Ce que l’attentat de Macerata dit de la crise identitaire en Italie

Macerata a été le théâtre d'une chasse aux migrants ce samedi | © Belga / AFP PHOTO / STR

Politique

À Macerata, dans le centre de l’Italie, on ne dénombre pas plus de 43 000 habitants. Et pourtant, cette petite ville tranquille de la région des Marches a été le théâtre d’un attentat ce samedi, un jeune néofasciste ayant ouvert le feu sur des migrants. Bilan : 6 blessés, et un pays tout entier qui souffre et ne sait pas comment aborder la problématique des réfugiés. 

Il s’appelle Luca Traini, il a 28 ans et il milite pour la Ligue du Nord, parti fondé en 1989 pour prôner l’indépendance de la Padanie et devenu depuis un refuge pour le populisme et la xénophobie. Luca Traini est né à Tolentino, une commune verdoyante des Marches, et il est en colère. Suffisamment pour rejoindre la Ligue du Nord, assez pour se faire tatouer un symbole néofasciste sur la tempe droite, et pour décider d’ouvrir le feu dans les rues de Macerata ce samedi. Un attentat manqué, sa virée meurtrière n’ayant causé « que » des blessés, mais un attentat quand même. Car si l’imaginaire populaire veut qu’un attentat implique forcément une bombe, une barbe et une croisade religieuse, il s’agit en réalité de toute « tentative criminelle contre une personne, surtout dans un contexte politique ». Et l’attaque de Luca Traini est on ne peut plus politisée puisque ce militant fascisant a décidé de s’en prendre aux migrants. 

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Le déclencheur ? L’assassinat de Pamela Matropietro, une toxicomane de 18 ans originaire de la région, dont le corps démembré avait été découvert réparti dans des valises trois jours auparavant dans la zone industrielle toute proche de Pollenza. Une affaire sordide, dans laquelle un sans-papiers nigérian avait été interpellé. Il n’en fallait pas plus pour que Luca Traini s’improvise justicier et s’en aille quadriller les rues au volant de sa voiture. Ses cibles : les personnes « de couleur » qui ont eu le malheur de se trouver dans la trajectoire de ses balles, sur le chemin du monument aux morts de Macerata où il a arrêté son périple vengeur avant d’être immédiatement interpellé par la police. Une arrestation filmée par les caméras de la télévision locale, et dont les images disent beaucoup de la crise qui agite actuellement l’Italie. Avant d’être mis à terre par les forces de police, Luca Traini a en effet eu le temps de s’affubler d’un drapeau italien en guise de cape et d’effectuer un salut fasciste en clamant « Viva Italia ! ». Le poids des mots, le choc de la vidéo, et l’hébètement de tout un pays où la question des réfugiés n’en finit pas de diviser.

Photo postée sur la page Facebook Refugees are not welcome / Italy

Vague de haine

D’un côté, les « anti », ceux qui voudraient voir l’Italie aux Italiens et basta. Ils ont beau être minoritaires, ils parviennent à faire beaucoup de bruit, et leurs rangs semblent sans cesse grossir. En novembre dernier, une quinzaine d’entre eux, membres du groupuscule d’extrême droite « Veneto Fronte Skinheads », avait ainsi fait irruption dans les locaux de l’association « Côme Sans Frontières » pour y distribuer et lire un tract dénonçant « l’invasion migratoire ». Quelques jours plus tard, à Rome, des militants membres quant à eux de Forza Nuova, s’étaient introduits dans la cour de l’immeuble où sont établis La Repubblica et L’Espresso pour appeler à boycotter ces deux médias, coupables à leurs yeux de favoriser l’immigration. Et puis il y a la montée en popularité de Casapound, une association d’extrême droite qui a obtenu des scores lui permettant de faire élire des conseillers municipaux à Bolzano ou à Lucques,  et qui a frôlé les 10% en novembre dernier aux élections municipales d’Ostie. De là à dire que le pays vit toujours dans l’ombre de Mussolini, il n’y a qu’un pas que le propriétaire du club de plage de Punta Canna de Chioggia a allègrement franchi.

