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Un « Américain » dans la campagne présidentielle russe

Look de Hipster, Vitali Shliarov à Moscou le 1er mars 2018. A 41 ans, il est le Spin doctor de l'opposante Ksenia Sobtchak © Kasia Wandycz / Paris Match

Politique

Des media russes soupçonnent ce conseiller politique de Ksenia Sobtchak de jouer le jeu du Département d’Etat américain. Rencontre.

Certains medias l’appellent « l’espion du Pentagone » ou la « putain du Département d’Etat ». Vitali Shliarov garde le sourire. En Russie comme aux Etats-Unis, où il a mené des combats politiques, il faut savoir encaisser les coups. Du haut de ses 41 ans, le gaillard au sourire jovial se compare à un plombier ou un dentiste faisant son boulot ici comme ailleurs. Le sien : directeur de campagne. Avant de devenir le Spin doctor de Ksenia Sobtchak, ce conseiller de l’ombre a été la cheville ouvrière de nombreuses victoires électorales en Russie… et aux Etats-Unis.

Il nous accueille dans son QG de campagne, un bâtiment qui lui ressemble : conçu à l’époque soviétique, réhabilité à la mode occidentale. « J’ai grandi dans un monde où il n’y avait qu’un seul parti politique, aucune liberté de parole, et où les chefs d’Etat mourraient au pouvoir. Personne dans mon entourage ne s’intéressait à la politique, qui était perçu comme le travail le plus ennuyeux du monde », confie ce natif de Homel, deuxième ville de Biélorussie. Fils d’un soudeur et d’une institutrice, Vitali Shliarov débarque en Allemagne en autostop à l’âge de 17 ans. Il enchaine les petits boulots et s’inscrit à la fac de Sciences politiques dont il sort avec un doctorat. En 2008, le trentenaire assiste ébahi au discours de Barack Obama à l’université de Berlin. « Je n’avais jamais vu de leaders aussi charismatiques et séduisants ». Marié à une Américaine, il la suit aux Etats-Unis où il se laisse entrainer par la vague « Yes we can ». Il milite au Democratic national committee (DNC) à Wahsington DC. Le système informatique du bureau sera alors hacké par les Russes. « Mais ce n’était pas moi », lâche Vitali dans un éclat de rire.

Diriger une campagne électorale c'est comme monter une start-up.

Malgré son accent européen, il gravit les échelons du parti et se retrouve à la tête d’une équipe d’une centaine de personnes dans le Wisconsin. « Je suis devenu le boss de l’opération Greenbay. Ils m’ont donné une carte de crédit Platinium et m’ont dit 'Go' ! » Il décrit une campagne politique comme une Start-up : "on embauche des gens, on loue des voitures, chaque personne est assignée à une tâche. Je n’avais jamais fait ça avant ! » C’est donc un citoyen biélorusse qui va diriger la campagne qui en fera basculer dans le rang des démocrates le comté de Greenbay, fief de l’actuel porte-parole de la Chambre John Ryan (Républicain). Alors que ses camarades sont récompensés après chaque victoire par des emplois, lui reste sur la touche. Sa Green Card ne lui permet pas d’exercer une fonction dans une administration publique : il faut être Américain. Qu’importe, Vitali poursuit sur sa lancée et soutient Bernie Sanders en 2017.

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vladimir poutine
Vladimir Poutine le 14 mars. © ABACAPRESS.COM

En Russie, il épaule des élus de l’opposition Ilya Ponomarev et Dimitri Gudkov. Le premier est le seul élu de la Douma à voter contre l’annexion de la Crimée. Le second sera en tête de cortège dans les manifestations de 2011 et 2012 à Moscou contre Vladimir Poutine. Le combat politique en Russie est plus dur. « Ici, le gens ne croient pas en la politique », admet Vitali Shliarov, qui mise sur un changement en profondeur de l’homos politicus russe. Une entreprise de longue haleine. « Depuis les mouvements de 2011 et 2012 du square Bolatnaya, les élections sont plus ouvertes et plus imprévisibles qu’avant ». La preuve, en 2017, il met en place une plateforme web destinée aux candidats indépendants désireux de se présenter aux élections municipales pour le grand Moscou. Bingo ! Il fait entrer 267 élus indépendants, soit 24 % des effectifs, au Conseil municipal. « Des jeunes hommes et des femmes politiques sans expérience ont gagné malgré le pouvoir financier et l’emprise médiatique de la machine du Kremlin ! » Avec un budget de 2 dollars par jour, ces candidats sans étiquettes qui communiquent sur les réseaux sociaux vont gagner la confiance de l’électorat du centre de Moscou. « Là-même où vote Vladimir Poutine et où les forces de sécurité surveillent les moindres faits et gestes, le parti 'Russie Unie' n’a récolté aucun siège ». L’élection n’est pas la plus stratégique, mais c'est là un signal faible qui prouve l’existence d’une volonté de changement au moins dans l’élite moscovite.

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Avec la candidate Ksenia Sobtchak, le jeu de la présidentielle est une autre histoire. Sans illusion sur l’issue du résultat, Vitali considère que la démarche de l’ancienne journaliste de 36 ans peut servir l’effort commun de cette génération qui cherche à rénover le logiciel politique. Poutine lui-même, qui laisse libre cours à ces initiatives, n’y semble pas hostile. C’est d’ailleurs le reproche le plus souvent adressé par une opposition qui se revendique « authentique » incarnée par Alexeï Navalny à l'égard d'une opposition "tolérée" qu'il accuse de se fourvoyer avec le pouvoir en place.

Jouer au chat et à la souris dans une galerie de miroirs.

Suspecté d’un côté d’être un espion américain, Vitali se voit du coup accusé par d'autres de jouer le jeu Kremlin ! « Aucune activité n’est possible en Russie aujourd’hui sans 'coopérer' avec le régime », reconnaît-il. Il rappelle que le principal détracteur de Ksenia Sobtchak Alexeï Navalny a lui-même "collaboré" lorsqu’il s’est présenté pour les élections municipales de 2013. « Cela lui a aidé à gagner en notoriété au niveau national (...) mais en jouant la carte de l’opposant bruyant et passionné il s’est ensuite condamné lui-même. Se dresser en public contre ce tigre rusé c’est courir au désastre ! »

présidentielle russe
Alexeï Navalny en 2011 au micro de la radio moscovite Ekho Moskvy © EPA/MAXIM SHIPENKOV

"Faire de la politique en Russie revient à jouer au jeu du chat et de la souris dans une galerie de miroirs », poursuit le directeur de campagne, qui décrit Vladimir Poutine comme "un personnage très sophistiqué, un vrai génie quand il s’agit de préserver les apparences de la démocratie, tout en gardant une emprise forte sur le peuple ».

Le jeu de cette génération d'opposants se veut plus subtil voire pernicieux. Ksenia Sobtchak n'entend pas s'arrêter là. Jeudi 15 mars, elle a ainsi annoncé avec Dimitry Gudkov la création du "Parti du changement". Ce sera le mouvement d'une génération pour qui Poutine n'est pas éternel. D'une génération qui croit qu'en se modernisant, la Russie friande de nouvelles technologies est aussi conduite à "Uberiser" son paysage politique. « Un jour, peut-être, comme sur les applications de nos téléphones portables, les élus seront notés par leurs électeurs, alors on aurait une autre vision de la politique ! », s'emporte Vitali Shliarov.

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Dimitry Gudkov et Ksenia Sobtchak © ABACAPRESS.COM
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