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Charles Michel : « Donald Trump a échoué dans sa volonté de nous désunir »

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Charles Michel, Donald Trump et sa femme Melania. | © BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Politique

Rencontre avec Charles Michel, après le dernier sommet à l’Otan, à Bruxelles. Une chose est sûre, le Premier ministre belge n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il évoque le président américain Donald Trump.

Paris Match Belgique. Le dernier sommet de l’Otan avait de quoi chauffer les esprits les plus modérés. Quand on voit cela, la politique belge, qui est souvent jugée médiocre, semble quand même se situer à un autre niveau, non ?
Charles Michel. Je suis très content que vous posiez cette question. Souvent, on se juge sans avoir le bon prisme. La Belgique est regardée aujourd’hui comme un exemple sur la scène internationale. Bon nombre de nos amis européens vivent des périodes d’instabilité. J’insiste : notre pays est un pôle de stabilité en Europe. L’opposition qui joue la dramatisation, qui lance des pétards mouillés, ne reflète pas la réalité de notre pays qui se réforme et qui peut être optimiste.

Comment avez-vous vécu personnellement ce sommet ?
Son organisation montre combien nous sommes compétents. Imaginez, s’il y avait eu un couac, le tapage médiatique ! Je voudrais à cet égard remercier tous les services, qui ont réalisé un travail extraordinaire pour accueillir cette quarantaine de chefs d’Etat. Nous avons retrouvé notre crédibilité sur la scène internationale. Souvenez-vous de la manière dont nous avons été traités après les attentats de Paris et de Bruxelles.

Et sur le plan politique ?
Sur le plan politique, notre pays a également réussi un sans-faute. Nous avions bien préparé cette échéance. Nous ne sommes pas tombés dans l’escalade des déclarations tapageuses. Voilà pour la forme. Quant à la substance, nous avons permis un accord budgétaire et nous avons renforcé l’Otan en la modernisant, en l’adaptant aux nouveaux défis : un monde multipolaire menacé par les cyberattaques, les « fake news » et les menaces terroristes.

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Le président américain Donald Trump est-il ingérable ? Faut-il en avoir peur ?
Peur ? Sûrement pas. Au fil du temps, j’ai acquis une méthodologie psychologique avec les différents interlocuteurs politiques que je rencontre (rires). C’est du management. Il faut toujours distinguer la forme et la substance. Quand il a attaqué, par exemple, Angela Merkel, tous les pays européens sont restés soudés sans faire de spectacle. Au final, l’accord impliquant un alignement des budgets des pays membres avait déjà été scellé en partie avec Barack Obama. Nous avons été déterminés. Avec calme. Et Donald Trump a échoué dans sa volonté de nous désunir.

Le marketing politique de Trump est basé sur ce que j’appelle « la technique Netflix ». Il crée une série avec des épisodes.

En coulisses, c’est donc aussi tendu que sur les réseaux sociaux ?
En aparté, il y a beaucoup de respect. Mais nous ne nous laissons pas faire. Ce n’est pas la première fois que les relations entre les Etats-Unis et l’Europe sont tendues. Souvenez-vous de la guerre en Irak. Alors, c’est vrai qu’il y a quatre sujets sources de conflits : le commerce, le climat, la sécurité et la situation géopolitique. Cela démontre que l’Union européenne doit se donner un nouvel élan.

Les Etats-Unis sont devenus menaçants et hostiles à l’Europe. C’est quand même inquiétant ?
Il faut prendre du recul. Le marketing politique de Trump est basé sur ce que j’appelle « la technique Netflix ». Il crée une série avec des épisodes. La gauche en Belgique ne fait pas autre chose, c’est pour cela que j’ai évoqué à son égard « la trumpisation du discours ». Une partie de la population, y compris chez nous, est fascinée par cette attitude. Si l’on prend le dossier de l’immigration, par exemple, nous devons apporter des réponses claires. C’est pour cela que je plaide pour une protection renforcées de nos frontières. Ce sera par ailleurs le seul moyen efficace de casser le business model des passeurs. Pas de naïveté !

