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"Donald Trump veut montrer qu’il n’obéit plus"

Donald Trump à la Maison blanche, le 6 mars 2018. | © ©AFP PHOTO / SAUL LOEB

Politique

Gary Cohn, le conseiller économique de Donald Trump, a annoncé sa démission mardi. Corentin Sellin, professeur et animateur du blog « Il était une fois en Amérique », nous explique les enjeux de ce nouveau départ de la Maison blanche.

Gary Cohn a annoncé sa démission ce mardi, évoquant des désaccords sur le protectionnisme, une idée que Donald Trump mettait en avant durant sa campagne. Mais on évoquait son départ depuis le mois d’août dernier, déjà.

Il s’est passé deux choses : premièrement, je pense que Cohn a fait l’erreur, comme beaucoup, et observateurs compris, de croire que la ligne protectionniste de Donald Trump lui avait été dictée par Steve Bannon, qui aurait fourni ce logiciel protectionniste en matière d’économie, identitaire en matière d’immigration et que Trump était une sorte de marionnette dans les mains de Bannon. Ce qui explique que Cohn a mené une véritable guerre de tranchées et qu’il a été un des artisans de la disgrâce de Bannon. Il a pensé avoir gagné la partie mais je pense qu’il a fait une erreur majeure : si on regarde l’histoire de Donald Trump, on voit qu’il parle de protectionnisme dès 1987, contre le Japon, qui à l’époque représentait selon lui la menace de la grandeur des États-Unis en matière d’économie.

La deuxième erreur, et on la voit davantage ces dernières semaines, c’est que Trump, fatigue et lassitude aidant, supporte de moins en moins que des personnes lui dictent son comportement. On a bien vu qu’il ne répond plus du tout aux injonctions de son « chief of staff » le général Kelly, qui a cherché à réguler ses tweets, à contrôler les flux d’informations qu’il reçoit -à plusieurs reprises, il a complètement désobéi au cadrage de Kelly. Cohn et le secrétaire au Trésor Steve Mnuchin ont tenu une réunion le matin avec Trump parce qu’ils avaient découvert que Trump risquait d’annoncer les taxes sur l’aluminium et le métal. Ils pensaient l’avoir convaincu mais Trump a convoqué un point presse impromptu et a annoncé les taxes devant la presse. Il y a vraiment la volonté de Trump de montrer qu’il n’obéit plus. Comme il aime à le dire, et ses fils aussi, «Let Trump be Trump» (« Laissez Trump être Trump »), c’est à dire être débridé, sans règles, et suivre ses instincts. Cohn a cru qu’il pourrait maîtriser ces instincs.

Trump n'avait jamais pardonné à Cohn l'exposition publique de leur désaccord sur Charlottesville

Il y a une véritable hémorragie à la Maison-Blanche, comme on a pu le constater avec le départ de Hope Hicks, la semaine dernière, et ce alors que tous les postes n’ont même pas encore été pourvus. Quelles en sont les conséquences?
Si on regarde dans le détail, le départ de Cohn est encore une nouvelle défaite de la ligne de Jared Kushner et Ivanka Trump. Tous deux, avec Cohn, formaient le clan des New-Yorkais, avec beaucoup de personnes de Goldman Sachs, comme Dina Powell. Tous sont partis, il ne reste plus que le couple mais Kushner est sur la corde raide. Ce clan était sur une ligne très claire : orthodoxe en économie, pour rassurer Wall Street, donc pour le libre-échange, pour la dérégulation, une politique économique de monnaie abondante. Cette ligne était aussi un grand libéralisme sur les questions sociétales, plutôt contre le Trump-ban, les restrictions sur l’immigration… Ce clan est en train d’être complètement décimé.

©AFP PHOTO / MANDEL NGAN

Il ne faut pas oublier que Cohn avait failli démissionner en août dernier sur Charlottesville. Ce juif new-yorkais, très impliqué dans la communauté, avait été horrifié par les propos de Trump qui faisait l’équivalence entre les opposants et les néo-nazis. Cohn l’avait dit publiquement, et c’est là qu’a commencé sa disgrâce, il était beaucoup moins écouté, ce qui explique peut-être pourquoi il n’a pas été écouté sur l’arbitrage sur le protectionnisme. Trump a une chose en horreur : perdre la face en public. Or, Cohn était le seul à avoir publiquement désapprouvé les propos, sur le fond et sur la forme, mais il était resté. Trump ne lui avait jamais pardonné cette exposition publique d’un désaccord.

