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François Hollande : Un président devrait dire ça !

François Hollande avec Philae dans le jardin des Tuileries, en face de ses nouveaux bureaux situés rue de Rivoli, le 11 avril. | © Laurence Geai

Politique

Alors qu'il vient de publier Les leçons du pouvoir (éd. Stock), François Hollande se livre à Paris Match comme il ne l'avait jamais fait. Entretien.

 

Paris Match. Pourquoi publiez-vous un ouvrage maintenant?
François Hollande. Je souhaite livrer aux Français ce qu’est la responsabilité d’un grand pays comme le nôtre, comment elle a été assumée. C’est un devoir de vérité et un témoignage lucide, à un moment où nos compatriotes ont encore bien présent à l’esprit tout ce que nous avons vécu ensemble. Je voulais aussi leur faire découvrir l’exercice de la fonction présidentielle.

Vous écrivez : « On ne devient pas président en entrant à l’Elysée. » À quel moment vous êtes-vous senti devenir président?
Très vite. Dès lors que j’ai eu à prendre des décisions économiques très lourdes, en pleine crise de la zone euro… Le 14-Juillet est un acte constitutif, le premier 14-Juillet… Mais la vraie question, c’est de savoir quand les Français vous considèrent, eux, comme le président de tous... J’ai eu la certitude d’être pleinement leur président au moment des attentats.

C’est une chose d’être préparé à la mort quand on est candidat. C’en est une autre quand on y est confronté…
Un très grand écart, en effet. La mort a été tout le temps présente sous ma présidence. Je l’affronte non seulement quand les terroristes islamistes frappent au siège de « Charlie » ou plus tard au Bataclan, mais je la rencontre aussi face aux familles endeuillées, lors des hommages à nos soldats. Pareil pour Nice ou Saint-Etienne-du-Rouvray. La famille du père Hamel était présente sur les lieux du drame. Il faut consoler, partager, comprendre et agir. La compassion ne suffit pas. Ce qu’on attend du chef de l’État, c’est qu’il décide avec les moyens appropriés. Mais la mort, c’est aussi celle qu’on donne. Quand j’engage nos forces contre ceux qui nous font la guerre… Dans ces moments précis, le chef de l’État est face à sa responsabilité. Et il doit faire vite. La solitude est inhérente à la fonction. Dans nos institutions, le président est le seul coupable s’il y a un manquement, une erreur ou une faute.

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Ce sont des moments qui vous hantent encore?
Oui, car je revois des blessés, des familles endeuillées. Je ne peux me séparer de ceux qui ont été les victimes. J’ai toujours été saisi d’émotion face à la dignité des familles auxquelles je me suis adressé, qui rejettent les discours de haine mais disent leur colère contre cette injustice.

"Je n’ai pas eu le temps de me poser la question de savoir ce que je vivais puisque mon propre frère, lui, ne vivait plus"

Quelle empreinte ont laissée sur vous ces cinq années?
Comment être le même homme après avoir servi la France dans une période aussi exceptionnelle et éprouvante ? C’est un tel honneur, une telle charge ! Ce dont je me garde, c’est de vouloir « faire encore le président » quand je ne le suis plus. Après une telle responsabilité, il est nécessaire de trouver sa place, en veillant à être utile et à faire partager son expérience.

Vous évoquez une « rupture rude ». Quitter l’Elysée a-t-il créé un flottement?
Je n’ai pas eu l’occasion de le ressentir, car il s’est produit un événement dans ma vie personnelle. Mon frère, qui souffrait d’un cancer, est décédé trois jours après ma sortie de l’Elysée. Peut-être avait-il voulu, je l’ai pensé, retenir sa maladie pendant tout le temps où j’étais à la tête du pays. J’ai donc été absorbé par des chagrins privés et des obligations familiales qui m’ont conduit à vite redevenir un homme comme les autres. Je n’ai pas eu le temps de me poser la question de savoir ce que je vivais puisque mon propre frère, lui, ne vivait plus.

« D’un agenda surchargé et raturé, je passe aujourd’hui à la page blanche d’une liberté retrouvée » : comment affrontez-vous le quotidien?
À travers ma contribution au débat public, car je veux continuer à proposer des idées. Ce livre en contient déjà un bon nombre. Je voyage à l’étranger pour partager mes réflexions, mais je me déplace aussi dans le pays. J’apprécie de retrouver une certaine liberté. Il y a également la fondation que je préside, La France s’engage.

...Qui ressemble à un laboratoire du hollandisme?
Si c’est vrai, j’en suis heureux. Car c’est un lieu d’inventions. Je soutiens des projets qui utilisent des technologies pour rendre des services, améliorer le quotidien des gens, atteindre nos objectifs climatiques ou écologiques. Je soutiens là une économie sociale et solidaire qui ne peut pas remplacer l’économie de marché, certes, mais qui la complète et même la régénère. Une petite initiative, née dans une association ou dans une start-up solidaire, peut changer la vie.

Le reste du temps, vous arrive-t-il de vous ennuyer?
L’ennui est un insupportable gâchis. Aujourd’hui, je suis à un moment de mon existence où chaque jour compte ! Je souhaite que chaque geste ait du sens et puisse être utile aux autres. Tel est le principe même de l’engagement.

Comme rattrapez-vous le temps perdu auprès de vos proches?
J’ai toujours fait en sorte, durant mon mandat, de réserver du temps à ma famille et à mes proches. Mais tout est beaucoup plus simple aujourd’hui, comme aller dans un café, se promener dans la rue ou répondre à des invitations. C’est un vrai bonheur. Même si je dispose encore d’une sécurité, compte tenu de la menace.

