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« D’abord allez faire des enfants » : Des femmes têtes de listes aux communales racontent

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235 femmes seulement ont trouvé une place en tête de liste pour les prochaines élections communales. | © Daiga Ellaby / Unsplash

Politique

À peine une tête de liste sur quatre est une femme. Comment vivent-elles la campagne des élections communales et provinciales ? Une dizaine de têtes de liste à Bruxelles et en Wallonie témoignent de la manière dont elles prennent place dans l’exercice du pouvoir local.

« D’abords allez faire des enfants, puis vous nous ferez chier en politique », dans son bureau Céline Fremault, qui se présente sur la liste CDH à Uccle, se souvient de l’époque de sa première campagne. Entendre des remarques sexistes lorsqu’on se lance en politique, le sujet n’est en effet pas nouveau. Sarah Turine, tête de liste Ecolo à Molenbeek, garde elle aussi un souvenir de sa première campagne : « Lors d’un débat à Tvbrussel il y avait une séquence avec des fauteuils, filmée en contre-plongée. On ne m’avait pas prévenue, et ce jour-là je portais une jupe et des talons. Au montage, ils avaient mis cette image-là avec la tête de Philippe Moureau qui me regarde de haut en bas. Ça m’avait frappé alors que j’étais venue parler de politique. J’avais reçu par la suite beaucoup de messages de drague ! »

céline Fremault
Céline Fremault candidate CDH à Uccle. © Morgane Delfosse

La candidate Ecolo a été avant cela co-présidente du parti, un niveau politique où certaines traditions sont bien ancrées. « Il y a des habitudes d’hommes comme se retrouver à la buvette d’un match Anderlecht-Standard entre présidents de partis. Quand j’ai appris ça j’étais épatée de voir à quel point c’était rentré dans les moeurs : jusqu’à une certaine époque, en politique, il n’y avait que des hommes ». Des pratiques moins courantes aujourd’hui, elle le reconnait. « Mais pour cette campagne, j’ai un candidat homme sur ma liste qui reçoit aussi des messages de drague, ce n’est donc pas un phénomène qui n’arrive qu’aux femmes ».

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Les citoyens ont parfois du mal à accepter qu’une femme puisse tirer une liste et prendre au sérieux un engagement politique local. « Ce qui m’a le plus freiné ce sont des remarques qui essayaient de me culpabiliser. On m’a demandé comment j’allais être présente avec mes enfants », raconte Amélie Pans, première candidate MR à Woluwé-Saint-Lambert. « Un homme qui habite dans mon quartier m’a fait la remarque qu’en tant que jeune maman j’avais beaucoup à prendre en charge pour mon ménage », confie Caroline Lhoir, qui se présente à Woluwé-Saint Pierre en-tête de la liste Ecolo. « Il m’a demandé si j’allais être capable de gérer si je devenais bourgmestre ». Une question qu’on ne demanderait pas à un homme engagé politiquement et père de famille. Malgré le principe de la tirette, l’imaginaire reste inégalitaire. « L’image du bourgmestre c’est l’homme blanc de plus de 50 ans. Et c’est aussi une réalité » déplore Alexia Bertrand, tête de liste MR dans la même commune. « Le machisme est sournois, c’est rarement explicite. »

L’image du bourgmestre c’est l’homme blanc de plus de 50 ans. Le machisme est sournois, c’est rarement explicite. 

Dans la cité ardente, Christine Defraigne temporise. « Il y a toujours des incidents, des réflexions peu opportunes, mais globalement c’est entré dans les mentalités : on est traitées de la même manière de la part des autres candidats, il y a du respect mutuel ». Mais la candidate MR reconnait aussi que les reseaux sociaux ont changé la donne. « Chacun se croit tout permis derrière son ordinateur. En début de campagne, j’ai lu des remarques sexistes d’un homme sur mon mur Facebook. Il s’agissait de commentaires sur mon physique, ce qu’on ne ferait jamais à un homme. Pour m’épargner, je ne vais pas tous les jours sur les réseaux sociaux. C’est une façon de me protéger psychologiquement. »

Caroline Lhoir
Caroline Lhoir, candidate Ecolo à Woluwé-Saint-Pierre.

Jeune et femme : la double tare

Dans la vie, les femmes vivent sous la tyrannie de la jeunesse. En politique, cette même jeunesse leur est reprochée. Elise Williame, tête de liste Ecolo à Auderghem a entendu « des commentaires liées à mon âge de la part de vieux brisquards de la politique. Il y a des remarques du grand-père à sa petite fille, sur un ton paternaliste. » Même expérience pour Sophie Lecron qui tire le PTB à Liège. « Il y a d’abords l’ambiance sexiste, les blagues que personne ne relève. Un jour, un élu à pris mon bras, d’un geste très patriarcal. Avec le sourire, il essayait de me remettre à ma place. J’avais 29 ans et je siégais au Conseil communal. Au début on me disait même ‘on ne vous entend pas bien’ ». Se faire entendre et élever sa voix, dans un univers encore très masculin, c’est nager à contre-courant. « Même les termes ne sont pas féminisés, on dit encore Madame l’échevin. C’est symptomatique ». 