Qui pourrait être le prochain à partir ? Le général Kelly ?
C’est Kushner. Il a un énorme problème : il a l’accréditation de sécurité la plus basse, il n’a plus accès aux documents top secret, or il doit mener le dossier sur le Moyen-Orient, ça pose problème. Sauf que Trump a le pouvoir, même si Kushner n’a pas l’accréditation adéquate depuis que Kelly lui en a coupé l’accès, de lui montrer tout de même les documents. Et Kushner a fait l’objet d’une révélation négative par jour la semaine dernière, ce dont s’est ému Trump car il déteste la mauvaise publicité. L’enquête Mueller s’intéresse de plus en plus à lui, sa connexion avec la politique anti-Qatar menée en 2017 : l’a-t-il ourdie avec Trump car il n’avait pas obtenu un prêt pour combler son endettement ?

Chaque jour, l’enquête Mueller prend une étendue que l’on n’imaginait pas.

D’autant qu’il aurait une sortie possible, être transféré à l’équipe de campagne pour la réélection de 2020.
Exactement. Il a une voie de secours, mais il commence vraiment à être dans le coeur de l’enquête Mueller. Mais on peut en effet imaginer un scénario inverse : si Trump use de son autorité pour continuer à montrer les documents top secret à Kushner, c’est Kelly qui partira. On ne peut pas imaginer que le « chief of staff » qui a pris cette mesure de remise en ordre reste s’il est contredit, et ça se saura.

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On avait compté sur des garde-fous pour contrer l’idée du « Let Trump be Trump ». En reste-t-il aujourd’hui à la Maison-Blanche?
Non et on le voit. Il y a une sorte de double spirale. Chaque jour, on s’aperçoit que l’enquête Mueller prend une étendue que l’on n’imaginait pas et cette spirale extérieure met chaque jour une pression plus forte sur la Maison-Blanche. Et en parallèle, c’est d’ailleurs difficile de ne pas voir de lien entre les deux, Trump est abandonné progressivement par tous ses conseillers historiques, ceux qui ont participé à la campagne. Il reste les «Jarvanka», Stephen Miller… Depuis un mois et l’inculpation de Russes pour ingérence sur les réseaux sociaux, et alors qu’il était sur une séquence politique positive (croissance à 2,6% par an, plein emploi, la réforme fiscale devient très populaire), on voit Trump revenir à ses soliloques sur Twitter, qu’il regarde de plus en plus la télévision.

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C’est troublant, on le voit commenter à des heures assez avancées de la matinée, voire du midi. On sent qu’il revient à cet exercice complètement débridé des tweets, par lequel il se met lui-même en danger car il donne des éléments à Mueller. Kelly, privé de son chef du personnel démis de ses fonctions après avoir été accusé de violences conjugales, a un peu baissé les bras, et autour de lui il n’y a plus d’historiques. Il revient à ses pires errements.

Personne n’a envie d’aller sur le Titanic une fois qu’il a touché l’iceberg.

Qui voudra maintenant travailler à la Maison-Blanche? Outre la personnalité de Trump, l’enquête de Mueller présente une menace permanente.
Dans les milieux républicains, trois raisons bloquent : l’impossibilité de travailler avec Trump, la pression de l’enquête Mueller et la pression des élections de mi-mandat qui risquent d’être très mauvaises. Personne n’a envie d’aller sur le Titanic une fois qu’il a touché l’iceberg. Ce qui est intéressant, c'est de voir que les noms qui circulent sont ceux d’amis de Trump : on parle beaucoup de Thomas Barrack, le milliardaire californien, de Christopher Ruddy, le patron de Newsmax, le groupe de médias ultra-conservateurs. On voit bien que le vivier s’est totalement rétréci, il ne reste plus que les amis qui ne seraient là que par la grâce de Trump.

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Pendant ce temps, que fait le vice-président Mike Pence ? Il représentait l’expérience politique.
Cette semaine, il a enchaîné les levées de fonds pour les candidats républicains pour les mid-terms, renforçant ses liens avec le parti et la base. Et mène une campagne pas si discrète que ça pour lui : il a déjà organisé des collectes de fonds. Il remplit sa mission, mais cela peut aussi servir pour une candidature personnelle pour 2020.

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Trump, qui a annoncé sa candidature pour 2020, pourrait donc ne pas l’être sous l’étiquette républicaine…
Et Mike Pence se signale et dit qu’il est là, il se construit une image de recours. On voit bien qu’on le laisse complètement dans l’obscurité dans tout ce qui pourrait relever de l’enquête russe.

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