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Rudi Vervoort, ministre-Président de la Région : Bruxelles & sécurité, le grand entretien

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Rudi Vervoort en a assez des critiques flamandes à l'égard de Bruxelles. | © DAVID PLAS / DR

Politique

« La sécurité, plus que les autres droits, ne doit pas être liée aux capacités financières d’une commune », martèle Rudi Vervoort, ministre-président de la Région bruxelloise.

Dans l’entretien au long cours qu’il a accordé à Paris Match à quelques jours du sommet de l’Otan, Rudi Vervoort parle aussi convivialité dans les quartiers et proximité – cette proximité qui reste, dit-il, le parent pauvre de la réforme des polices. Bruxelles devrait pouvoir, dit-il, bénéficier d’un financement du fédéral pour permettre de nouveaux engagements policiers. Quant au « Brussels bashing », l’homme fort de Bruxelles se veut intraitable : enough is enough. Il faut, assène-t-il, que les politiques flamands notamment cessent d’incendier verbalement la Région. « J’aimerais, dit-il, qu’on atteigne un fédéralisme adulte où les trois Régions aient la capacité de se parler et de se comprendre. Où on sortirait de ces jeux où une Région veut nuire à l’autre. » Sur l’image de la ville depuis les attentats, il souligne les résultats d’une étude récente menée par Visit Brussels et Toerisme Vlaanderen. Il y apparaît que 88 % des voyageurs se sentent en sécurité dans la capitale. Bruxelles retrouverait donc ses couleurs d’origine. « Nous recevons plus de touristes qu’avant les attentats. Brussels is booming ! »

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Paris Match Belgique : Entre 2007 et 2016, la baisse des faits criminels est proportionnellement plus importante en Région bruxelloise que sur l’ensemble du pays, avez-vous souligné. Le recul majeur de la criminalité concerne les vols dans ou sur les véhicules (­-61%), les vols de voiture (-­55%) ou les vols à main armée (-­43%), en très forte diminution ces dix dernières années. Le nombre d’infractions enregistrées à Bruxelles a diminué de 22% entre 2006 et 2017 alors qu’il n’a baissé que de 13% sur le plan national et de 9% en Région wallonne, par exemple. Qu’est-ce qui explique cette amélioration ?

Rudi Vervoort. Les chiffres ont leur vérité. Ce n’est pas une vérité absolue, les statistiques ont des limites mais quand on a annoncé ça dans la presse, notamment néerlandophone, il y a eu des réactions du type : ces statistiques sont ennuyeuses. On a laissé entendre qu’on avait adapté les critères, ou que sais-je, à une vérité bruxelloises ! Or tous les spécialistes, criminologues etc, sont d’accord : les standards de cette enquête sont les standard statistiques qu’on utilise pour toute la Belgique. Et ceux-ci ne sont pas discutables, ce sont les mêmes qui prévalent sur l’ensemble du pays. La sécurité est une politique essentielle qui ne peut s’envisager que dans un cadre opérationnel, bien qu’il s’agisse de la référence première dans un contexte post-attentats. La question de la prévention est primordiale et nous avons mis en place un plan global financé à hauteur de 125 millions d’euros sur trois années au bénéfice des communes pour les aider dans ce sens.

Bruxelles a été visée par le monde flamand, les médias, la classe politique. Quand ça se passe à Anvers on a droit à une demi-ligne dans les médias, si c’est à Bruxelles, ça remplit des pages pendant une semaine !

Seuls 23% des Flamands se sentiraient en sécurité à Bruxelles, contre 60 % des Bruxellois et 44 % des Wallons selon une enquête du Grand Baromètre diffusée en décembre dernier. Les émeutes ont joué un rôle dans ce constat. Par ailleurs les Flamands ont tendance à se plaindre de la salubrité. Comment expliquez-vous cette image dans une partie de l’opinion publique ?

