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Square Lumumba à Bruxelles : le sociologue Ludo De Witte censuré

Patrice Lumumba, le 2 août 1960. | © BELGA/AFP

Politique

Ce 30 juin, la ville de Bruxelles inaugurera un « square Patrice Lumumba » du nom du premier chef de gouvernement de la République Démocratique du Congo assassiné le 17 janvier 1961. À l’occasion de cet évènement, les autorités organisent divers évènements dont une conférence intitulée « Lumumba et la lutte contre l’impérialisme : idéaux, principes d’égalité et de justice ; Le combat qui dérange ? Non-dits et dossiers cachés. » Titre ô combien paradoxal : invité à participer à ce débat, le plus grand spécialiste belge de ce dossier sensible vient d’être interdit de prise de parole sur ordre du bourgmestre Philippe Close (PS).

 

Il y a 18 ans déjà, le sociologue Ludo De Witte publiait un livre intitulé L’Assassinat de Lumumba : le fruit de recherches très approfondies, notamment menées à New-York où il consulta les archives des Nations-Unies et à Bruxelles où il mit au jour de nombreux documents conservés par les archives du SPF Affaires étrangères sur cette page sombre de l’histoire Belgo-Congolaise. Ce travail d’investigation remarquable mettait en lumière l’implication de fonctionnaires belges et, plus encore, la responsabilité de l’État belge dans l’assassinat de celui qui fut le premier chef de gouvernement congolais après l’indépendance. Le séisme provoqué par cet ouvrage d’investigation fut tel qu’il déboucha en 2001 sur la création d’une « Commission d´enquête parlementaire chargée de déterminer les circonstances exactes de l´assassinat de Patrice Lumumba et l´implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci ». Celle-ci devait reconnaître la « responsabilité morale » de « certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges » dans le processus qui a conduit à l’élimination physique du leader indépendantiste congolais. En février 2002, le ministre belge des Affaires étrangères de l’époque, Louis Michel (MR), présentait des « excuses » et de « profonds et sincères regrets » au peuple congolais relativement à cet assassinat politique.

Depuis lors, Ludo De Witte est considéré, en Belgique comme à l’international, comme l’un des plus fins connaisseurs du dossier Lumumba. Il n’est donc pas étonnant que les associations afro-descendantes qui participent à l’inauguration d’une place Lumumba, ce 30 juin à Bruxelles-ville, aient manifesté le souhait que le sociologue participe à l’une des conférences organisées pour l’occasion. Ludo De Witte a donc été convié à s’exprimer dans le cadre d’un débat qui aura lieu ce 29 juin à l’hôtel de ville de Bruxelles et qui porte le titre Lumumba et la lutte contre l’impérialisme : idéaux, principes d’égalité et de justice ; Le combat qui dérange ? Non-dits et dossiers cachés.

« Le combat qui dérange ? », les organisateurs de l’évènement ne pouvaient être mieux inspirés dans le choix de leur titre alors que, trois jours avant la tenue du dudit débat, Ludo De Witte a reçu un étonnant appel téléphonique d’une conseillère communale bruxelloise, la socialiste Lydia Ngoï Mutyebele, lui signifiant, qu’in fine, il ne serait pas le bienvenu. « Cette dame m’a dit que je ne devais pas participer à cette conférence en raison d’un ‘souci organisationnel’ » explique Ludo De Witte. Dans la foulée, le sociologue apprendra que, peu avant ce coup de fil, la Ville de Bruxelles avait fait savoir aux associations afro-descendantes participant à l’évènement qu’il serait inopportun qu’il prenne la parole. « On leur a affirmé que, dans un passé lointain, j’aurais eu ‘un problème avec la Sûreté de l’Etat’ », explique le sociologue. « Je tombe des nues. C’est ridicule. Je n’ai jamais été accusé, je n’ai jamais été condamné et a fortiori je n’ai jamais été condamné pour quelque délit que ce soit. Sauf à prendre en considération l’une ou l’autre contravention pour stationnement non-autorisé… La vraie raison de cette interdiction se trouve évidemment ailleurs. C’est une opération de censure politique. Certes, on crée une place Lumumba et c’est une belle avancée dans le combat des associations afro-descendantes mais, dans le même temps, certains veulent faire du leader indépendantiste une icône du passé, une icône qui n’aurait plus rien à nous dire sur le monde d’aujourd’hui. De plus, il est évident que l’histoire de Lumumba continue déranger des milieux pro-coloniaux encore très actifs, de même d’ailleurs des milieux néocoloniaux et diplomatiques qui aiment intervenir au Sud pour des raisons 'humanitaires'. »

Ludo de Witte et Guy Lumumba, le fils de Patrice Lumumba, le 22 juin 2010 à Bruxelles. © Belga / Christophe Legasse

« Merci pour votre input »

Contacté par Paris Match Belgique, la porte-parole du bourgmestre de la ville de Bruxelles, Wafaa Hammich, se contente de nous envoyer un sms pour le moins succinct : « Il s'agit d'une manifestation apolitique, et Monsieur De Witte est engagé politiquement. À sa place, nous avons décidé de mettre en avant un des représentants des associations. ». Pour en savoir un peu plus, nous rappelons notre interlocutrice. La conversation sera courte et peu courtoise.

