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Le retrait US de l’accord iranien, cette bombe (nucléaire) à retardement

nucléaire Iran

Des parlementaires iraniens ont accueilli la nouvelle en brûlant un drapeau US | © Belga / AFP PHOTO / Islamic Consultative Assembly News Agency

Politique

En avril déjà, Trump avait dénoncé « l’horrible » accord sur le nucléaire iranien, annonçant qu’il se laissait jusqu’à la mi-mai pour prendre une décision sur le sujet. C’est désormais chose faite, puisque le président a annoncé que les États-Unis se retiraient de l’accord. Un retrait aux conséquences dangereuses. 

Négocié par son prédécesseur, Barack Obama, l’accord iranien avait été salué comme une victoire de la démocratie lors de son entrée en vigueur en janvier 2016. Un tour de force d’autant plus épatant que l’accord faisait suite à 35 ans de rupture des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran. Mais aussi parce que l’accord prévoyait une réduction sans précédent des capacités nucléaires iraniennes. Au coeur de celui-ci, trois piliers fondamentaux : une limitation du programme nucléaire iranien pendant au moins une décennie ; une levée des sanctions internationales contre l’Iran ainsi qu’un renforcement des contrôles.

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nucléaire Iran
La centrale nucléaire de Bushehr – Belga / EPA/ABEDIN TAHERKENAREH

Si le pays garde l’autorisation d’avoir une activité nucléaire civile, les centrifugeuses sont passées de 19 000 à 5 060, tandis que l’Iran s’engage à ne pas enrichir l’uranium à plus de 3,67 % pour une période de quinze ans. Et Téhéran de s’engager également à ratifier le protocole additionnel de l’AIEA qui permet des inspections intrusives. En contrepartie, Union européenne et États-Unis s’engagent à lever les principales sanctions frappant l’Iran, notamment dans les domaines de l’énergie, des transports ou de la finance. Et si dès le 16 janvier 2016, l’AIEA publiait un rapport attestant que l’Iran a respecté les contraintes de l’accord en cessant son programme d’enrichissement d’uranium, pour Donald Trump, il n’y a pas là matière à se réjouir. L’élu républicain ne s’en est pas caché : pour lui, l’accord est une erreur, et ce mardi, il a obtenu gain de cause en s’en retirant.

C’est un accord qui n’a pas été approuvé par beaucoup de monde et c’est un accord horrible pour les États-Unis.

Donald Trump, avril 2018

Parmi les griefs du locataire de la Maison Blanche, la temporalité de l’accord. Ainsi, dans une conférence de presse commune avec le président nigérian Muhammadu Buhari le 30 avril 2018, il soulignait que « dans sept ans, cet accord aura expiré et l’Iran pourra développer des armes nucléaires. Ce n’est pas acceptable, sept ans c’est demain ». Et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, d’affirmer en direct à la télévision que son pays disposait de nouvelles « preuves concluantes » d’un programme secret iranien pour se doter de l’arme nucléaire. Réponse de l’Iran : « Comme c’est pratique. Timing parfait : le garçon qui crie au loup fait des pseudo-révélations sur la base de renseignements à quelques jours de la date du 12 mai », écrit le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif sur Twitter. Quant à Donald Trump, pour lui, « ce qu’a fait Israël avec la conférence de presse est la bonne chose ». Et un argument de plus pour lui pour quitter l’accord sur le nucléaire.

Trump nucléaire Iran
Donald Trump quitte l’accord nucléaire – Belga / AFP PHOTO / SAUL LOEB

Le plus haut niveau de sanctions économiques

Un départ annoncé ce mardi dans une allocation télévisée, où le 45e président des États-Unis a également fait part du rétablissement des sanctions américaines contre l’Iran. « J’annonce aujourd’hui que les Etats-Unis vont se retirer de l’accord nucléaire iranien signé en 2015 avec les grandes puissances. Dans quelques instants, je vais signer un ordre présidentiel pour commencer à rétablir les sanctions américaines liées au programme nucléaire du régime iranien. Nous allons instituer le plus haut niveau de sanctions économiques ». Et de mettre en garde ceux qui s’y opposeraient.

« Tout pays qui aidera l’Iran dans sa quête d’armes nucléaires pourrait aussi être fortement sanctionné par les États-Unis ».

Donald Trump

Une grave erreur selon son prédécesseur. « Je pense que la décision de mettre le JCPOA en danger sans aucune violation de l’accord de la part des Iraniens est une grave erreur. L’accord est un modèle de ce que la diplomatie peut accomplir et est dans l’intérêt de l’Amérique », explique-t-il, soulignant que la décision équivaut à tourner le dos aux « plus proches alliés de l’Amérique« . Et Barack Obama d’y aller lui aussi de son avertissement.

Sans cet accord, les États-Unis pourraient in fine se retrouver face à un choix perdant entre un Iran doté de l’arme nucléaire ou une autre guerre au Moyen Orient.

Barack Obama

Le pessimisme d’un politicien déçu de voir son héritage balayé de la sorte ? Ou la clairvoyance d’un président qui a dû se dépêtrer des conflits lancés par son prédécesseur au Moyen-Orient ? Tout indique qu’il s’agisse plutôt de la deuxième option. D’autant qu’au lieu d’apporter plus de sécurité aux États-Unis comme il l’affirme, en se retirant de l’accord, Donald Trump a mis le pays en danger. Notamment parce qu’en rétablissant les sanctions et en ne respectant pas sa part du contrat, qu’il a d’ailleurs quitté, Donald Trump laisse la porte ouverte à Téhéran pour se dégager également de ses responsabilités, les inspections nucléaires en tête.