R.V. Bruxelles a été visée par le monde flamand, les médias, la classe politique. Quand ça se passe à Anvers on a droit à une demi-ligne dans les médias; si c’est à Bruxelles, ça remplit des pages pendant une semaine ! Et on revient toujours avec les mêmes litanies, la même batterie de propositions : fusion des zones de police, etc. On voit qu’en matière de trafic de stupéfiants par exemple, il y a un vrai problème à Anvers. C’est une plaque tournante du trafic de cocaïne. Je ne veux pas leur jeter la pierre, je ne me le permettrais pas. Et bien sûr c’est lié au port. Mais la situation est extrêmement délicate. Et il y a eu à Anvers aussi des manifestations qui ont dégénéré en émeutes avec grenades etc. Même si c’est un autre style de manifestations qu’à Bruxelles : à Anvers ce seront plutôt des manifestations d’extrême droite. Il n’empêche.

Rudi Vervoort à Washington en mai dernier. © Éric Danhier / DR

Qu’est-ce qui a changé en profondeur depuis les attentats de mars 2016, outre l’intégration des services – police, pompiers, etc ? Percevez-vous chez les citoyens d’autres réflexes par exemple ?

La fréquentation touristique est meilleure qu’avant les attentats. A Paris on a redémarré tout de suite, tout le contraire du lockdown qu’on avait subi à Bruxelles. C’était une erreur, ça donnait le reflet d’un monde irréel. Bruxelles a eu, dans ce sens, un traitement différents d’autres villes en Belgique. Comme souvent hélas, on a forcé le trait pour Bruxelles et on l’a diminué pour d’autres villes… Nous avons pris nos responsabilités : Outre l’investissement de 125 millions pour la prévention, nous avons soutenu nos forces de police par une dotation exceptionnelle de 10 millions en 2016 et 8 millions en 2017 pour permettre les mesures post-attentats. Nous investissons plusieurs dizaines de millions d’euros dans des infrastructures de qualité pour une plus grande coordination de la politique de sécurité. Tant au niveau de la formation avec une école intégrée (Ecole régionale des métiers de la sécurité) mais aussi des structures opérationnelles avec un centre de communication et de crise.

Les mesures post-attentats de mon gouvernement portent des fruits : nous enregistrons plus de touristes qu’avant les attentats, la presse internationale (comme The New York Times) nous fait de la promotion… Brussels is booming again !

On songe aussi à ce fameux « Brussels bashing » dont la presse internationale s’est fait l’écho après les attentats en France et en Belgique. Quelle est la perception de Bruxelles aujourd’hui, les images du « Molenbeekistan » etc sont-elles effaçables ?

Je me souviens de ce dessin de Kroll qui montrait une maman d’ado qui partait à Bruxelles, il était équipé d’un casque et d’un gilet pare-balles. Elle dit : « J’espère qu’il va revenir. » ! Et les hommes politiques flamands n’ont pas ménagé leurs efforts pour en rajouter quelques pelletées supplémentaires…
Les mesures post-attentats de mon gouvernement portent des fruits : nous enregistrons plus de touristes qu’avant les attentats, la presse internationale (comme The New York Times) nous fait de la promotion… Brussels is booming again !

Que pensez-vous du Club Grand-Place, lancé par un cercle de notables qui se mobilisent pour redorer l’image de la capitale dans leur sphère d’influence.

Tout ce qui peut contribuer à l’image de Bruxelles, tout ce qui est anti-Brussels bashing, je suis preneur !

Quels sont les échos que vous avez des étrangers en visite à Bruxelles ? L’image de la Région s’est-elle stabilisée ?

Nous avons reçu les résultats d’une étude récente commanditée par Visit Brussels, Toerisme Vlaanderen et les villes d’art flamandes (Anvers, Gand, Bruges, Malines et Leuven) pour analyser le comportement des touristes. Les cinq termes que les touristes associent le plus à Bruxelles sont la richesse de son patrimoine physique (beauté, architecture) et culinaire (chocolat), la multiculturalité de sa population (mixité) et son statut de capitale européenne. Par ailleurs, les visiteurs se disent satisfaits de leur séjour et attribuent à Bruxelles une note globale de huit sur dix. Ils sont particulièrement positifs concernant l’accueil des habitants, leur logement, la qualité de leurs repas. Il y a des variantes selon les nationalités. Par exemple, les termes d’Europe et de mixité sont surtout associés à Bruxelles par les visiteurs européens. La bière est quant à elle plus souvent mise en avant par les touristes anglo-saxons.

Et en ce qui concerne le sentiment de sécurité ?

Deux ans après les tristes événements du 22 mars 2016, 88 % des voyageurs se sentent en sécurité dans la capitale. Seule une personne sur cent ne s’y est pas sentie en confiance.

