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Sommet entre Donald Trump et Kim Jong-un : "Une victoire de la Corée du Nord"

Donald Trump et Kim Jong-un prévoient un face-à-face historique au mois de mai. | © AFP PHOTO / MANDEL NGAN AND ED JONES

Politique

Le président américain Donald Trump a accepté de se rendre à un sommet avec le dictateur nord-coréen Kim Jong-un, après des mois de tension. Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), enseignant à Sciences-Po et spécialiste de la région, décrypte pour Paris Match cette décision inattendue.

 

Paris Match. Donald Trump a accepté la proposition de Kim Jong-un, un pas décisif après des mois de tension et d’insultes par médias interposés.
Antoine Bondaz. C’est clairement une surprise. Jusqu’à aujourd’hui, les présidents américains en exercice (Bush, Clinton puis Obama) avaient refusé d’organiser un tel sommet. L’idée américaine était que le sommet devait venir couronner des négociations réussies et un accord visant à la dénucléarisation. Là, Donald Trump non seulement redémarre des négociations mais aussi accepte de participer à un sommet qui est, pour les Nord-Coréens, une victoire diplomatique.

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Est-ce l’intransigeance de Donald Trump et des États-Unis ou la diplomatie du président sud-coréen Moon Jae-in qui a permis une telle avancée ? Est-ce un mélange des deux ?
Pour l’instant, les États-Unis n’ont rien gagné. Un sommet est plus une victoire pour la Corée du Nord que pour les États-Unis. C’est une opportunité pour eux, si cela se concrétise, d’arriver à un accord. Mais à très court terme, c’est une victoire de la Corée du Nord. Trois éléments sont importants pour expliquer une telle décision nord-coréenne. Premièrement, la stratégie de pression maximale, notamment le renforcement des sanctions, a eu un rôle. Il y a également le rôle de la Corée du Sud, qui a servi d’intermédiaire et de messager entre la Corée du Nord et les États-Unis, et qui a rendu ce sommet possible : parce qu’il y a un sommet intercoréen, Donald Trump peut accepter un sommet avec la Corée du Nord. Et, enfin, il y a une volonté de la Corée du Nord, qui a initié une nouvelle séquence diplomatique en novembre 2017 suite à l’essai balistique. Depuis, il y a des signaux montrant que la Corée du Nord est prête à la négociation et à réaliser un gel, non pas du programme, mais des essais nucléaires et balistiques. Aujourd’hui, le pays qui est à l’initiative diplomatique, c’est davantage la Corée du Nord que les États-Unis. Ces derniers sont dans la réaction, mais c’est la Corée du Nord qui maîtrise l’agenda diplomatique et qui est à l’initiative.

"Quelles sont les concessions que les États-Unis sont prêts à faire ?"

Que peut demander la Corée du Nord ?
Elle a des demandes clairement identifiées : premièrement, la reconnaissance internationale, de statut, pour que la Corée du Nord soit légale -ce qu’elle obtiendra à ce sommet- et la normalisation des relations avec les États-Unis. Dans un deuxième volet, la signature d’un traité de paix pour remplacer l’armistice signée en 1953. Un troisième volet serait militaire : s’il y a signature d’un traité de paix, les Nord-Coréens considéreront qu’il n’y a plus de raison que les États-Unis soient physiquement présents dans la péninsule ni qu’il y ait un accord militaire avec la Corée du Sud. Enfin, c’est évidemment la levée des sanctions internationales. La question fondamentale des semaines à venir est : quelles sont les concessions que les États-Unis sont prêts à faire ? La Corée du Nord a tout à gagner : elle peut facilement poursuivre un gel des essais, voire du programme, puisque ça ne remet pas en cause ses capacités actuelles. Et un gel n’est pas une mesure irréversible. Mais côté américain, c’est beaucoup plus compliqué, surtout qu’il n’y a que deux mois pour négocier : les Américains ne peuvent pas mettre fin à l’alliance avec la Corée du Sud, arrêter les exercices militaires, lever les sanctions du jour au lendemain sans qu’il n’y ait d’avancée concrète.