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Le monde politique apparait toujours comme un espace rude « avec des codes masculins qui véhiculent des images et stéréoptypes dont les femmes pourraient être exclues » explique Céline Fremault. « Un homme qui hurle en Conseil des Ministres, il a du caractère. Une femme qui hurle, elle est hystérique ou fatiguée ». Même pour ces femmes têtes de liste, se présenter en politique reste impressionnant.  « C’est parfois plus difficile pour certaines femmes de s’affirmer, il y a aussi une peur de perdre sa féminité en ayant l’air agressive » rejoint Alexia Betrand.

Un homme qui hurle en Conseil des Ministres, il a du caractère. Une femme qui hurle, elle est hystérique ou fatiguée.

Où sont les femmes ?

La candidate MR s’interroge aussi sur question du calendrier électoral. « En octobre c’est la rentrée scolaire, une période épouvantable pour les femmes ! C’est difficile d’entrer en campagne début septembre. Cela demande un sacrifice énorme pour une femme tête de liste qui a des enfants. Les hommes aussi bien sûr ont des enfants, mais en général la femme continue à assumer plus de charges ». Et la question des horaires devient aussi un enjeu politique. « En fixant des réunions politiques en fin de journée on exclut une frange de la population, car la garde des enfants par une majorité de femmes, c’est une réalité » constate Caroline Lhoir. Céline Frémaut avoue avoir déjà dû rater des réunions politiques pour s’occuper de ses quatre enfants.

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Et de ces obstacles naît la difficulté à trouver des femmes pour se présenter sur les listes électorales. Elise Williame reconnait que « c’est beaucoup plus difficile de trouver des femmes, pour elles c’est clairement encore compliqué au niveau de l’organisation avec leur famille et leur travail. Et ce sont des arguments que l’on trouve peu dans la bouche des hommes. Il y a aussi une méconnaissance du monde politique, qui peut faire peur ». Dans un monde très masculin, « les femmes sont plus frileuses. Il faut avoir de l’assurance» confirme Sophie Lecron. La tête de liste MR à Woluwé-Saint-Pierre tire la même conclusion : « les femmes ont moins envie de s’exposer, c’est plus difficile de trouver des femmes sur les listes car elles n’ont pas envie de rentrer dans un univers conflictuel ».

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La candidate Amélie Pans à Woluwé-Saint-Lambert.

Ouvrir des portes

Mais être une femme candidate tête de liste aux communales amène aussi des retours positifs et des marques de soutien de la part de la population. « Les citoyens sont attentifs à cela. Je vois aussi l’effet sur les femmes. Et je n’hésite pas à insister sur l’argument d’avoir une femme tête de liste, je suis la seule dans ma commune » sourit Amélie Pans. « Je suis mère de quatre enfants entre 3 et 17 ans. Autant vous dire que pour gérer les 36 candidats de ma liste, je suis rodée ! »

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« Certains hommes de ma liste sont fiers d’avoir une femme tête de liste. Et quand on fait du porte-à porte comme candidate, on a plus de chance qu’une femme nous ouvre » confirme Alexia Bertrand. « Cela permet parfois d’aborder des situations privées, de discuter. Est-ce qu’elles auraient raconté cela à des hommes? » Chez Ecolo, ce sont les femmes qui récoltent le plus de votes des électeurs tout genres confondus. « Cela facilite d’être une femme dans le parti » admet Sarah Turine. Un avantage que le parti rend bien à la gente féminine : les mesures internes de la formation politique (services de garde, budget de baby-sitting, réunions fixées après 20h) facilitent la possibilité de se retrouver têtes de listes. A Bruxelles, elles sont 8 sur les 19 communes.

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Ces personnalités politiques têtes de listes s’engagent pour l’égalité de genre dans leurs programmes et sont attentives aux expériences des autres femmes dans leurs communes. Elles se préoccupent d’enjeux et de problématiques qui sont justement des matières locales. La parité dans la représentativité est nécessaire pour que les enjeux liés aux réalités des femmes soient pris en compte. Pour certaines, être et travailler avec des femmes permet aussi de faire de la politique différement : moins d’égo, de vision à court terme, de combats de coqs et de tentatives de récupération politique, un regard différent, peut-être plus ancré dans la réalité. Et si aucune ne veut jouer la carte de la femme, ni se considérer comme victime, elles ne laissent passer aucune remarque sexiste. « Je suis un pitbull en la matière » confie Céline Frémault.

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