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Des bourgmestres qui jouent leur va-tout dans quelques semaines

Le 14 octobre prochain, les élections communales constituent un enjeu majeur pour sept leaders dans leur commune et dans le pays. | © Belga

Politique

Le 14 octobre prochain, les élections communales constituent un enjeu majeur pour sept leaders dans leur commune et dans le pays. Ils jouent gros. Ils devront scorer et consolider leur(s) alliance(s).


Par Alain Raviart

Benoît Lutgen (cdH/Arlon)

© BELGA PHOTO BRUNO FAHY

Jean-Pierre contre Benoît. Lutgen contre Lutgen. Une lutte qui n’a rien de fraternelle. En réalité, entre ces deux-là, la terre de Bastogne a toujours été un terrain de conflits. Jean-Pierre était le chouchou de sa maman ; Benoît était le renégat. L’un dans les jupons maternels, l’autre chez les grands-parents pour avoir un abri et une éducation. L’aîné dans les études, le cadet dans la rue. Lutgen contre Lutgen. Qui a volé la vie de l’autre ? Autant Jean-Pierre semblait destiné à reprendre le flambeau politique familial du père bourgmestre et ministre, autant son frère déployait des trésors d’ingéniosité pour vendre l’invendable.

Le premier avait les idées en créant « Tonton Lulu – Pin’s et Gadgets », le second assurait la commercialisation. Pour finir, ce furent des disputes d’argent sur fond de désaccord familial jusqu’au décès de la maman. Il était donc écrit qu’il y aurait un combat final. Jean-Pierre Lutgen prend les citoyens à témoin et affirme que c’est un match à la loyale. Benoît Lutgen fait alors ce qu’il réussit le mieux : se battre sur le terrain de la conviction, faire apparaître sa sincérité.

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En 2014, le cdH était pointé à 9 %. À peine. Résultat du scrutin ? Près de 15 %. Le président du cdH réalise une très bonne campagne. Il déstabilise ses homologues avec sa gueule de séducteur et ses arguments enjoués du plaisir propre au cabotin. L’homme aime serrer les mains et battre le pavé. La candidature de son frère pourrait-elle le déstabiliser ? Son émotion est réelle, les blessures s’ouvrent à nouveau. Mais c’est dans ces moments-là qu’il est le plus fort. Pour preuve, sa prestation à « Jeudi en Prime » la semaine dernière à la RTBF. Il est apparu serein, le sourire en coin. Aucune agressivité, beaucoup d’empathie.

L’ancien secrétaire général du cdH doit se remémorer le scrutin 2003. Au Sénat, dans son fief bastognard, il avait flirté avec les 2 000 voix, pendant que son aîné plafonnait à moins de 300 voix sur la liste éphémère des chrétiens démocrates francophones. Le duel a donc déjà eu lieu il y a quinze ans d’ici. Depuis, l’un est devenu le brillant patron des montres Ice-Watch, l’autre est président de parti. Quels chemins ! Leurs routes n’arrêteront donc jamais de se croiser.
La plus escarpée est cependant pour l’actuel député-bourgmestre. Une défaite sonnerait la fin de sa carrière politique, au moins momentanément. Comment être chef dans son pays quand on est battu dans son village ?

En revanche, une victoire sonnante et trébuchante lui permettrait de rebondir. Il aura gagné contre tous – puisque son frère a réuni MR, PS, DéFi et Ecolo. Il aura vaincu son rival de naissance. Il gommera cette image floue du traître que lui collent les socialistes depuis qu’il a essayé de les éjecter des gouvernements francophones. Il pourra surfer sur l’adversité qui lui va si bien. Quitte ou double !

Maxime Prévot (cdH/Namur)

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Perdre la capitale de la Wallonie serait un brusque coup d’arrêt à cette carrière fulgurante. Maxime Prévot est également l’avenir du cdH. Il est le successeur naturel de Benoît Lutgen à la présidence du parti. Le scrutin communal représente donc un enjeu colossal pour les sociaux-chrétiens. Ses leaders ne sont peut-être pas en péril, mais la mise est énorme.

