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Spike Lee : “America First, le slogan de Trump, était celui des pro-nazis américains en 1930”

Spike Lee. | © Sébastien Micke/Paris Match

Politique

Avec sa comédie « BlacKkKlansman », le réalisateur fustige le racisme. Rencontre électrique.

Paris Match. Avec BlacKkKlansman, vous avez fait le choix de la comédie…
Spike Lee. Non, de l’humour…

De l’humour donc, pour un véritable plaidoyer politique…
Je voudrais juste préciser votre question : le sujet du film est très sérieux, c’est en tout cas comme cela que j’ai voulu le traiter. Oui, c’est un film avec beaucoup d’humour, mais nous sommes là pour dénoncer une période sombre de l’Amérique. C’est un film dramatique.

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Mais traité de façon légère…
[Il s’énerve.] Mais vous avez vu la fin du film ?

Evidemment, les images réelles et terrifiantes des affrontements de Charlottesville. Mais elles viennent comme un rappel, pour ne pas oublier que, derrière l’humour, le drame est présent…
Non, non, non, attendez ! C’est un film sérieux. Je souhaite qu’on en parle de cette façon.

(Autour du réalisateur, les visages se figent. Spike Lee s’énerve sur des banalités. Il semble ne pas vouloir qu’on présente son film comme une comédie. Son coscénariste Charlie Wachtel vient à notre secours et tente d’éclaircir le propos.)

Ces racistes sont ridicules dans leur façon d’être et de penser.

Spike Lee. Charlie, dis-lui, toi…
Charlie Wachtel. Lorsque nous écrivions le scénario, nous avons été horrifiés par les émeutes de Charlottesville, en 2017, lors du rassemblement de l’ultradroite américaine. Et nous avons pensé que le meilleur moyen de condamner ces horreurs était d’en révéler toute l’absurdité. Ces racistes sont ridicules dans leur façon d’être et de penser. Ce que veut dire Spike, c’est qu’une comédie peut trouver ses fondements dans le drame.

Spike Lee, comment analysez-vous la façon dont Hollywood traite des effets de la présidence Trump depuis son arrivée à la Maison-Blanche ?
Spike Lee. Il faut raconter une histoire.

Mais encore ?
Tout est dans le film. Nous avons repris et détourné le slogan de Trump, “America First”, qui, je le rappelle, était celui des pro-nazis américains dans les années 1930. Nous n’avons pas eu à chercher loin. Ce qui se passe aux Etats-Unis depuis quelques années est un matériau parfait pour l’histoire que nous voulions raconter.

Comment vous définissez-vous en tant que cinéaste ? Votre filmographie est assez atypique…
Je suis comme les autres, je raconte des histoires. Il faut juste bien savoir les raconter.

Chez vous, le casting est primordial.
Comme dans tous les films…

Avec cette fois Adam Driver et surtout la révélation John David Washington. Comment choisissez-vous vos acteurs ?
C’est simple, il suffit de choisir les meilleurs pour chaque rôle. Il n’y a pas de mystère. Je ne choisis pas des acteurs forcément subtils, je n’ai pas de recette miracle pour trouver ceux qui sauront interpréter mes personnages.

En l’occurrence sur BlacKkKlansman, vos acteurs devaient partir dans le registre de la comédie sans paraître drôles à l’écran…
Et c’est réussi, non ?

(Réponses laconiques, souvent à côté de la plaque… Spike Lee n’a manifestement pas envie de répondre davantage sur son film. Il regarde sa montre et continue à nous ignorer. À quelques mètres de là, son staff perçoit le malaise, son attachée de presse est livide, car le réalisateur n’en est pas à son premier face-à-face tendu. On décide donc de l’entraîner dans ses souvenirs, trente-deux ans plus tôt, car c’est ici même à Cannes qu’il a été découvert avec son petit bijou, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête… En espérant que Spike va arrêter de n’en faire qu’à la sienne…)

Qu’avait dans la tête, le jeune Spike Lee, lorsqu’il est arrivé à Cannes ?
Avec Nola Darling, j’avais essayé de tout donner. J’aimais le cinéma mais j’avais le secret espoir de bousculer la production afro-américaine qui avait eu ses heures de gloire avec la Blacksploitation mais qui, à mon goût, se répétait un peu. Je pense que j’ai infusé dans ce cinéma la modernité des années 1980, avec aussi une volonté de faire des films plus politiques, plus engagés. Hollywood avait besoin de cela à l’époque. Et Cannes était sûrement le meilleur endroit au monde pour forcer la porte, entrer presque par effraction dans le cinéma. J’ai eu la chance de revenir au Festival plusieurs fois, notamment avec Do the Right Thing, quelques années plus tard…

Je suis content de travailler pour Netflix. Et heureux aussi d’être en compétition à Cannes.

Et aujourd’hui, ironie de l’histoire, vous adaptez Nola Darling en série pour Netflix alors que le Festival est cette année à couteaux tirés avec la plateforme de streaming…
Que voulez-vous me faire dire ? Je ne vais pas entrer dans la polémique. Je suis content de travailler pour Netflix. Et heureux aussi d’être en compétition à Cannes. Le reste ne me regarde pas.

C’est quand même symbolique d’une évolution, non ?
Je n’ai pas envie de répondre à cela…

(Décidément, rien ne passe. Spike Lee se referme comme une huître. Pourtant, après sa récente traversée du désert (son film Miracle à Santa Anna aura mis plusieurs années à sortir en salle en France), on était heureux de fêter son retour magistral sur le devant de la scène. Reste une dernière cartouche, celle du documentariste inspiré, puisque Spike Lee est l’auteur d’une quinzaine de docs, centrés sur la musique, son autre passion. Et notamment sur les albums d’une de ses idoles, Michael Jackson…)

Vous avez réalisé deux clips pour Michael Jackson et deux documentaires passionnants sur les coulisses de l’enregistrement de ses albums Off the Wall et Bad. Seriez-vous partant pour poursuivre l’aventure sur “Thriller” ou “Dangerous” ?
Vous pensez que cela doit venir de moi ? Moi, non. Je suis un réalisateur, mais on doit me passer commande. Je ne suis pas en charge de la succession de Michael. Mais si ses légataires ont envie que je continue, qu’ils me le disent. Enfin, si votre question est celle-là : ferez-vous un jour une fiction sur la vie de Michael ? Ma réponse est non.

Ce n’était pas ma question…
J’espère bien !

(La tension restant palpable, on préfère mettre un terme à ce non-dialogue déroutant et gâché. Il est maintenant l’heure pour lui de prendre la pose devant l’objectif de notre photographe. Mais le lunatique Spike Lee retrouve d’un coup son sourire, jouant le jeu du portrait, montrant avec gourmandise ses nouvelles baskets blanches serties de plaques dorées. À la fin de la séance, il me tend la main et me lance un clin d’œil d’au revoir presque complice. Spike Lee repart, heureux d’avoir imposé sa loi.)

BlacKkKlansman, en salle actuellement.

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