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Quand John McCain se confiait à Match sur le Vietnam

John McCain répondant aux questions de Régis Le Sommier, en 2005. © DR

Politique

En 2005, le sénateur américain John McCain se confiait à Paris Match, évoquant les cinq ans et demi passés dans les geôles nord-vietnamiennes comme prisonnier de guerre. « Avant d’être prisonnier, je croyais à la gloire personnelle. Sans mes camarades, je n’aurais jamais survécu », affirmait-il.

Paris Match. Vous avez mené vingt-trois missions de bombardement sur le Nord-Vietnam avant que votre avion soit abattu. Aviez-vous un seul instant imaginé ce qui allait vous arriver ?
John McCain. Jamais. Je savais que des hommes avaient été capturés, mais les pilotes croient à leur bonne étoile. Vous vous dites que ça n’arrivera jamais. Le jour où j’ai été descendu, je me suis présenté sur le pont avant de décoller. Un ami m’a dit au passage : “Fais attention à toi, ça va chauffer, on va sans doute perdre quelques avions aujourd’hui. – Ne t’inquiète pas, ils ne m’auront pas”, lui ai-je répondu. J’ai revu cet ami six ans plus tard.

Lorsque vous étiez prisonnier, quand vous êtes-vous rendu compte que le grade d’amiral quatre étoiles de votre père vous sauverait la vie, tout en rendant votre captivité plus compliquée que celle d’un autre détenu ?
Lorsque j’ai été abattu, j’étais grièvement blessé et ils ne voulaient pas me soigner. Quand ils ont découvert le rang de mon père, ils m’ont conduit dans un hôpital. J’étais en train de mourir et, si mon père n’avait pas été amiral, ils me laissaient mourir. En revanche, je n’ai pas saisi tout de suite combien il était important d’un point de vue politique, pour leur propagande, de m’extorquer une confession reniant mon pays.

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« Si j’avais accepté, cela aurait été un comportement indigne »

En 1968, même certains de vos camarades de détention vous ont encouragé à accepter l’offre de libération que vous proposaient les Nord-Vietnamiens. Vous avez refusé. Dans les années qui suivirent, avez-vous un instant regretté une décision qui vous aurait épargné quatre années de prison supplémentaires?
Jamais sérieusement. Il m’arrivait de plaisanter en disant que j’aurais dû accepter. Si j’avais accepté, cela aurait été un comportement indigne. Ce ne fut pas une décision facile à prendre à l’époque, mais je ne l’ai jamais regrettée.

Juste après votre refus, votre père était nommé commandant en chef des forces navales américaines dans le Pacifique.
Ceux qui m’interrogeaient savaient qu’il allait être nommé à ce poste au moment où ils m’ont fait cette offre.

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John McCain, blessé sur un lit d’hôpital à Hanoi, au Vietnam. © EPA PHOTO/AFP/VNA/-/na/rab/vg

Etait-ce un cas de conscience pour lui d’accepter une mission sachant qu’elle pouvait mettre en péril votre vie ?
Non. C’était bien sûr très difficile, surtout quand il a ordonné le bombardement de Hanoi en 1972 en sachant que j’y étais détenu. Mais il n’a jamais flanché. Après la guerre, nous en avons longuement parlé. Il m’a dit : “J’ai fait ce que j’ai cru bon de faire pour mettre un terme à cette guerre”.

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« On finit par trouver un moyen de s’adapter, même aux pires situations »

Vous avez passé cinq ans et demi en prison, le plus souvent à parler par code à des détenus dont vous ne voyiez jamais le visage. L’isolement carcéral est-il la chose la plus difficile à supporter ?
Lorsqu’on me passait à tabac, c’était pire. L’isolement carcéral est supportable à condition que vous puissiez communiquer. Un jour, on m’a transféré dans une cellule à l’écart des autres prisonniers. L’expérience a duré cinq mois. C’était très pénible, mais on finit par trouver un moyen de s’adapter, même aux pires situations.

Vous avez fait vôtre l’adage des prisonniers de guerre qui dit que “les heures et les jours sont très longs, mais les semaines et les mois passent plus vite”.
Je crois qu’on se crée une routine en prison, qui fait que le temps, à long terme, passe plus vite. En revanche, il y a des moments où les jours s’écoulent très lentement.

Après la guerre, avez-vous rencontré ceux qui vous ont torturé ?
Non. Non.

Avez-vous essayé de les rencontrer ?
Non. Non. [Silence.] Ça n’aurait pas été supportable. J’ai rencontré les généraux Giap et Do Muoi. Ce dernier m’a dit que nous avions quelque chose en commun. “Ah bon ?” ai-je répondu. “Oui, nous avons été détenus dans la même prison [celle que les prisonniers américains avaient surnommée ‘le Hanoi Hilton’]. Sauf que moi, j’étais prisonnier des Français !” Et lui a réussi à s’évader ! [Rires.] Non, mes tortionnaires, non. Les souvenirs resurgiraient en un instant. Ça ne serait bon pour personne. J’ai laissé tout cela derrière moi.

« C’est plus difficile de pardonner à ceux qui ont été les plus cruels »

Leur avez-vous pardonné ?
J’ai pardonné aux Nord-Vietnamiens, mais c’est plus difficile de pardonner à ceux qui ont été les plus cruels. J’ai toujours été convaincu que, avec les Vietnamiens, il fallait tourner très vite la page de cette guerre et laisser les blessures se refermer. La meilleure façon d’y parvenir, c’était de renouer des relations diplomatiques et aussi d’aider ces vétérans pour qui le retour à la maison fut une épreuve supplémentaire.