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Contrairement au président français, Emmanuel Macron, vous ne montrez pas beaucoup d’enthousiasme dans votre relation avec Donald Trump. Vous n’affichez aucun geste d’affection. Pourquoi ?
C’est une question de nature, probablement. Je ne suis pas quelqu’un d’extravagant. Ce qui m’importe, c’est de trouver les conditions pour faire avancer un dossier. Il y en a deux, selon moi : garder la tête froide et être bien informé. Cela permet de rester serein et lucide. Si j’avais dû réagir dans la minute à l’emballement médiatique sur certaines soi-disant informations, je me serais trompé. Ces sont mes deux éléments de management.

L’Europe est-elle encore un rempart contre des nations qui se replient et un monde qui tourne de plus en plus fou ?
Je n’aime pas le mot de « rempart ». Nous ne sommes pas assiégés. En réalité, il suffit de regarder pour répondre. L’Europe est un pôle attractif. Les migrants, des pays qui veulent intégrer l’Union. Pourquoi ? Parce que nous avons des valeurs. Montesquieu, Voltaire. La liberté, le respect des personnes.

N’est-ce pas une vision romantique face aux dirigeants autoritaristes que sont par exemple messieurs Poutine et Erdogan ?
Nous sommes une construction inédite dans l’Histoire. Il ne faut pas espérer imposer un copié-collé de nos valeurs et de notre système démocratique à Moscou ou à Istanbul. Ma volonté est et sera de parler avec tout le monde.

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L’Europe a-t-elle encore les épaules pour s’imposer dans les relations internationales ?
Il faut lui donner une nouvelle ambition sur des questions comme le digital, la transition énergétique, la sécurité, les migrants. La libre circulation des personnes est quelque chose d’évident pour nous aujourd’hui. Cela n’a pas toujours été le cas par le passé. La question migratoire doit trouver une réponse en fonction de cette valeur, sans naïveté. La situation internationale démontre que l’Union européenne doit se ressourcer et croire en son avenir commun.

J’ai la conviction que notre image est redorée. Fini la Belgique comme « no-go zone »

Vous, en tant que Premier ministre belge, vous jouez réellement un rôle dans un processus éventuel de relance de l’ambition européenne ?
Je vais vous avouer que j’ai été très surpris par une chose en entrant au 16 rue de la Loi. Les petits pays ou ceux qui veulent entrer dans l’Union cherchent absolument à nous rencontrer. On m’explique que nous, Belges, nous ne sommes pas chauvins, que nous sommes créatifs pour trouver des solutions. Plus que jamais, j’ai l’impression que nous sommes dans le cockpit européen, comme je l’ai toujours souhaité et comme je m’y étais engagé. Nous sommes au cœur des discussions et des décisions. Nous avons des atouts. J’ai également la conviction que notre image est redorée. Fini la Belgique comme « no-go zone ». Nous avons fait de très belles campagnes internationales de marketing d’Etat. Et puis, nous avons été élus au conseil de Sécurité des Nations Unies. La Belgique rayonne à nouveau.

Si la Coupe du monde a un effet, elle ne remplace pas et ne fait pas oublier les autres enjeux.

À ce propos, les Diables rouges ont bien aidé aussi ?
L’équipe nationale est une merveilleuse carte de visite. L’impact est réel. Il n’y a pas un chef d’Etat qui ne m’ait parlé des performances de nos joueurs. Maintenant, il faut rester réaliste : si la Coupe du monde a un effet, elle ne remplace pas et ne fait pas oublier les autres enjeux. On ne va pas se reposer sur nos lauriers. Il n’y a pas de Coupe du monde tous les six mois. Le travail politique est essentiel.

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L’équipe nationale n’est-elle pas un modèle belge vu son attitude (courageuse et loyale) tout au long du tournoi et ses particularismes ?
Je crois en l’intégration par le sport. Mais par le travail, surtout ! Je ne veux pas être hypocrite face un certain emballement. Tout n’est pas possible. Et je refuse le discours de ceux qui récupèrent l’équipe, ceux qui affirment que cela démontre que les migrations sont bénéfiques pour un pays. La Belgique accueille aujourd’hui plus de migrants que l’ancien gouvernement. Les réfugiés qui remplissent les conditions sont accueillis sur notre territoire. Les migrants qui ne les remplissent pas n’y ont pas accès. C’est une politique humaine et ferme. Il ne faut pas tout mélanger.