Paris Match Belgique : Par ‘engagé politiquement’ que voulez-vous dire ?

La porte-parole de Philippe Close : Il s’est engagé dans un parti politique.

Lequel ?

À vous de faire vos recherches.

Ludo De Witte a une carte d’un parti politique, c’est cela que voulez dire ?

Il est l’ancien président d’un parti politique.

Vous savez que c’est surtout l’auteur d’une livre important sur l’affaire Lumumba qui a provoqué une commission d’enquête parlementaire ?

On le sait mais nous avons décidé de conférer un caractère apolitique à l’organisation de cet évènement.

Mais cette affaire Lumumba est éminemment politique ?

Houlà ! Vous avez notre réaction par sms. Voilà. On s’en tient là. Merci. Ça va ?

Votre communication manque de précision. Dans le cadre d’un débat démocratique n’êtes-vous pas en devoir de donner un peu plus d’explications ? Ne craignez-vous pas que votre communication soit désastreuse ?

Tout à fait. Merci pour votre input et à bientôt. Au revoir. (Elle raccroche)

Nous avons interpellé le sociologue sur ce prétendu passé politique. Ludo De Witte, qui a 61 ans, nous explique qu'il y a plusieurs décennies, alors qu’il était étudiant à l’Université de Louvain et encore quelque temps après, il a fréquenté un groupe trotskiste… La belle affaire. On rappellera qu’en cette époque post ‘68, une grande partie de la jeunesse estudiantine militait dans des groupements de gauche divers et variés. La liste est longue des personnalités belges qui eurent ce type d’engagement. On ne citera ici que l’ancien ministre de la Justice libéral Jean Gol, un homme politique belge de premier plan, qui milita au sein d’une organisation maoïste. Peut-être faut-il aussi rappeler aux socialistes qui ont la responsabilité de gérer une commune bruxelloise que les « années Trotsky » ont impliqué de nombreux mandataires de haute stature au sein de leur propre famille politique et à des niveaux de pouvoir bien plus élevés. En France, on ne citera que Jean-Christophe Cambadélis, Julien Dray, Gérard Filoche, Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon mais aussi l’ex-premier ministre Lionel Jospin, Jean-Marie Le Guen, François Rebsamen et Michel Sapin. Et last but nos least, l’actuel membre le commission européenne Pierre Moscovici.

Le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close. © Belga / Thierry Roge.

Très étonné par ce procès de Moscou ouvert à sa charge par le bourgmestre de Bruxelles, Ludo De Witte nous dit encore : « Je ne suis engagé dans aucun parti. Je suis un homme libre, totalement indépendant. Ces attaques sont scandaleuses. Je crois qu’il faut plutôt voir la raison de mon interdiction de parole dans ce que l’on craignait que je dise. Dans notre pays, il demeure difficile d’évoquer la stratégie diabolique appliqué par la Belgique et les USA en 1960. Et le contexte actuel complique un peu plus les choses encore : la Belgique est membre du conseil de sécurité de l’ONU or l’intervention des casques bleus à l’époque de l’affaire Lumumba est aussi hautement critiquable. Lors de cette conférence, j’aurais pu citer ‘La Relève’, une revue autrefois très influente dans les milieux coloniaux : 'Nous allons leur donner l’indépendance. Ils seront des ministres. Ils seront respectés. (…) Mais nous gardons le contrôle.' J’aurais pu expliquer que Lumumba était un obstacle à ce projet, détailler ce que furent les mobiles de son assassinat. »

Cette affaire de censure fait étrangement écho à un moment clé de l’affaire Lumumba. Ce discours qu’il prononça le 30 juin 1960, jour de l'accession du Congo à l'indépendance. Ce jour où le leader indépendantiste eut des mots inattendus, des mots non prévus par le protocole, des mots gâchant la grande fête officielle et aseptisée voulue par les dirigeants belges de l’époque. Ces mots disaient "l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. (...)". Ces mots accusaient : "Nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire". Ces mots dénonçaient "les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un noir on disait 'tu', non certes comme à un ami, mais parce que le 'vous' honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient reconnaître que le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres."

Près de 60 ans plus tard, il semble que certains mots ne puissent encore être prononcés sur cette période de l’histoire commune du Congo et de la Belgique au risque de gâcher ce qui doit être une fête consensuelle organisée en période pré-électorale.

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