Le spectre de la prolifération nucléaire

En tant que signataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, l’Iran est tenu d’accepter un minimum d’inspections de la part de l’AIEA. Sauf que depuis l’accord sur le nucléaire conclu en 2016, le pays était soumis à un niveau d’inspection jamais atteint, certains sites étant sous surveillance 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Un niveau de sécurité qui appartiendra bientôt au passé, laissant l’opportunité à Téhéran de posséder à nouveau autant de centrifugeuses qu’il le désire et d’enrichir son uranium au niveau qu’il le souhaite. Autrement dit : d’avoir la capacité de construire une arme atomique en quelques semaines seulement. Or si cela devait arriver, cela donnerait lieu à une prolifération nucléaire dans la région.

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En mars 2018, le prince héritier d’Arabie saoudite a ainsi affirmé à des journalistes que si l’Iran était en possession d’une arme atomique, ce n’était qu’une question de temps avant que son pays en possède une aussi. La Turquie indique de son côté depuis des années qu’elle est déterminée à s’aligner sur la capacité militaire de l’Iran. Si une course à l’armement devait avoir lieu dans ces conditions, elle serait autrement plus explosive que celle qui a mené à la Première Guerre Mondiale. Et avec un risque de destruction mutuelle assurée, il est difficile de comprendre comment le retrait de l’accord et la prolifération possible de s’ensuivre augmente la sécurité des États-Unis. D’autant qu’il n’y a pas qu’au Moyen-Orient que le retrait de Washington de l’accord est susceptible de faire l’effet d’une bombe.

Kim Jong-un
Belga / AFP PHOTO / KCNA VIA KNS / KCNA VIA KNS / South Korea OUT / REPUBLIC OF KOREA OUT

Alors que cette perspective semblait encore irréalisable il y a quelques mois seulement, contre toute attente, la Corée du Nord a émis le souhait de se rapprocher de son ennemie du Sud et ce faisant, de s’ouvrir au reste de la communauté internationale. Une ouverture bienvenue, mais forcément conditionnée à certaines règles relatives à l’arsenal nucléaire de Pyongyang et au contrôle de l’enrichissement d’uranium du pays. Kim Jong-un a sollicité un meeting avec Donald Trump, et celui-ci devrait avoir lieu dans le courant du mois de juin. Sauf que le retrait unilatéral de l’accord nucléaire iranien et le rétablissement des sanctions envers Téhéran fait que si le meeting a lieu, il ne démarrera pas sous les meilleurs auspices. Difficile, en effet, de convaincre Kim Jong-un du bien-fondé d’une dénucléarisation moyennant garanties de la part des États-Unis alors même que toutes les garanties accordées à l’Iran ont été retirées en un instant. Un problème de crédibilité qui met de plus en plus en péril la position de choix de Washington en tant que leader de la diplomatie occidentale.

Regret et préoccupation

Difficile en effet de maintenir le rôle de « leader of the free world » alors même que Donald Trump n’a de cesse de revenir sur tous les accords conclus sur la scène internationale. En se retirant de l’accord de Paris et du Trans-Pacific Partnership, le gouvernement Trump a marqué sa volonté de faire cavalier seul dans les domaines du changement climatique et du commerce. Une volonté renforcée encore par l’annonce du président de taxes sur l’acier. Aujourd’hui, en reniant l’accord conclu sur le nucléaire en Iran, Donald Trump s’isole sur la question cruciale de la sécurité internationale, se mettant ce faisant dans une position de faiblesse lors de la conclusion d’accords éventuels. Qui voudrait en effet conclure un accord avec quelqu’un pour qui ils semblent avoir si peu de valeur ? Une perspective qui semble ne pas effleurer le 45e président US, qui a affirmé dans un tweet le bien fondé de sa décision.

Selon lui, en effet, sans agissement de la part de la communauté internationale, « le numéro un mondial de la terreur sera sur le point d’acquérir les armes les plus dangereuses au monde ». Une situation que les autres signataires de l’accord nucléaire iranien veulent éviter à tout prix, non pas par le biais de sanctions et de menaces mais bien en appliquant la démocratie. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni se sont en effet dits déterminés à continuer à appliquer l’accord nucléaire iranien, avec ou sans Washington. Dans un communiqué commun, Emmanuel Macron, Theresa May et Angela Merkel ont ainsi affirmé que « nos gouvernements restent déterminés à assurer la mise en oeuvre de l’accord et travailleront à cet effet avec les autres parties qui resteront engagées ». S’ils ont exprimé « regret et préoccupation » après la décision de Donald Trump de se retirer d’un accord qui « revêt une importance particulière pour notre sécurité partagée » les trois dirigeants ont également appelé les États-Unis à être raisonnables.

Nous exhortons les États-Unis à faire en sorte que les structures du JCPoA soient gardées intactes et à éviter toute mesure qui empêcherait sa pleine mise en oeuvre par les autres parties.

Emmanuel Macron, Theresa May et Angela Merkel

Et d’en appeler également à la retenue de l’Iran, invitant Téhéran à « faire preuve de retenue dans sa réponse à la décision américaine et à continuer à respecter ses obligations ». Un pari qui n’est pas gagné d’avance s’il faut en croire la réaction d’Hassan Rohani à l’annonce du retrait de Trump de l’accord. Dans une allocution à la télévision d’État, le président iranien a dénoncé une « guerre psychologique » et souligné que « les États-Unis ont toujours montré qu’ils ne respectaient jamais leurs engagements ». Avant de prévenir que l’Iran pourrait de son côté choisir de mettre fin aux restrictions consenties sur l’enrichissement d’uranium. Dans une vidéo circulant sur la toile, les parlementaires iraniens sont allés plus loin, mettant le feu à un drapeau américain de papier en pleine séance plénière tout en scandant « mort à l’Amérique ».

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