BELGA PHOTO POOL CHRITOPHE LICOPPE

La tête froide, encore ! Vous avez quand même vibré durant cette Coupe du monde ?
Vibré ? J’ai explosé, oui (rires) ! D’abord contre le Japon. Puis, j’ai eu un double sentiment face à la France. Même si je ne suis pas un grand connaisseur, il m’a semblé que si nous marquions dans les vingt premières minutes, nous aurions pu aller en finale. On jouait extrêmement bien durant cette période. J’étais donc heureux que nos Diables soient arrivés jusque-là, mais il y a comme un goût de trop peu.

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La Belgique est-elle du coup réellement renforcée pour son venir commun ?
C’est excellent pour notre image, c’est évident. Mais, surtout, le travail politique continue. Et que la Belgique soit membre du Conseil de sécurité des Nations unies est aussi un réel sacre.

La quatrième année de législature se termine pour votre gouvernement. Dans quel état d’esprit êtes-vous à un an des élections ?
En réalité, cette année n’a pas été plus compliquée qu’une autre. Nous avons continué à créer des jobs et à augmenter le pouvoir d’achat. J’ai réellement du plaisir à travailler avec cette équipe gouvernementale. Le dernier kern n’était pas facile. Le budget, l’économie exigent des décisions complexes. Mais j’aime ces exercices intellectuels. Avec une ambition toujours identique : améliorer la situation du pays.

Regardez ce qui se passe en Espagne, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Ma conscience et ma motivation se concentrent sur l’avenir de la Belgique.

Arrivez-vous à vous détendre avec l’agenda national et international qui est le vôtre ?
Si je n’arrivais pas à me détendre, je n’aurais jamais tenu quatre ans (rires).

Quand même, il y a un an jour pour jour, la presse flamande vous baptisait « numero uno ». Aujourd’hui, le climat est plus hostile, les critiques sont dures…
Je ne suis pas trop sensible à tous ces commentaires. Ma carapace s’est sûrement renforcée en quatre ans. Je suis plus résistant. Je me concentre sur l’essentiel et pas l’accessoire. Je constate objectivement que le pays est stabilisé. Les querelles institutionnelles sont au frigo. Le pays est plus solide qu’avant. Regardez ce qui se passe en Espagne, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Ma conscience et ma motivation se concentrent sur l’avenir de la Belgique. Je garde la tête froide. Les buzz, les polémiques, les pétards mouillés de l’opposition ne dévient pas ma trajectoire de l’essentiel.

Cette carapace ne risque-t-elle pas d’abîmer la part d’humanité qui est en vous ?
La dureté de la fonction, cette exigence de garder la tête froide n’enlève rien à ma capacité de m’émouvoir. Vous savez… quand j’ai eu dernièrement une discussion les yeux dans les yeux avec Walter Benjamin, une des victimes des attentats de Bruxelles, cela a été un grand moment d’humanité. Il avait été très sévère avec le gouvernement. Ma réponse est d’être sensible à ce qui est dit et d’agir.

Vous partez bientôt dans le sud de la France. Vous vous imposez des devoirs de vacances ?
Je vais lire et passer beaucoup de temps avec ma famille, mes enfants. Je vais malgré tout emporter quelques dossiers pour préparer la rentrée. Je reste totalement disponible et prêt, s’il le faut, à rentrer immédiatement au pays.

Vous ne vous détendez jamais, en réalité ?
Si, si, je fais de la moto dès que j’en ai la possibilité. J’adore ça.

Comme papa ?
Ah non, c’est lui qui fait comme moi (rires) ! En fait, je lui avais offert une moto comme cadeau quand j’avais 18 ans, grâce à l’argent gagné avec un job étudiant. C’était complètement intéressé. J’espérais qu’il ne monte jamais dessus pour que je puisse en profiter. Mais il a accroché à fond (rires).

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