La Flandre, à force de lire des commentaires négatifs sur Bruxelles, finit par s’imaginer quelque chose d’affreux. J’ai dit simplement que Bruxelles est une métropole, une capitale, il s’y passe des choses qui ne sont pas des spécificités bruxelloises.

« Bruxelles n’a aucun de problème de sécurité. (…) On doit arrêter de le répéter. Bruxelles n’est pas dangereuse », aviez-vous déclaré au Standaard il y a quelques semaines. Vous vous dites las d’entendre la litanie sur le fait que Bruxelles n’est pas assez “secure”.

J’en ai marre qu’on dise que Bruxelles est un problème en soi ! Mais cette phrase que vous citez, qui a été mise en exergue, a été sortie de son contexte. J’ai dit qu’il n’y avait pas de problème spécifique à Bruxelles, dans le sens « pas de problème qui soit spécifique » à Bruxelles.
La Flandre, à force de lire des commentaires négatifs sur Bruxelles, finit par s’imaginer quelque chose d’affreux. J’ai dit simplement que Bruxelles est une métropole, une capitale, il s’y passe des choses qui ne sont pas des spécificités bruxelloises.

Il existe tout de même des quartiers plus touchy que d’autres, ce sont toujours les mêmes qui sont cités.

Sans doute mais il y a aussi beaucoup de quartiers où la convivialité est de mise. Il n’existe pas d’endroit à Bruxelles où l’on ne peut pas se promener. Je ne veux pas diminuer les faits et jouer les Calimero mais quand une jeune fille se fait renverser chaussée de Haecht par soi-disant un étranger, cela crée un contexte où, à nouveau, on stigmatise ! C’est tout juste si on ne va pas mettre la Région sous tutelle parce qu’un piéton s’est fait happer en traversant une rue… Fait-on la même chose dans les autres régions ? Sûrement pas !

Rudi Vervoort à Washington lors des « Brussels Days » en mai dernier. © Éric Danhier / DR

N’est-ce pas le lot de toute grande ville d’être ainsi le point de mire ? Bruxelles proportionnellement à sa taille et à sa concentration, offre sans doute une plus grande caisse de résonance.

Eh bien une fois encore, je dirais qu’il faut mettre Bruxelles en perspective et se questionner sur le traitement et l’image qu’on veut donner de sa capitale.

Une enquête, « Votre regard sur la sécurité », a été menée par la Région avec le BPS (l’Observatoire bruxellois pour la Prévention et Sécurité) sur les « chiffres noirs » de l’insécurité. Il y est question des crimes non enregistrés. Qu’attendre de cette enquête, qui a interrogé des résidents, des navetteurs et des touristes sur leur sentiment de sécurité sur le territoire et dont les résultats doivent être rendus publics cet automne ?

Nous communiquerons ces résultats lorsqu’ils seront disponibles. Une autre enquête a été menée récemment sur l’identité bruxelloise par la Fondation Roi Baudouin. On sent que les Bruxellois se sentent différents des Flamands et des Wallons. Les réponses aux questions sur la sécurité dans les quartiers sont étonnantes sans l’être : on y constate que les habitants se sentent en sécurité dans leur quartier et ce quel que soit le quartier.

La vie sociale à Bruxelles est importante, certes elle se fait parfois dans des espaces bien délimités mais ceux qui vivent dans cet espace se connaissent. Je le vis dans mon quartier qui est un quartier mixte. Les gens viennent volontiers les uns vers les autres.

Probablement parce qu’ils choisissent leur quartier sur ces critères aussi, du moins quand ils en ont la possibilité ? Certains habitants, au centre de Bruxelles par exemple, se plaignent par ailleurs de l’évolution de leur quartier en matière de sécurité.

