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L’UE, la Russie et le jeu dangereux du chat et de la souris

Kremlin

Ne pas frapper ses alliés, même avec des fleurs ? | © Belga /Mikhail Japaridze/TASS/ABACAPRESS.COM

Politique

Depuis l’empoisonnement de l’ex-espion Sergeï Skripal et de sa fille le 4 mars dernier au Royaume-Uni, les sanctions occidentales envers la Russie se multiplient; tandis que Moscou conteste les accusations et parle de procès d’intention. Alors que le ton monte, décryptage d’une tension qui bout depuis des années.

Tanguy de Wilde est formel : bien avant les prémices de « l’affaire Skripal », lorsque l’ex-espion et sa fille ont été découverts empoisonnés sur un banc public, les tensions existaient déjà entre l’Union européenne et la Russie. Pour ce professeur en géopolitique au sein de l’UCL, il faut remonter à mars 2014 et à l’annexion de la Crimée par la Russie pour revenir aux origines du climat tendu actuel entre Moscou et ceux qui restent pourtant ses alliés. Un malaise de longue date, qui explique la force des réactions à l’empoisonnement des Skripal. « La tentative d’assassinat a pris une très grande ampleur diplomatique, alors que d’ordinaire, ce genre d’affaires se règlent entre chefs des services secrets, explique Tanguy de Wilde. Sauf qu’ici, l’attaque s’est passée sur le territoire d’un autre état, la méthode a fait des dégâts collatéraux, et le tout se produit dans un contexte de tension exacerbée ». Des tensions qui ne semblent pas prêtes de s’apaiser, alors même que quinze pays ont annoncé ce lundi des sanctions envers Moscou. Une levée de boucliers qui ne fait pas les affaires du Kremlin, et qui laisse certains experts perplexes quant aux commanditaires de l’empoisonnement.

Un coup tordu aux motifs mystérieux

Parmi eux, Nina Bachkatov, politologue spécialiste de la Russie et auteur de multiples ouvrages consacrés au pays. Lorsqu’elle apprend le sort réservé à Sergeï Skripal et à sa fille, c’est l’étonnement : difficile en effet pour elle de comprendre pourquoi donc le Kremlin aurait fait une chose pareille.

Il n’y a pas de logique. Je n’exclus pas que la Russie ou des Russes soient capables de coups tordus de ce genre, mais généralement, il y a des avantages politiques. Or, ce n’est pas le cas ici.
Nina Bachkatov

Et il n’y a pas que le motif peu vraisemblable de l’assassinat qui étonne Nina Bachkatov. « C’est un choix de cible étonnant, puisque Sergeï Skripal avait reçu le pardon présidentiel et ne représentait plus aucun de danger après 10 ans passés en Grande-Bretagne. Le modus operandi est étrange aussi, on ne voit pas bien le bénéfice que pourrait en retirer la Russie ». Et d’ajouter qu’il lui semble « fort peu probable que l’attaque ait été autorisée par le Kremlin. On se fait une fausse image de la Russie en croyant que Vladimir Poutine est derrière tout en personne, c’est une manière caricaturale d’envisager le régime russe comme quelque chose de très centralisé ». Le gouvernement Poutine, cible de dangereuses calomnies ? Tanguy de Wilde nuance, rappelant que certains éléments jouent en la défaveur du Kremlin.

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« Personne n’a les preuves irréfutables de l’implication de la diplomatie russe, mais il y a tout de même de fortes présomptions basées sur des précédents. Notamment la tradition russe d’aller assez loin pour éliminer des traitres, comme Staline qui va jusqu’au Mexique pour éliminer Trotsky. C’est l’image de la « longue main de Moscou », capable de frapper bien au-delà des frontières. En outre, le gaz incapacitant qui a été utilisé est de fabrication russe » souligne le professeur de l’UCL. Avant d’ajouter que « si l’intention a bien été d’éliminer ce traître, sans doute n’a-t’on pas bien mesuré les potentiels dommages collatéraux, ni la réaction des États membres de l’UE et de l’Otan ». 13 diplomates russes expulsés d’Ukraine, 4 diplomates expulsés chacun pour l’Allemagne, la France, la Pologne et le Canada, et puis les États-Unis qui annoncent l’expulsion de 60 « espions » russes. Des sanctions qui marquent les esprits, mais qu’il s’agit d’interpréter avec le recul nécessaire.

Fierté de corps

« On est dans une symbolique politique puisqu’on ne coupe pas toutes les relations diplomatiques, rappelle Tanguy de Wilde. Il n’y a pas de rupture de contact au niveau officiel, rien n’empêche les autorités européennes de rencontrer les autorités russes, et demain, la Russie fera toujours partie du Conseil de Sécurité ». Ce qui est moins sûr, par contre, c’est la réponse que Moscou va adopter face aux sanctions votées. « Le Kremlin s’attendait sans aucun doute à des gestes forts, mais pas de cette ampleur, ce qui leur pose le problème de choisir la riposte appropriée », avance Nina Bachkatov.

Face aux sanctions décidées, Moscou est contraint de faire quelque chose en réponse, ce qui lui pose problème parce que la diplomatie russe reste très traditionnelle.
Nina Bachkatov

Une situation qui ne va rien faire pour arranger la perception que la diplomatie russe a de ses confrères occidentaux. « La diplomatie russe est un peu arrogante, il y a un sentiment de supériorité qui leur vient du fait que leur diplomatie est très professionnalisée, il y a une véritable fierté de corps. Ils ont tendance à considérer les autres comme des amateurs qui répondent à des stimulus très émotionnels sans véritable logique politique » explique Nina Bachkatov. Un sentiment auquel fait écho Tanguy de Wilde : « la tradition russe est certes autoritaire voire autocratique, mais il y a aussi une grande tradition diplomatique : tout en cherchant son intérêt la Russie ne rechignera jamais à trouver un compromis ».

La Russie est bien moins inquiétante que la Corée du Nord ou que l’instabilité globale du Proche-Orient. La fierté russe fait qu’ils montrent les dents, ça ne veut pas dire qu’ils vont mordre.
Tanguy de Wilde

Et si les deux experts s’accordent sur le fait qu’un conflit ouvert avec la Russie semble tout à fait improbable, ils soulignent toutefois une tension grandissante que les événements de ces dernières semaines n’ont fait qu’attiser.

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« On sent Vladimir Poutine très agacé par ce qu’il considère comme l’attitude étrange des Occidentaux, et donc dans ce sens là il est plus dangereux qu’auparavant » met en garde Nina Bachkatov, ajoutant que « une guerre semble lointaine,  mais on est partis pour des mois voire même quelques années avant de retrouver le climat serein qui a pu exister au début des années 2000″. À condition toutefois que « personne ne pose de geste qui rendrait la désescalade impossible ».

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