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Comment le parler de Donald Trump a radicalisé la politique US

Donald Trump

Des discours enflammés qui ont mis le feu aux poudres aux USA. | © Flickr @ Gage Skidmore

Politique

Du président de la plus grande puissance démocratique, on attend une certaine présence, mais aussi beaucoup de retenue. Des codes que piétine allègrement Donald Trump, entre tirades sur Twitter et dérapages en interview. Une manière de communiquer aux retentissements dangereux sur la politique US. 

"Mieux vaut en rire", intime la sagesse populaire. Alors le peuple rit, quand Donald Trump s'attaque au physique de son homologue de Corée du Nord, invente des mots improbables ou encore s'improvise critique de cinéma pour tacler Meryl Streep. En rire plutôt que d'en pleurer, parce que c'est d'un grotesque achevé; mais rire jaune quand même en se rappelant que l'auteur de ces coups d'éclat a le pouvoir d'ordonner des frappes nucléaires. Et s'il s'en est heureusement abstenu jusqu'ici, reste que ses déclarations à l'emporte-pièce ont fait l'effet d'une bombe dans la scène politique américaine. Où tant la droite que la gauche seraient en train de se radicaliser, en partie à cause du parler irrespectueux et violent du président.

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Car forcément, quand on s'attaque au physique ou à la famille de ses opposants, cela a des conséquences sur l'échiquier politique. Ainsi que l'explique le Professeur de science politique Jacob T. Levy, "la politique est un jeu de persuasion et de coercition, deux concepts qui sont eux-même difficiles à dissocier du discours et du pouvoir". Et Hannah Ardent d'aller plus loin encore en soulignant le rôle essentiel du discours politique, sans lequel toute accession au pouvoir est impossible. Et maintenant qu'il en a atteint les plus hautes sphères, Donald Trump se sert de son discours à priori erratique pour remodeler les consciences des électeurs mais aussi le paysage politique US.

Belga / AFP PHOTO

Si l'on se concentre par exemple sur la manière dont il communique avec son électorat, un flot constant d'informations est déversé quotidiennement sur ce dernier. Grâce à l'alliance sacrée qui semble exister entre le fil Twitter de Donald Trump et la chaîne d'infos conservatrices Fox News, l'électorat républicain est abreuvé de chiffres, polémiques et infos en tous genres sur des sujets supposés l'intéresser. Ou comment ne pas se contenter de simplement être la voix de son électorat mais bien de s'adresser directement à lui, en en profitant pour redéfinir ses valeurs et sa perception au passage. S'il n'y a pas si longtemps encore, être républicain était tout simplement synonyme d'un certain conservatisme doublé d'un protectionnisme économique, désormais, il s'agit également de pourfendre les fake news et de répandre son fiel de concert sur la tête de turc du moment, qu'il s'agisse d'Hilary Clinton ou de Kim Jong un. Et Trump de parvenir à retourner un électorat notoirement pro FBI contre le bureau d'investigation ou contre la NFL, ligue du football américain, LE sport patriotique par excellence.

Polarisation politique

Ainsi à l'été 2017, moins de 20% seulement des électeurs républicains disaient avoir une vision négative de la NFL. Quelques semaines plus tard, en octobre, cette proportion dépassait les 60% après que Donald Trump ait agressé verbalement les joueurs de football qui s'étaient mis à genoux pour dénoncer les violences policières. Et il n'y a pas que dans le milieu du sport que le poids des mots choisis par Donald Trump fait pencher la balance. Avant les dernières élections, la problématique de l'immigration occupait une place relativement marginale dans l'agenda politique US, particulièrement en regard de sujets tels que l'emploi ou la menace terroriste. C'était sans compter sur la détermination farouche de Donald Trump à construire son "mur anti-immigration", faisant de la lutte contre l'immigration une question de sécurité et d'identité nationales. Un peu plus d'un an après les élections, républicains et démocrates sont désormais aux antipodes sur le sujet, avec d'un côté, le GOP qui réclame que le mur soit érigé, et de l'autre, les opinions démocrates sur les bienfaits de l'immigration pour le pays qui trouvent enfin un écho au sein de la population.

La peur plutôt que l'amour

Et s'il est tentant de limiter l'impact du discours de Donald Trump à une simple polarisation de l'opinion, les répercussions sont en réalité plus profondes, et donc plus préoccupantes. La radicalisation que ses propos entrainent tant à droite qu'à gauche de l'échiquier politique fait courir le risque d'un parti républicain abandonné par ses membres et électeurs les plus modérés, tandis que les démocrates pourraient durcir certaines de leurs positions, se rapprochant de ce fait du socialisme et perdant également des électeurs au passage. Une perspective au moins aussi glaçante que la rhétorique employée par le locataire de la Maison Blanche. Car si c'est Richard Nixon qui a déclaré que "le peuple réagit à la peur, pas à l'amour", Donald Trump a fait sienne cette devise et fait souffler l'angoisse comme personne avant lui sur le pays.

Belga/ AFP PHOTO / SAUL LOEB

Selon le sociologue spécialiste de la peur Barry Glassner, interrogé par Time, "le message de Donald Trump est on ne peut plus simple : ayez peur, très peur. Et sachez que je suis la solution". Une approche qui trouve un écho troublant chez les démocrates, qui appliquent la même réthorique avec Donald Trump en tête de mire - certains activistes de gauche n'ayant pas hésité à comparer tout bonnement sa présidence au régime génocidaire des Nazis. Un mécanisme que la linguiste tchèque Malgrozata Furgacz explique par le besoin des politiciens de divertir leur audience de quelque manière que ce soit afin de garder son attention, et donc, ses votes. C'est ainsi que le discours est centré sur l'émotion, et non la réflection, ce qui contribue à une radicalisation des idées au sein de la population.

Donald Trump ne se préoccupe pas de proposer des idées ou des faits mais bien uniquement des sentiments; ce qui lui permet de modeler les opinions de la population.
Malgrozata Furgacz

Et parce que le sentiment qui semple agiter le plus souvent le président est la colère, il en va désormais de même de la société américaine. Où, comme le souligne Malgrozata Furgacz, "la colère et la rage sont devenues des vertus et non plus des défauts à corriger". Et ce, en tout juste plus d'un an de Donald Trump à la présidence. Un président improbable et irritable, qui a affirmé à de nombreuses reprises son refus catégorique d'être politiquement correct. Reste à savoir qui sera encore capable d'en rire dans trois ans.

 

 

 

 

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