Les habitants peuvent se sentir perturbés quand ils changent de quartier. Parfois pour des raisons diverses : les Molenbeekois peuvent avoir peur d’être mal accueillis, ou de se sentir simplement mal à l’aise dans des quartiers plus résidentiels par exemple. Quoi qu’il en soit, l’étude met en lumière de manière éclatante l’appropriation par chaque citoyen de son quartier, de son espace de vie. La vie sociale à Bruxelles est importante, certes elle se fait parfois dans des espaces bien délimités mais ceux qui vivent dans cet espace se connaissent. Je le vis dans mon quartier qui est un quartier mixte. Les gens viennent volontiers les uns vers les autres. Bien sûr je suis bourgmestre et ça peut fausser la donne me direz-vous, mais ça dépasse largement cet axe-là. Le public y est très mélangé – des Belges de diverses origines – et ça fonctionne vraiment bien. Or Evere n’a pas toujours été paisible, nous avons eu une bande urbaine fameuse qui s’appelait la 1140. On a mis en place ce qu’il fallait pour créer du lien, les acteurs de la chaîne ont toujours travaillé ensemble.

Cela peut ressembler à une image d’Épinal pour ceux qui vivent isolés parfois dans des quartiers moins contrôlés. Ou dans des secteurs qui se sont « gentrifiés » par exemple en journée tout en devenant stressants la nuit.

La capacité qu’ont l’ensemble des services à pénétrer toutes les strates du quartier, par les maisons de quartier etc, sont des indicateurs permanents. Les entités ont la plupart du temps, je le répète, une cohérence. Les quartiers ne sont pas artificiels. En revanche il y a, de fait, une étanchéité entre les communes.

La sécurité, plus que les autres droits, ne doit pas être liée aux capacités financières d’une commune.

Le regroupement des polices en zones aide-t-il à répartir davantage les forces où et quand c’est nécessaire ?

Je n’étais pas un grand fan de la réforme des polices au départ. Les six zones ne correspondaient pas à une réalité de type sécuritaire. Prenons Evere, Schaerbeek et Saint-Josse. A Evere, nous n’avons pas de problèmes de prostitution. La réforme a permis de dégager des moyens pour d’autres secteurs. Sinon, ça coûte très cher aux communes, on est toujours aux normes de 2000 et le fédéral s’en dégage… On n’a jamais tenu compte des navetteurs pour évaluer les besoins. Donc Bruxelles devrait pouvoir bénéficier d’un financement du fédéral pour permettre de nouveaux engagements policiers. La sécurité, plus que les autres droits, ne doit pas être liée aux capacités financières d’une commune et on doit viser les standards d’excellence partout. C’est un droit que tous les citoyens peuvent exiger. Or il existe une grande disparité dans les zones de police. Certaines communes investissent plus que d’autres dans le domaine. Je prône donc une réflexion sur un financement plus mutualisé de ces zones, pour arriver à ce que la sécurité coûte la même chose à chaque citoyen de la Région. Il faut une meilleure cohérence régionale dans le financement de la police, une vraie prise en charge transversale de la sécurité à Bruxelles.

La proximité est le parent pauvre de la réforme des polices.

Le problème principal, c’est le manque d’effectifs policiers au plus près des habitants, et leur répartition ?

C’est le premier problème. Le deuxième est d’ordre logistique. Il faut un cadre, des services d’appui, de personnel civil. Il serait intéressant de faire une comparaison entre communes avec les carences que chacune possède. Tous les citoyens méritent d’avoir le niveau de sécurité le plus élevé possible. Même si, je le répète le risque zéro n’existe pas.
La proximité est, de fait, le parent pauvre de la réforme des polices. On a privilégié l’intervention. Il ne faut pas établir de hiérarchie entre les disciplines. Je considère que prévention et répression font partie d’une même chaîne. Il existe de nombreuses passerelles et il faut œuvrer ensemble à la sécurité. Il faut aussi pouvoir donner à un gardien de la paix la chance de devenir agent de police ou inspecteur.

La police de proximité permet d’être à l’écoute et de suivre de près tous les types de populations. Elle doit être obligatoirement mixte, refléter la population au maximum. L’est-elle suffisamment ?

Il y a un travail de fond important à faire dans les quartiers qui nécessite une présence de terrain. Les agents de confession musulmane par exemple sont un relais incroyable. C’est une communauté qu’on stigmatise souvent alors qu’en vérité les informations viennent souvent des membres même de la communauté. Lorsque la mosquée d’Evere a basculé dans une forme de radicalisme, des fidèles sont venus me trouver car ils étaient inquiets. Il y avait des imams qui venaient des Pays-Bas ou d’Allemagne et dont ils n’aimaient pas les prêches.

Les plaignants étaient d’âge mûr ?