Pour Maxime Prévot, l’objectif est double. Primo, il s’agit de rééditer l’exploit de 2012 avec des voix de préférence en veux-tu, en voilà : 13 549. C’était inattendu. C’était d’autant plus beau que Benoît Lutgen avait quitté Bastogne le soir des élections pour saluer l’exploit du Namurois. Encore une image qui démontre l’importance de ce qui se passe et va se passer. Secundo, l’ancien vice-président du gouvernement wallon doit consolider sa majorité avec le MR et Ecolo. Pronostic ? Cela devrait bien se passer.

Quand le cdH a rejeté le PS dans l’opposition en juin 2017 au parlement de Wallonie, il y a bien dû y avoir des conciliabules sur les élections communales, avec Namur comme priorité. Il serait donc étonnant de voir les libéraux se débarrasser des orange avec une cynique ingratitude. D’autant que les bleus sont heureux comme tout dans cet attelage. Ecolo pourrait-il jouer son rôle de pivot ? Il faudrait que les socialistes se refassent une solide santé. Peu probable. Reste une inconnue : DéFI.

À priori et à condition de compenser l’actuelle faiblesse d’image du cdH, Maxime Prévot devrait rempiler à Namur. Sinon ? C’est tout un parti qui serait dans la bourrasque, de Bastogne à Bruxelles.

Paul Magnette (PS/Charleroi)

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L’ex-ministre-président de la Région wallonne n’a toujours pas digéré son éviction de l’Elysette. Il devrait donc indiquer la porte de sortie au cdH. Ses militants savoureront cette revanche locale. La seule question qui vaille chez les Carolos est la suivante : majorité absolue ou pas pour le PS ?

Rétroacte. En 2012, Paul Magnette a nettoyé les écuries d’Augias et fait oublier les scandales. Résultat : le retour à la majorité absolue. Il devrait confier dans les tous les cas quelques postes d’échevin au MR, voire/ou à Ecolo. Magnette, le roi de Charleroi, restera incontesté.

Et le PTB ? Pour le bourgmestre de Charleroi, l’interrogation n’est pas anodine. Idéalement, en tant que futur président du PS (et donc, selon nos informations, il ne sera pas bourgmestre à plein temps s’il se dirige vers le boulevard de l’Empereur), il devrait parvenir à freiner l’essor des communistes. Sa tactique est bâtie en trois temps.

D’abord, il a ouvert une porte au PTB pour participer au pouvoir. Objectif : que les amis de Raoul Hedebouw répondent « non ». Ensuite, reposer la même question au soir des élections. Objectif : que les amis de Raoul Hedebouw répondent « non ». Enfin, à la suite de cette double négation, lancer le slogan « le vote PTB est un vote inutile ». Formule utile pour l’échéance fédérale et régionale de mai 2019. Elio Di Rupo avait déjà tenté ce coup quand il a mis le MR de Georges-Louis Bouchez hors de la majorité. Le PS devrait répéter cette mécanique sur l’ensemble du territoire francophone, là où les communistes engrangeront des résultats probants.

Elio Di Rupo (PS/Mons)

© BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Sa dialectique est toujours fascinante. Il pousse la liste de Nicolas Martin aux communales. Entre « c’est à lui de saisir sa chance » ou « je me bats comme si c’était ma première campagne », l’homme annonce qu’il n’a pas abandonné ses ambitions mayorales. Les phrases sont bourrées d’arrière-pensées.

On pense alors à feu Michel Daerden qui, aux élections fédérales, poussait lui aussi la liste à Liège. Résultat : il a réalisé un meilleur score qu’Alain Mathot, tête de liste. Lors de la soirée électorale, Michel s’exclama : « Alain a joué, Alain a perdu. » On pourrait donc entendre « Nicolas a joué, Nicolas a perdu. » C’est qu’en plus, le jouvenceau a réalisé 6 000 voix de préférence au dernier scrutin local. Pour rappel, le candidat Elio a scoré à plus de 14 000 voix. Le gap à rattraper est abyssal pour devenir bourgmestre.