Avez-vous acheté votre maison en Corrèze?
Je réside à Paris, mais c’est à Tulle que je cherche une maison, pour en faire un lieu familial. Je cherche encore la perle rare. En Corrèze, j’ai tant de souvenirs, tant de lieux familiers, tant de paysages, et surtout tant d’amis !

Votre compagne, Julie Gayet, n’avait pas de rôle à l’Elysée. Quelle place occupe-t-elle aujourd’hui dans votre vie?
J’ai toujours pensé que les Français élisaient un président et non pas un couple. D’où le choix partagé avec Julie Gayet qui, comme chacun sait, a une vie professionnelle. Aujourd’hui, l’exposition de ma vie personnelle est plus naturelle.

Pour affronter la météo incertaine, elle lui a offert un caban de marin. Au bras de Julie Gayet, l’ancien président a trouvé son cap. A Granville, le 28 décembre 2017. © DR
« François cuisine très bien. Quand il fait un dîner, c’est lui qui prend tout en main », confiait-elle récemment à Paris Match

J’ai toujours cuisiné ! Pas politiquement. [Rires.] Je m’y suis remis avec grand plaisir en quittant la présidence.

"Se marier sous le prétexte d'être président, ce n'est pas une belle déclaration à faire à la personne aimée"

Vous parlez du « mariage pour tous sauf pour moi ». C’est définitif?
[Rires.] Je n’ai rien à déclarer là-dessus ! Mais c’est vrai que je suis arrivé à l’Elysée en n’étant pas marié.

N’avez-vous pas sous-estimé l’effet de cette situation particulière aux yeux des Français ?
Se marier sous le prétexte d’être président, ce n’est pas une belle déclaration à faire à la personne aimée. C’eût été plus rassurant et, pour ma compagne, plus protecteur. Le mariage fait partie de la liberté de chacun et c’est désormais un droit pour tous. J’ai le plus grand respect pour cette institution.

Comment analysez-vous votre renoncement à vous représenter?
Je ne me défausse sur personne. Je ne règle aucun compte. Je fais simplement un constat : la position où j’étais à la fin de l’année 2016 ne permettait pas une candidature victorieuse. Elle aurait été un facteur supplémentaire de désordre. Et elle aurait sans doute conduit à un second tour entre la droite et l’extrême droite, ce que je voulais éviter à tout prix. Mon sacrifice appelait à un sursaut.

Emmanuel Macron vous a-t-il trahi?
J’ai un principe, c’est de faire confiance. Rien ne peut se construire dans la suspicion.

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Avez-vous été séduit par lui au point d’en être aveuglé?
Non. Si je n’avais pas été convaincu des qualités d’Emmanuel Macron, je ne l’aurais pas pris comme conseiller puis choisi comme ministre. Ensuite, c’est son attitude qui aurait pu me conduire à douter de sa loyauté. Lorsque je l’interrogeais, il me rassurait. Quand il y a compétition politique, ce qui est logique, elle doit être franchement assumée. Et elle ne l’a pas été. Mais c’est la division à gauche et la disqualification morale du candidat de la droite qui ont créé des circonstances très particulières, dont il a su, par son audace, se saisir.

"Pourquoi augmenter la CSG sur les personnes retraitées et supprimer l’impôt sur la fortune pour les plus gros patrimoines financiers?"

Mène-t-il une politique de droite?
Sur le plan fiscal, oui. Pourquoi augmenter la CSG sur les personnes retraitées et supprimer l’impôt sur la fortune pour les plus gros patrimoines financiers ? Ceux qui bénéficient de cette mesure ne sont pas les riches, mais les très riches. Et rien ne dit ce qu’ils vont faire de cette aubaine.

Nourrissez-vous de l’amertume de ne pas avoir été en capacité de vous représenter?
Il est arrivé tellement d’épreuves, durant mon mandat, que je peux dire qu’il en vaut deux ! J’ai été amené à prendre des décisions lourdes. Je n’ai jamais eu l’obsession de la réélection. J’ai été suffisamment maître de moi-même pour savoir qu’il y avait des conditions qui ne la permettaient pas. Je ne me suis déterminé que par rapport à l’intérêt supérieur du pays.

Faut-il quelquefois lutter contre la mélancolie?
C’est tellement exceptionnel d’être président ! C’est un destin accompli. Laissons la mélancolie à ceux qui n’y sont jamais parvenus et y pensent depuis toujours. Après, on peut juger positivement ou négativement mon action, mais j’ai eu l’honneur immense d’agir au nom de la France. Il ne peut pas y avoir de nostalgie. Ce qui reste, c’est d’abord de la fierté. Je reviens, dans mon livre, sur des regrets ou sur des erreurs. Je n’occulte rien pour mieux faire apparaître, aussi, les réussites et les résultats. Et en tirer les leçons pour l’avenir.

Vous avez 63 ans. Pensez-vous à la retraite?
Je suis actif, mais je ne suis plus dans l’activité politique. Je n’ai plus aucun mandat. Je suis libre et vivant.

Vous n’avez, écrivez-vous, « renoncé à rien ». Et à l’Elysée?
Je ne nourris aucune ambition particulière.

Quel est votre moteur, aujourd’hui?
Aider les jeunes à changer le monde. Il en a besoin.

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