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Vous dites que vous n’avez jamais souffert de désordres post-traumatiques. Pourtant, le bruit des clefs dans une serrure vous a longtemps rappelé l’époque où les gardes ouvraient votre cellule. Est-ce toujours le cas ?
C’était vrai juste les premiers temps après mon retour. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et je n’ai jamais eu de cauchemars.

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© EPA/JIM LO SCALZO

Le Vietnam, comme aucune autre guerre dans l’histoire américaine, a empoisonné une nouvelle fois la dernière campagne présidentielle.
Ça m’a choqué. Je pensais que l’affaire était close. Je me suis lourdement trompé.

« Beaucoup d’entre nous sont encore là, avec nos points de vue opposés »

Pourquoi cette époque pèse-t-elle autant ?
Peut-être parce que beaucoup d’entre nous sont encore là, avec nos points de vue opposés. Peut-être aussi est-ce parce que les Etats-Unis ont perdu cette guerre. J’en suis venu à penser qu’il faudra attendre que la génération qui a connu la campagne du Vietnam ait entièrement disparu pour que le climat s’apaise. Je ne le souhaite pas, mais peut-être n’y a-t-il pas d’autre solution. Rendez-vous compte. Pendant cette campagne, on a parlé durant des semaines du Vietnam alors que nous sommes en guerre en Irak. C’est proprement hallucinant.

“Je suis fatigué de la guerre du Vietnam”, avez-vous dit à l’époque. Quand pensez-vous que cette guerre va enfin trouver la paix ?
Il fallait comprendre cette phrase comme une fatigue des divisions qui épuisent notre pays sur le sujet. Encore une fois, il semble qu’il n’y aura de répit que quand nous, la génération du Vietnam, serons tous morts.

« Cela ne justifie pourtant en aucun cas la torture »

Vous qui avez été torturé par les Nord-Vietnamiens, comment avez-vous réagi en découvrant, à travers les images d’Abou Ghraib, que des Américains s’adonnaient à ces pratiques ?
J’ai été profondément perturbé par les images d’Abou Ghraib. Mais même s’il n’y a pas de termes pour qualifier ces actes, ils ont été le fait d’individus et non le fruit d’une politique américaine qui approuverait la torture. Il y a une différence de fond entre ce qui s’est passé au Vietnam et à Abou Ghraib car ces actes étaient inscrits dans la politique du Nord-Vietnam.

Pourtant, le 11 septembre 2001, en multipliant les juridictions d’exception comme Guantanamo, a ouvert une brèche pour que de tels actes se produisent.
Oui, mais il ne s’agit pas de la même chose. Ceux qui deviennent prisonniers parce qu’ils se battent pour leur pays ont le droit de se voir appliquer les conventions de Genève. Les terroristes eux aussi ont des droits. Nous avons signé des traités réprouvant l’usage de la torture, entre autres. Mais ils ne peuvent être considérés comme des prisonniers de guerre. Ils font nécessairement partie d’une autre catégorie. Cela ne justifie pourtant en aucun cas la torture.

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© EPA/MICHAEL REYNOLDS

Donc ils ne doivent pas, selon vous, bénéficier des conventions de Genève.
Non, car elles ne s’appliquent qu’aux militaires prisonniers qui se battent pour un pays.

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« Mes camarades m’ont procuré la force de lutter »

On a souvent débattu de la comparaison entre le Vietnam et l’Irak. Selon vous, quelles sont les différences et les similitudes entre les deux conflits ?
Dans les deux cas, nous avions une vision déformée et trop optimiste de la réalité sur le terrain. Nous avons aussi sous-estimé l’importance et la volonté de se battre de l’ennemi, ainsi que l’ampleur de la tâche à accomplir. En revanche, les Sud-Vietnamiens n’ont jamais cru que le gouvernement en place à Saigon était légitime. Ils savaient que Hô Chi Minh était un nationaliste qui rechercherait l’unification du pays. En Irak, les élections ont prouvé que les Irakiens croient que leur gouvernement est légitime, au moins les chiites et les Kurdes. Mais même les sunnites commencent à manifester un intérêt pour ce gouvernement dont ils veulent faire partie. Nous avons changé la dynamique là-bas. Au Vietnam, nous n’avions jamais été capables de le faire. Avant, les insurgés se battaient contre nos troupes. Désormais, ils se battent contre le gouvernement irakien. Dernière différence, aux frontières de la Syrie, notamment, des éléments s’infiltrent en Irak, qui viennent grossir les rangs de l’insurrection. Mais cette aide n’est rien en comparaison de celle que les Vietnamiens recevaient des Russes et des Chinois, une aide que nous ne sommes jamais parvenus à endiguer.

Quelle est la plus grande leçon que vous avez tirée de votre expérience au Vietnam ?
Vous ne pouvez pas vous en sortir en comptant uniquement sur votre personne. Avant de devenir prisonnier, je croyais à la gloire personnelle, je la recherchais même. Or, si j’ai survécu en maintenant un certain degré d’honneur, je le dois à l’assistance et aux encouragements de mes camarades incarcérés. Je dépendais d’eux. Ce sont eux qui m’ont relevé quand j’étais au fond du gouffre. Ils m’ont procuré la force de lutter. Je les ai vus, à leur tour, dans des moments atroces, montrer du courage, de la compassion, de l’amour, et ça m’a rendu meilleur.

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