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L'improbable retour de Silvio Berlusconi

Toujours populaire, l’octogénaire s’affiche désormais avec Francesca Pascale, un ex-mannequin de 32 ans. | © Fabio Frustaci / EIDON/MAXPPP

Politique

Silvio Berlusconi se sert de l’immigration et de la droite extrême pour revenir au pouvoir.

 

Silvio s’énerve. Il n’apprécie pas une question du journaliste américain Alan Friedman pour son livre My Way : « Avec tous les milliards que tu possèdes, avec tous les problèmes que tu as, pourquoi ne t’arrêtes-tu pas ? » Berlusconi a toujours un carnet sur lui. Il l’ouvre, griffonne puis jette la feuille. Il se tait. Sa phrase est pourtant parlante : « Je m’en irai quand j’aurai gagné une dernière fois. » Il était cuit, fini. Un pied déjà dans la tombe – un mausolée de style Egypte ancienne dans le parc de sa villa San Martino d’Arcore –, l’autre qui y glissait lentement.

L’Italie est à droite et les Italiens n’ont pas de mémoire.

La liste de ses casseroles donne le tournis. Condamné pour fraude fiscale, Silvio a été exclu du Sénat italien, dépouillé du droit d’avoir un rôle public jusqu’en 2019. Le crépuscule du « dieu », englouti par la justice et la jeunesse du fringant Matteo Renzi. Et puis… les ultimes sondages traduisent en chiffres l’éternel retour du Cavaliere qui s’entête. Sa coalition avec les populistes de la Ligue du Nord et l’extrême droite de Giorgia Meloni ne serait qu’à un souffle de la majorité absolue. Matteo Renzi patine ; le comique Beppe Grillo, qui s’était fait connaître pour ses saillies antisystème, est devancé. En votant Berlusconi, les électeurs choisissent un homme inéligible ! Imbroglio typique de la péninsule.

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Selon Massimo Giannini, éditorialiste de La Repubblica, deux raisons expliquent l’étonnante possibilité du triomphe de Berlusconi : « L’Italie est à droite et les Italiens n’ont pas de mémoire. On a oublié les scandales sexuels, la quasi-faillite économique et, pire, ses liens possibles avec la Mafia. » La tambouille du cuisinier Silvio ? Une pincée de crise économique, une classe moyenne qui s’appauvrit, des adversaires indigents et décevants, la peur de la globalisation, l’effroi distillé face à des flux migratoires « incontrôlés ». Et un ego surdimensionné qui aide à relancer la machine. Une foi en lui inébranlable, rectifie Alessandro Sallusti, le directeur d’Il Giornale, quotidien propriété de la famille Berlusconi : « Il se sent surhumain. Son livre préféré, c’est tout de même 'Éloge de la folie' d’Erasme. » La soif de revanche semble inextinguible pour le banni de la République. L’industriel trois fois président du Conseil n’a pas envie de passer à la postérité comme un libertin amateur de filles mineures. Il cultive un amour de sa personne infini, débordant.

« Il me répétait tout le temps : 'Alan, je suis une rock star' », s’amuse Friedman. Plus proche de Liberace que de Mick Jagger, Silvio tente de gommer les effets du temps. Avoir 81 ans, ça le rebute. Certes, il se présente en candidat de l’expérience face à tous ces fieffés coqs qui n’y connaissent rien. Mais papy Silvio affiche un masque de cire bizarre, qui semble irréel. C’est évident qu’il combat la ride aussi ardemment que la gauche. La lutte est vaine, il la mène pourtant avec l’entrain d’un homme sans limites. Cheveux implantés comme ceux d’un Big Jim, peau du visage si tendue qu’on l’imagine sur le point de craquer, couleur terracotta permanente, il singe les vieux garçons sur le retour. L’été dernier, Silvio aurait subi un lifting vertical conseillé par son ami Flavio Briatore, ancien patron de formule 1 et playboy bedonnant. Une campagne électorale épuise, Silvio s’est donc imposé une semaine de remise en forme à l’Hotel Palace Merano. « On se connaît depuis longtemps, mais c’était la première fois qu’il venait chez moi", confie Henri Chenot, directeur de l’établissement. "Il a suivi le programme sans rechigner : alimentation contrôlée, massages lymphatiques, exercice physique. Il voulait perdre quelques kilos. »

Francesca Pascale, une Napolitaine de quarante-neuf ans plus jeune, se pavane à son bras

La santé de Berlusconi, autre sujet tabou. Le Cavaliere déteste le rappel de ses soucis cardiaques. Il y a deux ans, il subissait une intervention à cœur ouvert pour une grave insuffisance aortique. Depuis, il n’est plus tout à fait le même. Trop las, il a dû suspendre sa campagne quelques jours sur ordre des médecins. Silvio se ménage, une équipe médicale dispense les soins chez lui. Pas de meetings, rythme pépère bousculé par son péché mignon, les apparitions télévisuelles. Il paraît que, lorsqu’il voit s’allumer la lumière rouge de la caméra, il se redresse et le charisme se déploie comme au temps de sa splendeur. Si son cœur le lâche, c’est qu’il l’aura bien usé, avec les femmes notamment. Tombeur, coureur, dragueur, Berlusconi abuse de remarques sexistes pour plaire à son électorat. Il lui faut toujours un objet dans le décor.