Des panneaux sans équivoque à Punta Canna – La Stampa

Sur cette jolie étendue de sable à proximité de Venise, un panneau affiche la couleur : « Zone antidémocratique et sous régime [fasciste]. Ne nous cassez pas les c… « . Ainsi que l’explique le propriétaire des lieux, Gianni Scarpa, dans une vidéo devenue virale, « les gens mal éduqués me dégoûtent, les gens sales me dégoûtent, la démocratie me dégoûte. Je suis favorable au régime [fasciste], mais ne pouvant pas l’appliquer hors de chez moi, je l’applique chez moi ». Et pour que le message passe bien auprès des plaisanciers, le paysage est rempli de divers écriteaux où s’étalent les idéaux de cet admirateur de Mussolini.

Dans un pays ravagé par les voleurs institutionnels et grossiers, voici les règles qui manquent : ordre, propreté, discipline, sévérité.

Une opinion que Gianni Scarpa semble ne pas être le seul à avoir puisque chaque année, ce ne sont pas moins de 50 000 personnes qui se rendent en pèlerinage à Predappio, village natal de Mussolini où le « Duce » est enterré.

Quand les migrants relancent la démographie

L’Italie, une nation fasciste ? Le raccourci est facile et qui plus est, il n’est pas vrai. Certes, les manifestations de comportements xénophobes se multiplient, et gangrène la sphère politique. Il y a le député européen Mario Borghezio qui arrose un terrain supposé accueillir une mosquée avec de l’urine de porc et son collègue de la Ligue du Nord Roberto Calderoli pour qui Cécile Kyenge, ministre italienne d’origine congolaise, est un « orang-outang ». Mais heureusement, il y a tous les autres aussi. Il y a Mimmo Lucano, maire du village de Riace, en Calabre, qui a eu l’idée visionnaire d’ouvrir les bras aux réfugiés pour faire renaître sa bourgade dépeuplée. Une initiative qui lui a d’ailleurs valu d’être repris dans le classement des 50 personnalités les plus influentes au monde établi par le magazine américain Fortune. Il y a Leoluca Orlando, le maire de Palerme, qui accueille les immigrés sans discriminer, ainsi qu’il l’affirme à Libé : « Si vous me demandez combien il y a d’immigrés à Palerme, je ne vous réponds pas 60, 70 ou 80 000. Quiconque arrive à Palerme est palermitain ». Et puis ces villages du Mezzogiorno, où l’arrivée de migrants a permis de relancer la démographie, le renouveau étant aidé par les subventions décernées par le gouvernement pour l’accueil des réfugiés.

Belga / EPA/LUCA ZENNARO

Sécurité, justice sociale et sérénité

Reste que la situation reste on ne peut plus contrastée, comme souvent dans ce pays où la division (entre Nord et Sud, entre nostalgiques de Mussolini et antifascistes, entre inconditionnels de l’Inter ou de l’AC,…) fait partie de l’identité nationale. Une identité qui, malgré la multiplication d’initiatives pour favoriser l’intégration des migrants, semble pencher toujours plus à droite. L’occasion pour Silvio Berlusconi de faire son énième retour sur la scène politique, en emportant notamment les élections régionales en Sicile en novembre dernier. Dans l’attente des élections générales de mars 2018, une chose semble certaine l’hégémonie de Matteo Renzi est finie. Et l’attentat commis ce samedi par Luca Traini risque d’avoir de grandes répercussions sur les élections. Interrogé au sujet du drame, Silvio Berlusconi a estimé qu’il s’agissait « du geste d’un déséquilibré, qui mérite la plus ferme condamnation, mais qui ne peut être considéré comme ayant une connotation politique claire ». De son côté, Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord à laquelle appartenait Luca Traini, a condamné son acte, rappelant que « quelqu’un qui tire est un délinquant, quelle que soit sa couleur de peau ». Et d’en profiter pour affirmer avoir « hâte d’arriver au gouvernement pour ramener dans toute l’Italie la sécurité, la justice sociale et la sérénité ». Une rengaine aux allures de version modernisée des piliers du régime du Duce, « credere, ubbedire, combattere ».

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