Forcément, c’est un public plus âgé qui fréquente les mosquées. La radicalisation extrême de toute façon ne vient pas des mosquées en général. Quoi qu’il en soit, il était intéressant qu’ils aient initié cette démarche eux-mêmes. S’ils viennent, c’est qu’ils sont en confiance, qu’ils n’ont pas peur. Un des prêcheurs a été mis en taule. C’est aussi le résultat d’un travail de fond qui est mené dans nos institutions.

Y a-t-il plus d’agents musulmans que dans le passé et la radicalisation violente a-t-elle stimulé indirectement des vocations ?

On a vu des jeunes d’origine arabo-musulmane qui s’engagent. Les actes terroristes auront au moins montré une chose : on n’est pas sélectif quand on tue. On a toujours besoin de policiers issus du terreau. La police de proximité est cruciale, il faut le redire. Ce sont les agents 15 de « Quick et Flupke », au sens le plus noble de l’expression, qui écoutent les gens et les doléances. Ce sont eux qui détiennent les infos. Dans ma rue par exemple, si on ne voit pas quelqu’un pendant quelques jours, surtout une personne âgée, ce sera immédiatement signalé.

© David Plas / DR

Salah Abdeslam était imbibé d’alcool et fumait encore du shit quinze jours avant les attentats…

Vous parliez de mosquées. On sait qu’aujourd’hui la Région en a reconnu dix-neuf au total, dont deux tout récemment. Certaines mosquées restent-elles problématiques et sources potentielles de radicalisation ?

Il faut d’abord rappeler que les conversions sont très individuelles. J’ai été frappé par le parcours chaotique et fort peu religieux des terroristes. Avec souvent une connaissance du Coran superficielle. Salah Abdeslam était imbibé d’alcool et fumait encore du shit quinze jours avant les attentats… On a dit qu’il simulait mais ce n’était pas le cas : il a toujours fonctionné comme ça.

On a avancé en effet qu’il appliquait la « tâqîya », un façon stratégique de dissimuler sa foi pour se noyer dans la masse.

Il faut noter globalement qu’on est très loin des terroristes du 11 septembre. Leurs actes avaient demandé une préparation logistique énorme. Leur parcours passait par les écoles coraniques et ils subissaient un vrai endoctrinement en profondeur. Aujourd’hui, ça se joue souvent sur Internet, ça monte à la tête de certains qui, en dix jours, sont radicalisés et crient « Allahu akbar  ! »…

En mai dernier, l’OCAM (Organe de coordination et d’analyse de la menace) pointait dans un rapport l’existence de manuels prônant le djihad armé dans la formation des imams au Centre islamique et culturel de Belgique (CICB), qui gère la Grande Mosquée. Philippe Close, bourgmestre de Bruxelles, a déclaré que si le fédéral décidait de fermer la mosquée, Bruxelles ne l’en empêcherait pas. Où en est-on dans le dossier ?

Une action en justice est en cours, lancée par l’asbl qui gère la mosquée. On verra ce que ça va donner. (Le gouvernement fédéral avait annoncé en mars dernier rompre sans délai la convention conclue avec l’Arabie saoudite et l’intention de confier la Grande Mosquée à l’Exécutif des musulmans, mais le délai de préavis ne s’achève qu’en mars 2019 et les questions juridiques et diplomatiques sont nombreuses. NDLR). Chacun doit être très clair, veut-on casser l’outil ou pas, veut-on saisir cette opportunité pour construire autre chose avec l’ensemble des entités ? Et cela concerne tant les communautés que la Région. Aujourd’hui, ce n’est toujours pas clair. Si on en fait une nouvelle mosquée, la Région devra intervenir car il faudra la reconnaître.

En 2016 déjà, on vous avait reproché, ainsi qu’à Laurette Onkelinx, d’attirer l’attention sur la Grande Mosquée pour la détourner de Molenbeek. La commune parviendra-t-elle à faire oublier son image de « Belgistan » etc. ?

C’était un foyer bien sûr. Il y a un travail de fond qui a été et est réalisé pour éradiquer la radicalisation. L’immense majorité de la population molenbeekoise n’attend que ça, et pas les caméras !

