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Kim Jong-un : À la conquête de la paix pour renforcer sa dictature

Dans son entreprise de démolition de l’héritage Obama, Donald Trump a tout intérêt à signer un accord avec la Corée du Nord. Ce deal, s'il a lieu, sera un coup de communication incroyable pour le Président américain qui pourra se vanter d’avoir obtenu un accord que son prédécesseur n’est jamais parvenu à atteindre. | © AFP/Behrouz MEHRI

Politique

Si 2017 a été l’année de la provocation (nucléaire) pour la Corée du Nord, 2018 semble prendre le tournant de la diplomatie : à quoi rime le changement de cap de Pyongyang ? 

 

Une délégation aux Jeux olympiques d’hiver, l’annonce de la fin de ses essais nucléaires, un sommet avec la Corée du Sud, deux voyages en Chine, un sommet historique États-Unis – Corée du Nord qui se prépare malgré les frasques de Trump… À l’aube de la mi-année, Kim Jong-un continue de mener sa barque à contre-courant des manœuvres offensives qu’il avait dirigées jusqu’ici. Mais loin des regards, au cœur de sa dictature-forteresse, le chef d’État se contenterait en réalité de suivre le plan qu’il a élaboré depuis le début de son investiture : renforcer son régime par la « double voie », d’un côté la poursuite de l’objectif nucléaire, de l’autre, la mise en place de réformes économiques.

« Aujourd’hui, ça y est, Pyongyang dispose de l’outil de dissuasion nucléaire. Pour elle, c’est une garantie de sécurité qui lui permet de négocier avec les USA en vue d’un accord qui lèverait les sanctions infligées à la Corée du Nord, et lui permettrait de redynamiser son économie », explique Bruno Hellendorff, chercheur à Egmont, l’Institut Royal des Relations internationales. Ce qui peut apparaître comme un renversement de situation inopiné n’est donc en réalité que la nouvelle étape du plan du dictateur qui vise à donner un second souffle à l’économie de son pays et ainsi asseoir un peu plus son emprise sur le peuple nord-coréen.

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Le modèle chinois pour exemple

Loin de l’image de nation affaiblie par la famine qui persiste dans l’imaginaire collectif depuis la crise alimentaire de 1990, Pyongyang se porte bien. L’année passée, l’ONU estimait une croissance économique nord-coréenne de 4 à 4,5%. Mais l’économie planifiée qui a longtemps régi cet écrin de totalitarisme a montré ses limites, son anachronisme dans une société internationale toujours plus mondialisée : « L’État n’a plus les moyens d’assurer ce mode d’organisation et donc il lui faut maintenant faire face au principe de réalité et ajuster ses institutions au contexte économique moderne pour éviter le scénario soviétique et ses réformes qui ont débouché sur un effondrement du système », continue le spécialiste de la Corée du Nord, « mais attention, les reformes qui se dessinent n’ont pas pour vocation de provoquer un changement politique. Au contraire, elles devraient servir à renforcer le régime puisque, si plus d’argent est généré, il y aura plus d’argent à destination du pouvoir pour renforcer son emprise sur le peuple ».

 Interlocuteur principal avec Kim Jong-un, la Chine, espère un statu quo de la situation nord-coréenne : elle ne veut pas d’une réunification des deux Corées qui soit mené sous l’égide des États-Unis et mettrait les troupes américaines près de ses frontières ni d’un pays dont le régime s’effondrerait au risque de faire face à ce que la Turquie expérimente avec la Syrie ou l’Egypte avec la Libye. D’autant plus avec des armes de destruction massives dans l’équation. ©Belga

L’idée de ces réformes est de rendre le marché noir licite et d’encadrer l’essor de la classe moyenne qui pourrait pointer le bout de son nez. Avec le temps, les manigances commerciales illégales sont devenues tolérées, un marché « gris », certes nécessaire pour survivre puisque l’État n’a plus les moyens de subvenir aux besoins de tous, mais qui demeure dangereux dans un pays où la délation est un devoir citoyen et la loyauté est institutionnalisée.

C’est donc la confiance de la population qui est en jeu. Et si au casino des moyens de coercition, si Kim Jong-un parvient à montrer qu’il est capable d’être force de changement, il remportera le jackpot du patriotisme exacerbé. Tout l’exercice sera donc, à la manière de la Chine, de parvenir à réformer la nation en maintenant un contrôle strict et la mainmise du parti sur le politique. « Actuellement, on assiste à un durcissement important de la scène politique chinoise, ça montre bien que les reformes n’ouvrent pas nécessairement au monde et que croissance ne rime pas forcément avec dynamisation de la démocratie », précise Bruno Hellendorff.

