe, et encore moins le dialecte soudanais. Ce qui expliquerait comment des menaces de la part de l'équipe d'identification puissent passer inaperçues.

Dans le parc Maximilien, à Bruxelles. BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Enquête ouverte

« Il n’y aura plus de rapatriement de Soudanais tant que la clarté ne sera pas faite », a aussitôt réagi le Premier ministre Charles Michel, face à un Theo Francken arguant que les procédures ont été appliquées correctement et conformément aux législations européennes et internationales. "Pour l'instant, nous n'avons pas reçu de signal que cela se produisait, pas même de la par de l'ONU", s'est défendu le secrétaire d'État. "S'il apparaît qu'ils sont en effet torturés, c'est un gros problème", a-t-il ajouté, rappelant que la torture ne peut être tolérée en aucun cas.

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Malgré l'abstention notable de l'opposition particulièrement critique envers le gouvernement fédéral, la chambre a approuvé ce jeudi 21 décembre une motion, demandant l'ouverture d'une enquête et déterminer si des Soudanais ont bel et bien été torturés à leur retour au pays. D’ici les résultats de cette enquête, attendus pour janvier prochain, le Premier ministre a déclaré la fin provisoire des rapatriements. Une décision jugée "absurde" par Theo Francken puisque « aucun rapatriement » n’était de toute façon prévu en janvier.

Démission

Face à ces révélations, les écologistes ainsi que DéFI et le CD&V ont aussitôt réclamé l'arrêt des expulsions. Chez les verts, on dénonce une "monumentale faute de jugement" commise selon eux par le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration. "Ces rapatriements vers le Soudan, ou vers toute autre dictature, doivent immédiatement s'arrêter et le gouvernement doit s'expliquer au parlement", a indiqué le député fédéral Benoit Hellings (Ecolo). Selon lui, la faute commise par le secrétaire d'Etat "est lourde" et "ne peut pas rester sans conséquences".

Francken ne peut plus demeurer secrétaire d'État. Il est politiquement, idéologiquement et humainement inapte à cela.

Ce vendredi 22 décembre, l'ancien ministre des Affaires étrangères et commissaire européen Karel De Gucht (Open Vld) a par ailleurs estimé que Theo Francken devait démissionner, rapporte Het Laatste Nieuws. "Francken ne peut plus demeurer secrétaire d'État. Il est politiquement, idéologiquement et humainement inapte à cela", a-t-il déclaré. "Lui et son gouvernement sont responsables de ce qui s'est passé à Khartoum", poursuit-il, à l'heure où les Nations Unies pointent également du doigt M. Francken. Contrairement à ce qu'avait affirmé ce dernier, "nous ne savions pas ce qu'il se passait avec les Soudanais", a déclaré dans De Morgen Vanessa Saenen du Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR).

Mea culpa

Après avoir critiqué la décision du Premier ministre de cesser tout rapatriement vers le Soudan en attendant que la situation soit éclaircie, Theo Francken est revenu sur ses propos en présentant ses excuses. "La migration est un dossier important, et souvent émotionnel", a-t-il écrit sur Twitter. "Je me suis excusé".

Non, mais en fait si

Si le Charles Michel a déclaré "avoir pris acte" des excuses de son secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, il s'est toutefois refusé à dire s'il les avait acceptées. "Nous nous sommes expliqués entre nous", a-t-il dit. Des excuses auxquelles les partis de l'opposition n'ont quant à eux pas prêté beaucoup de crédit, arguant que c'est auprès des Soudanais concernés que Theo Francken devrait s'excuser. "Des excuses au Premier ministre... Mais où restent ses excuses aux Soudanais maltraités?", s'est interrogé le chef de groupe Ecolo-Groen Wouter De Vriendt.

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Depuis, Theo Francken est revenu sur le timing de ses précédentes déclarations. Alors qu'il avait déclaré qu'aucun renvoi vers le Soudan n'était planifié en janvier, des vols étaient en fait bel et bien prévus. Mais le secrétaire d'État a affirmé ne l'avoir appris que ce mercredi 20 décembre, lors d'une réunion à son cabinet. En effet, au moins un migrant aurait encore dû en théorie être renvoyé vers le Soudan dans le courant du mois prochain. Justifiant ses propos à son cabinet ce vendredi, Theo Francken voulait "éviter de créer un appel d'air". Fidèle à sa "ligne de communication", il a déclaré qu'aucun rapatriement n'était prévu en janvier pour éviter de donner "un mauvais signal".

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