Que redoutez-vous le plus aujourd’hui en tant que haut responsable de la sécurité dans la Région? Quels sont les cadres les plus difficiles à sécuriser : les transports publics, les rassemblements de masse, la visite de personnalités de haut rang lors de sommets comme ceux de l’Otan ou de l’Europe…

On l’a vu avec le récent attentat à Liège, le métro n’est pas une cible privilégiée, ou en tout cas, c’est loin d’être la seule. Il y a eu, depuis les attentats de Bruxelles, une série d’événements très divers. Depuis mars 2016, on constate qu’on a affaire à des actes de tueurs isolés qui ne bénéficient pas spécialement d’une grosse préparation et qui n’ont pas toujours de liens avec l’État islamique. On l’a remarqué aussi avec l’affaire du tueur de Liège qui était un converti. Il a usé d’une autre technique, s’est emparé des armes des policières.

On ne peut pas demander à tous les policiers d’avoir le niveau des groupes d’intervention ou il faudra les pensionner tous à 50 ans !

A ce propos, la question de la forme et de la préparation physique des agents de terrain a été soulevée. Sont-ils suffisamment préparés pour faire face à des agressions de ce type ?

C’est facile de refaire l’histoire après coup. On ne peut pas demander à tous les policiers d’avoir le niveau des groupes d’intervention ou il faudra les pensionner tous à 50 ans ! Ils ont déjà une série d’obligations, tirs et entraînements. Pour ceux qui patrouillent en rue, il y a un nombre d’attitudes et de protocoles à respecter pour éviter des situations de ce type.

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Pour le sommet de l’Otan les 11 et 12 juillet derniers, Bruxelles s’était préparée à la plus grosse opération de police de ces dernières années. Quelles sont les mesures, neuves ou non, prises lors des gros rassemblements ?

Pour chaque rassemblement populaire quel qu’il soit – fêtes de quartier ou autres manifestations – , le protocole évalue le niveau de risque. C’est très contraignant, tout est passé au crible. Cela ne veut évidemment pas dire que rien ne pourra se passer mais les mesures sont prises pour diminuer le risque potentiel.

Vous avez annoncé la création d’un centre de crise régional pour mieux répondre aux menaces terroristes ou aux cas d’émeutes. Nous vous avons suivi lors des Brussels Days à New York en mai dernier. Lors de la visite au QG de crise du FBI, vous avez échangé des bonnes pratiques avec vos interlocuteurs. Le centre bruxellois sera opérationnel en 2019. Il comptera des services intégrés, fédérera les acteurs clés – police fédérale, STIB, pompiers, Siamu, aide médicale urgente… En quoi cet outil va-t-il changer la donne en cas de crise et quelles différences majeures présente-t-il avec le modèle américain du FBI  ?

Le modèle de notre centre régional est un peu réduit par rapport à celui du FBI à New York mais le principe et la philosophie sont comparables : Toutes les disciplines qui, de près ou de loin sont intéressées par la sécurité sont réunies en un lieu qui bénéficie de la technologie dernier cri. L’idée est d’être efficace tout de suite en situation de crise – manifs, sommets européens, etc. Le but est de produire une capacité de réaction maximale.

Dans un autre registre, celui de la mobilité, vous aviez dit ceci : « On ne peut pas être de gauche et défendre Uber, comme les autres plates-formes. Il faut prendre conscience que socialement, c’est imbuvable comme modèle. Quand je vois ces gamins à vélo avec leurs paquets UberEats ou Deliveroo sur le dos, je me dis qu’on rentre dans une forme d’esclavage ». Après une décision de justice, Uber revient à Londres. Comment lutter contre une tendance forte comme celle-là ? Cet esclavagisme nouveau peut-il être combattu en demeurant dans un système libéral ?

Je ne suis pas contre le progrès, mais il faut déterminer si c’est dommageable. On a toujours le loisir d’utiliser des applications alternatives sur le même principe qu’Uber…

Mais c’est plus cher qu’Uber…

Bien sûr que c’est plus cher. C’est une tarification qui assume et paie les lois sociales !

Interviewé par La Libre sur son dernier livre « Désir de villes. Petit précis de mondialisation », Erik Orsenna a avancé, en parlant de la capitale belge que « si vous morcelez le pouvoir vous perdez toute ambition urbaine », et que Bruxelles avait « 30 ans de retard ».