Un « burger à la maison blanche », menace pour la communauté internationale

Une perspective qui fait froid dans le dos, mais qu’il est difficile d’interroger dans le cadre diplomatique : « C’est délicat de se demander dans quelle mesure on pourrait démocratiser la Corée du Nord. Chercher un changement de régime, c’est contre-productif dans la logique de la diplomatie dont tout l’objectif est de négocier des choses positives avec des gens qu’on n’aime pas, de coopérer et non d’amener l’autre à être comme nous », explique le chercheur du Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la sécurité (GRIP). Et il n’existe pas d’autre voie puisque l’alternative à la diplomatie en péninsule coréenne, c’est une confrontation qui peut dégénérer en conflit nucléaire.

Un accord avec Pyongyang est le désir de tous et la question ne concerne donc pas que Washington. « Si on atteint un accord par la signature de deux leaders après un souper, très bien. Mais si un tel accord ne laisse aucune place aux institutions multilatérales comme l’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique, ndlr), le risque est de voir une érosion de tout l’édifice institutionnel post-deuxième guerre mondiale », avertit Bruno Hellendorff. En effet, si ce traité se négocie entre deux leaders qui décident eux-mêmes « dans le secret » le résultat pourrait déforcer le principe quasi universel de non-prolifération des armes nucléaires. Reconnaître à la Corée du Nord le droit de disposer de telles armes – même provisoirement, dans le cadre d’un désarmement progressif – pourrait
stabiliser la région, mais aura un impact incertain sur les règles et institutions consolidées autour du Traité de Non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Cela pourrait à terme décrédibiliser le système multilatéral sur lequel reposent l’Union Européenne et les Nations unies, par exemple. La forme que prendra un traité avec la Corée du Nord et la place qui sera accordée aux principes et règles de non-prolifération sont donc des questions d’intérêt mondial auxquelles, dans un monde idéal, les USA devraient répondre en tant que leader et supporter des institutions qu’ils ont contribué à créer. Malheureusement, dans le monde réel, Trump a déjà exprimé à plusieurs reprises son mépris à l’égard de ces organisations.

L’objectif sera donc d’assurer que des institutions multilatérales comme l’ AIEA, sous l’égide des Nations unies, aient au minimum un rôle de vérification des termes du traité potentiel, et que la communauté internationale fasse front uni pour éviter que les avancées diplomatiques du moment ne soient prises en otage par des soubresauts politiques à
Pyongyang ou Washington.

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Le général Kim Yong Chol, bras droit du président nord-coréen, rencontrait ce mercredi 30 mai Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain au sujet du futur sommet entre Kim Jong-Un et Donald Trump. ©Belga

La paix avant tout (même la dénucléarisation)

Les mois à venir seront donc déterminants. Mais il est illusoire d’imaginer que demain, la situation sera normalisée. Les enjeux sont bien trop importants : « À mon sens, si accord il y a, il est possible qu’il prenne la forme d’un accord de paix, ou en tous cas d’une roadmap en vue d’un accord de paix (officiellement, les deux Corées sont encore en guerre, ndlr), qui manque de consistance, mais ouvrirait la voie à une discussion plus substantielle sur la dénucléarisation », et c’est là que le débat devient conflictuel.

Tout tourne autour de la définition de la dénucléarisation. Pour la Corée du Nord, il s’agit d’une discussion multilatérale, régionale sur le désarmement dans laquelle les États-Unis devraient accepter de renoncer à leur présence armée dans la région. Tandis que du côté des USA, on attend de Pyongyang un abandon unilatéral de son arme nucléaire : « Une dénucléarisation complète vérifiable et irréversible d’un seul État et une discussion qui implique des concessions de part et d’autre, c’est très difficilement réconciliable », conclut Bruno Hellendorff.

Imaginer qu’un accord sur la dénucléarisation puisse être atteint directement relève donc a priori de l’utopie. Pourtant, certains décisionnaires américains persistent à vouloir faire de cette discussion un préalable à tout traité de paix. Une posture qui s’inscrit dans la stratégie de Donald Trump de chercher à sans cesse attirer l’attention sur lui, à utiliser les enjeux politiques et stratégiques de premier ordre à des buts de communication alors qu’à l’inverse, Kim Jong-un, sur un air de propagande, utilise la communication à des fins politiques et stratégiques.

Dans ce fragile ballet diplomatique, tout repose sur les épaules de ces deux étoiles aux objectifs antagonistes et au prochains pas imprévisibles. Pour l’instant tout porte à croire qu’un sommet entre les deux nations aura bien lieu : reste alors à espérer que le processus ne soit pas dynamité par des dynamiques politiques internes aux USA ou à la Corée du Nord, mais mené dans une logique de transparence, pour le bien de la communauté internationale.

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