Les Amazones candidates de Berlusconi. Sur la liste de Forza Italia, de g. à d. : 1. Annaelsa Tartaglione, 28 ans, ex-Miss. Ylenia Citino, 32 ans, ex-participante à un reality-show. Matilde Siracusano, 33 ans, ex-Miss. © DR
Aujourd’hui, Francesca Pascale, une Napolitaine de quarante-neuf ans plus jeune, se pavane à son bras. Tel le lapin du magicien, la blonde sort du chapeau sur commande. Ancien mannequin, elle s’est installée non loin de son amoureux dans une villa qu’il a achetée 2,5 millions d’euros. Francesca aurait aimé se voir offrir une alliance ; Silvio a évité la chose, essoré par son second divorce. Onze ans après la lettre de son ex-femme à La Repubblica – un courrier incendiaire qui commençait ainsi : « À mon mari et à l’homme public, je demande des excuses publiques » –, la bataille avec Veronica Lario est toujours en cours. Elle venait d’apprendre les propos de son homme envers une jolie ministre : « Si je n’étais pas marié, je t’épouserais tout de suite. » Basta ! Veronica, mère de trois de ses enfants, entame une procédure de séparation. Deux ans plus tard, Silvio commet l’irréparable. Premier ministre occupé, il se rend à l’anniversaire d’une gamine blonde de 18 ans, Noemi Letizia, dans les environs de Naples. Veronica, humiliée, écrit un mail à l’agence de presse Ansa : « Je suis surprise, il n’est jamais venu aux anniversaires de ses enfants. » Silvio sera obligé de lui verser 36 millions d’euros par an. Avant – miracle ! – que la cour d’appel ne décide en 2017 que Mme Lario devait le rembourser. En route pour la Cour de cassation…

Veronica rappellera sans doute aux juges le plus grand scandale sexuel de l’histoire politique italienne. C’était en 2010. Ruby Rubacuori, danseuse du ventre née au Maroc en 1992, est arrêtée pour avoir dérobé de l’argent. Sans papiers, elle est conduite dans un commissariat. Depuis Paris, Silvio exige sa libération au motif qu’elle serait la nièce de Hosni Moubarak. Il envoie une amie la récupérer. Celle-ci la dépose chez une prostituée brésilienne, mais les deux femmes se battent. Et arrive ce qui devait arriver : la presse a vent de l’affaire. Le filon Ruby se révèle juteux. À Arcore, le palace de Silvio abritait des soirées entre vieillards et jeunes demoiselles. Elles ont été jusqu’à 34, appelées les Olgettine, du nom de la rue de Milan où elles résidaient. Berlusconi payait le loyer. C’étaient les chaudes nuits du bunga-bunga. Les magistrats accuseront Berlusconi d’incitation à la prostitution de mineure et d’abus de pouvoir. « Dîners élégants », se défendra-t-il.

Berlusconi a apprécié la tribune de Catherine Deneuve et ses copines en faveur de la liberté d’importuner du mâle

Pendant le procès, Ruby a révélé l’élégance selon Silvio : les Olgettine devaient se déguiser pour plaire au seigneur, l’une en Barack Obama, l’autre en la magistrate ennemie numéro un de Berlusconi… Condamné en première instance en 2013 à sept ans de prison, le Cavaliere a été absous par la suite, la justice ayant considéré qu’il ne savait pas que Ruby était mineure. Blanchi ? Minute, papillon ! Silvio demeure mis en examen dans un autre volet de l’enquête, où il est accusé d’avoir soudoyé les Olgettine pour qu’elles mentent à la barre. Pas d’inquiétude, les ennuis glissent sur lui comme l’huile dans une poêle. Depuis 1994 et son entrée en politique, 60 procédures ont visé Silvio Berlusconi. Il a déboursé 600 millions d’euros en frais d’avocats, mais une unique condamnation définitive pour fraude fiscale est épinglée à son CV.

Enchanteur, vendeur de mirages économiques, graveleux, l’homme a évidemment apprécié la tribune de Catherine Deneuve et ses copines en faveur de la liberté d’importuner du mâle. Le sourire carnassier, il donnait son point de vue : « Les femmes sont heureuses d’être séduites par les hommes, même si je n’ai que peu d’expérience en la matière. Elles ont toujours essayé de me séduire. » Pour convaincre la gueuse de voter en sa faveur, Silvio a eu une idée révolutionnaire : placer des femmes sur ses listes. Deux anciennes prétendantes au titre de Miss Italie et une participante d’un reality-show vont ainsi, sûrement, pénétrer dans l’arène politique. Mara Carfagna, son ancienne ministre pour l’Égalité des chances, coupe court aux moqueries : « Le dernier gouvernement Berlusconi s’est battu pour la sécurité des femmes et de leurs droits. Nous avons institué le délit de harcèlement. Notre engagement a toujours été total. Ce n’est pas un hasard si Forza Italia est le parti qui engrange le plus de voix féminines. » Vrai, la coalition de droite berlusconienne recueille les faveurs des Italiennes. Elles vont décider de son sort. Mamma mia…

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