On peut rêver d’un monde simple où une personne décide pour tout le monde, on se dit alors : Autant que ce soit moi ! Bruxelles a son histoire, sa complexité. Il y a toujours des choses à améliorer en matière de gouvernance. On devrait mieux hiérarchiser les choses, améliorer certains flux, j’en suis convaincu. Depuis la sixième réforme de l’État, il y a eu une montée en puissance commune, la Région joue un rôle plus déterminant sur la vision macro du développement de la Ville. Après, il y a une réalité politique qui correspond au vécu des citoyens. Il n’y a pas de modèle parfait. Paris ne fonctionne pas non plus de manière optimale.

Le 1er janvier 1977, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur de l’époque, Joseph Michel (PSC), on était passé d’environ 2400 communes à moins de 600. Seules la Flandre et la Wallonie étaient concernées, les 19 communes de Bruxelles sont parvenues à se maintenir. Êtes-vous opposé à la poursuite ou la reprise de ce principe de fusion des communes ?

Vous savez, ça fait trente ans qu’on m’en parle, au bas mot… On ne supprimera pas les communes, même si certains en rêvent ! Il y a certaines politiques pour lesquelles le niveau local est le mieux placé. Tout n’est pas blanc ou noir. Les communes ont du bon.

Et sur un plan sécuritaire, la fusion pourrait-elle avoir un impact favorable ?

Ce n’est pas une option, ça n’apportera rien. Pour autant, je n’accepte pas non plus les discours du type : Ne changeons rien à la façon dont on travaille à la sécurité…

Vous parlez aussi en tant que bourgmestre, attaché à une politique de grande proximité. Que feriez-vous si vous aviez carte blanche, en tant que ministre-Président de la Région ?

J’aimerais qu’on atteigne un fédéralisme adulte où les trois Régions aient la capacité de se parler et de se comprendre. Où on sortirait de ces jeux où une Région veut nuire à l’autre. Bruxelles n’est pas une île perdue au milieu de l’océan. C’est le poumon économique du pays. Si on pouvait abaisser le taux de chômage à 5 ou 6 %, ce serait merveilleux. On en a le potentiel. Et amener la sécurité à l’emploi à tous nos concitoyens. Bruxelles a été délaissée pendant les années de bruxellisation. Son patrimoine architectural a été malmené mais il demeure riche. Aujourd’hui la Région a une belle capacité de se rétablir et reste une carte de visite extraordinaire.

Vous n’avez pas exclu une alliance avec le MR lors des prochaines élections. « Didier Reynders peut sans souci devenir secrétaire d’État au sein de mon gouvernement« , aviez-vous lancé en boutade au Standaard il y a quelques semaines. Toujours vrai ?

Il n’y a pas de raison qu’on exclue qui que ce soit tant qu’on a la possibilité de constituer des majorités qui mènent des programmes inclusifs pour Bruxelles.

Quels ont été vos maîtres à penser en politique ?

En politique locale, je citerais mon prédécesseur, François Guillaume (ancien bourgmestre d’Evere, député fédéral et sénateur socialiste, décédé en mai dernier à l’âge de 82 ans. NDLR). Quand j’étais ado, je m’intéressais à des personnalités comme André Cools, que j’ai eu la chance de rencontrer, et, dans un autre style, à Guy Spitaels. Ils étaient l’antithèse l’un de l’autre mais ce sont deux hommes qui se sont appréciés. Cools, c’était bien sûr une autre époque, il serait inadapté au monde politique aujourd’hui, c’est clair… C’était aussi la vieille école en ce qui concerne la com. Et puis il y a eu Mitterrand évidemment. Un personnage complexe, une énigme en soi. J’étais fasciné par son destin. Ce que j’en ai retenu, c’est la gestion du temps en politique. Les jeunes en politique ont parfois cette frénésie de vouloir faire tout tout de suite or la politique c’est du temps long, et aussi un peu d’expérience.

Que pensez-vous de la tendance « centriste », le « ni gauche-ni droite » incarné par un Emmanuel Macron ?

Le clivage gauche-droite est structurant. L’habillage d’Emmanuel Macron, qui se veut un peu hors cadre, est intelligent mais, il a beau s’en défendre, la grille de lecture n’a pas changé : on se réfère toujours à ses mesures en les taxant de gauche ou de droite.

Retrouvez l’entretien de Rudi Vervoort dans le dernier numéro de Paris Match Belgique.

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