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Comment peut-on expliquer ce changement du côté de la diplomatie nord-coréenne ?
Il y a une dimension politique : la Corée du Nord considère que ses capacités nucléaires et balistiques sont pour l’instant suffisantes. Kim Jong-un a obtenu les bénéfices politiques qu’il souhaitait avec les essais, il est renforcé en interne. Il a accru sa légitimité et est en meilleure position pour négocier avec les États-Unis. Mais ce n’est pas en soi quelque chose de nouveau : la Corée du Nord a toujours alterné entre périodes de provocation –nucléaire ou balistique voire plus violentes comme les tentatives d’assassinat contre les présidents sud-coréens, les attentats contre les avions de ligne– et des rapprochements. Par exemple, en 1987, les Nord-Coréens ont fait exploser un avion de ligne entre Bagdad et Séoul, causant la mort de plus de 100 personnes, et quatre ans après, en 1991, une déclaration intercoréenne a été signée.

"Les Jeux Olympiques ont été une opportunité au service de la Corée du Sud"

Les signes sont-ils encourageants pour penser qu’il s’agit d’un rapprochement sérieux ?
Non, car pour l’instant il n’y a rien, et c’est pour ça qu’il faut être très prudent. Pour l’instant, la Corée du Nord a accepté de parler de la dénucléarisation de la péninsule. Il y a deux éléments : elle n’a pas accepté de se dénucléariser mais d’en parler, ça ne coûte rien, et elle parle de la péninsule. Historiquement, quand les Nord-Coréens parlent de la dénucléarisation de la péninsule, ça a un impact sur la Corée du Sud, cela signifierait la fin de l’alliance avec les États-Unis. Il y a une vraie opportunité avec ce sommet, c’est évidemment une bonne chose que la diplomatie prenne le pas sur une possible intervention militaire, mais il faut être extrêmement prudent. Si les Nord-Coréens vont de facto gagner politiquement grâce à ce sommet, notamment en interne, ça va être beaucoup plus difficile pour les Américains de transformer le coup politique que vient de réaliser Donald Trump en succès diplomatique. Un succès diplomatique américain sera s’il y a un accord, et surtout si la Corée du Nord le respecte. Les enjeux ne sont pas les mêmes à Pyongyang et à Washington.

D’autant que l’ambiance pourrait être tendue entre ceux qui se sont respectivement qualifiés de « gâteux mentalement dérangé » et de « petit homme fusée »…
Je n’en suis pas sûr. On a vu Donald Trump à Pékin, quand il a interagi avec Poutine : on risque d’être surpris par la volonté d’afficher une certaine proximité. Je ne suis pas sûr que la rencontre soit si fraîche que ça. Mais après il y a des questions très pratiques, fondamentales, qui feraient que ce sommet n’aurait pas lieu.

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Comme de savoir où aura lieu la rencontre ?
Pour l’instant, l’hypothèse la plus crédible serait à Panmunjeom, sur la zone démilitarisée. C’est là où aura lieu le sommet intercoréen et où cela sera le plus facile à organiser. Pyongyang serait sûrement une volonté de la Corée du Nord mais ça serait très difficile d’assurer la sécurité du président américain, dans une ville où il n’y a pas de diplomate américain et dans laquelle les Américains n’ont pas vraiment d’expérience pour envoyer des délégations de ce niveau-là. Ce sont des questions logistiques très importantes et il y a très peu de temps pour les résoudre.

Pensez-vous que les Jeux Olympiques ont été un des critères de la détente ?
Non, les Jeux Olympiques ont été un outil, une des étapes et une opportunité au service de la Corée du Sud. Ce ne sont pas les JO qui ont permis cela : ils ont été utilisés pour faciliter cela.

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