Par le marchepied communal, Elio Di Rupo veut montrer et démontrer qu’il est toujours autant aimé qu’auparavant, qu’il est celui qui bat le MR flamboyant et qu’il peut mener la prochaine campagne, sans aucun doute. S’il est élu et donc désigné bourgmestre, quoi qu’il en dise, Elio va savourer cette victoire avec délectation. Si ce n’est pas le cas, quoi qu’il dise, il y aura un parfum d’homme du passé qui planera dans les instances socialistes.

Willy Demeyer (PS/Liège)

BELGA PHOTO VIRGINIE LEFOUR

Il trône sur Liège avec force. En 2000, 12 000 voix de préférence le font bourgmestre. En 2006, il cartonne avec 19 000 voix, puis il se tasse en 2012. Il a le nez affûté. Lors du scandale Publifin, il passe entre les gouttes et pose un geste fort : il décumule. Il quitte son poste de député fédéral. Tout sur Liège. Il pressent que son étoile peut pâlir encore davantage. Il veut limiter la casse et l’ascension du PTB.

Beau coup. Le MR et sa présidente du Sénat se tortillent dans tous les sens pour sceller une coalition. Christine Defraigne promet d’abandonner son poste fédéral prestigieux pour un échevinat. Le bourgmestre a donné le ton. Et puisque le cdH risque bien d’être balayé de la carte électorale liégeoise, le PS devra trouver (au moins) un nouvel allié. Personne là-bas, même au MR, ne pense pouvoir détrôner Willy. Déjà le succès pour le socialiste qui reste maître du temps et des alliances.

Philippe Close (PS/ Bruxelles-Ville)

BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

L’homme qu’on n’attendait plus. Yvan Mayeur l’avait broyé dans les accords internes. Un éternel numéro 2. Le scandale du Samusocial a tout changé. Le voici à la tête de la Ville de Bruxelles, véritable poumon économique de la capitale.

L’homme a eu très peu de temps pour se faire connaître. Et pourtant ! Sa gestion d’abord chaotique des émeutes, puis sa fermeté lui ont permis de donner une image médiatique à la fois ronde et pointue. Sa bonhomie semble séduire les habitants et la période de l’ancien mayeur pourrait ne pas trop plomber le PS local. En tout cas, cette analyse est partagée dans les autres partis. Plus que le score, Philippe Close craint une coalition de tous contre lui qui l’enverrait dans l’opposition.

Pour le PS et cette commune tellement laïque, la chute serait rude. Un bastion de perdu. Mais l’homme sait soigner ses relations. À moins d’un effondrement, il est le grand favori pour trôner sur la Grand-Place.

Françoise Schepmans (MR/ Molenbeek-Saint-Jean)

BELGA PHOTO THIERRY ROGE

Elle doit son mayorat à cette Ville de Bruxelles. En 2012, Yvan Mayeur réussit à éjecter le cdH du collège. Représailles : les sociaux-chrétiens et les libéraux s’entendent pour envoyer le PS dans l’opposition à Verviers et à Molenbeek. Commence la fin de l’ère Philippe Moureaux. Françoise Schepmans est nommée bourgmestre.

Entre pitié et doutes, comment peut s’en sortir une femme qui ne montre pas beaucoup de signes d’autorité ? Et pourtant ! Les attentats vont la renforcer. Elle reste douce et montre qu’elle ne s’en laisse pas compter. Elle résiste, ne plie pas dans un climat le plus détestable qui soit. Elle s’investit corps et âme pour défendre sa commune indéfendable devant les caméras du monde entier. Elle parvient avec tact à reconnecter Molenbeek avec une autre réalité que la violence, le djihadisme et le radicalisme. Elle force le respect. Ceux qui prédisaient qu’elle craquerait après quelques semaines ont sont pour leurs frais.

Comme un déterminisme sans pitié de l’histoire, elle sera confrontée à la fille de Philippe Moureaux. Catherine, un drôle de mélange entre le passé et aujourd’hui. Ecolo et le cdH seront-ils les pivots pour une alliance avec la gauche ou la droite ? À nouveau, Molenbeek pourrait se décider au niveau des présidents de parti.

Les élections communales offrent un enjeu tellement régional et national…

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