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Sergueï Lavrov : « La Syrie n’a pas subi le sort de l’Irak et de la Libye, tant mieux »

Sergueï Lavrov, le 12 octobre à Moscou. Né en 1950 dans une famille arménienne, il prend le nom de sa mère, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères soviétiques. © Vlada Krassilnikova | © Kay Nietfeld/dpa

Politique

Ministre des affaires étrangères depuis quatorze ans, le bras droit de Poutine répond aux séries d’accusations dont la Russie est l’objet.

Paris Match. La Russie est accusée d’ingérence dans les élections américaines, de piratage de l’Agence mondiale antidopage et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Qu’avez-vous à dire?
Sergueï Lavrov. J’ai du mal à aborder ce sujet de façon sérieuse, car les preuves sont rapportées par les médias. Nous ne pouvons examiner des allégations qui font de la Russie la source de tous les péchés mortels sans avoir recours aux normes juridiques créées pour ce genre de situation. Récemment, on nous a mis sur le dos la mort de l’ancien président de la compagnie Aeroflot, M. Nikolaï Glouchkov. Il avait obtenu l’asile politique à Londres et avait évoqué ses liens avec les services de renseignement. Nous sommes habitués à ce genre de provocation. Dans l’affaire Sergueï Skripal, en cas de différend entre deux pays membres, la Convention sur l’interdiction des armes chimiques stipule qu’un examen professionnel des faits s’impose. Skripal a la double nationalité, russe et britannique. Sa femme est russe. Les conventions internationales obligent Londres à nous donner accès à elle. Or nous en sommes privés. Les réponses sont toujours vagues, nos questions sont concrètes : où est Sergueï Skripal? Pourquoi des visas ont-ils été refusés à sa famille? Pourquoi sa femme n’a-t-elle pas le droit de lui rendre visite? Si nos collègues occidentaux veulent nous faire sortir de nos gonds, c’est qu’ils lisent mal les livres d’histoire. Mais nous resterons ouverts pour une discussion sérieuse, juridique, loin de toute propagande.

Emmanuel Macron a eu des mots très durs à l’égard de la Russie. Dans le même temps, il a manifesté le souhait de revigorer les rapports entre nos deux pays. Est-ce une nouvelle ère?
J’aimerais que sa bonne volonté se traduise concrètement. Pour le moment, nous faisons l’objet d’accusations de la part de Paris, qui portent notamment sur nos médias. Sputnik, Ria Novosti ou RT France ne disposent pas d’accès à l’Elysée et à d’autres officines de la République française. Nous entendons les critiques. Nous sommes néanmoins sensibles à la volonté de dialogue exprimée par le président Macron. L’Histoire montre, hélas, que trop souvent la bonne volonté s’estompe. Après le terrible attentat de Nice le 14 juillet 2016, François Hollande s’était rendu en Russie. Le président Poutine et lui étaient parvenus à un accord de coopération en matière de lutte contre le terrorisme. Il n’y a pas eu de suite concrète. Il reste que, sur la Syrie, nous disposons d’un canal bilatéral très utile. L’été dernier, une initiative commune de Poutine et Macron a permis de faire parvenir de l’aide humanitaire française dans la Ghouta orientale grâce à des moyens de transport russes. Nous sommes prêts à la renouveler. Nous menons une coopération active avec la France sur le dossier ukrainien, avec, comme but, l’application des accords de Minsk. Des problèmes existent mais, avec la volonté des deux parties, ils sont tout à fait surmontables.

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A Alep, dans la Ghouta, depuis 2015, à chaque étape de la guerre en Syrie, la Russie est accusée de faire usage d’une supériorité aérienne écrasante contre des populations civiles au sein desquelles se trouvait la rébellion. En tant que diplomate, regrettez-vous qu’il ait fallu tant de morts pour finalement garder Bachar El-Assad au pouvoir dans un pays en ruine?
Aucun être humain normalement constitué ne saurait rester indifférent devant les souffrances des populations civiles. Dans toutes les conventions dont la Russie, la France et d’autres pays sont signataires, il y a une obligation de protéger les civils : éviter les tirs contre les hôpitaux, les écoles et les zones d’habitation, même les sites à double destination. Se poser la question de comment la civilisation occidentale ou la Russie s’acquittent de ces obligations nous impose de remonter dans l’Histoire : en 1999, quand l’Otan a bombardé la Yougoslavie, on ne faisait pas la différence entre sites civils ou à double usage. Le ministère de la Défense et l’état-major serbes ont été bombardés, mais également un pont au passage d’un train. La Libye a été bombardée par l’Otan, des frappes dirigées par la France en violation des résolutions du Conseil de sécurité. En 2011, malgré l’embargo, les militaires français fournissaient des armes aux opposants à Kadhafi. Nous mesurons aujourd’hui ce que cela a donné : une catastrophe humanitaire, des flux de migrants en Europe et le déferlement sur l’Afrique noire de terroristes, pour certains équipés d’armes françaises. Quelque temps après les bombardements sur la Libye, Laurent Fabius, l’ancien ministre des Affaires étrangères, m’avait appelé. Selon Bamako, des djihadistes partis du nord du Mali se rapprochaient des positions du contingent français. La France entendait les stopper avec l’aval du Conseil de sécurité, et j’y étais favorable. J’ai dit à Laurent Fabius : «Il faut que tu comprennes que vous allez affronter les mêmes personnes que vous avez armées en Libye.» Il a ri et m’a dit : «C’est la vie.» Eh non ! Mesdames et messieurs, la politique ce n’est pas : «C’est la vie !» Pour répondre à votre question, en Syrie, nous avons fait face à un problème identique.

« Comme souvent en Syrie, les Etats-Unis jettent de l’huile sur les braises »

Bernd von Jutrczenka/dpa

Bachar El-Assad a déclaré que la situation à Idlib (le dernier bastion des rebelles) était «temporaire». Pensez-vous que vos partenaires turcs sont capables de désarmer les djihadistes présents dans la zone? Quelle issue pour cette dernière phase de la guerre?
C’est un accord vraiment temporaire. Il faut voir ce que cela donnera à la fin, quand la Syrie aura retrouvé son intégrité et quand les forces des pays qui n’ont pas été invitées par le gouvernement quitteront le territoire. L’accord de Sotchi se met en place [à Idlib], avec une zone démilitarisée où nous organisons le retrait des armements lourds. Les Syriens font pression sur l’opposition pour qu’elle participe à ce retrait. En revanche, je ne suis pas d’accord avec vous sur le fait qu’Idlib est la dernière région qui pose problème en Syrie. A l’est de l’Euphrate, des choses inacceptables se produisent. En s’appuyant sur les Kurdes, les Etats-Unis sont en train de créer des Etats quasi indépendants échappant aux autorités légitimes de la Syrie. Comme souvent, ils jettent de l’huile sur les braises. Je vous invite à vous souvenir de la fiole brandie par Colin Powell à la tribune de l’Onu, ou de George Bush Jr annonçant le triomphe de la démocratie en Irak. Où en est-on? Rappelez-vous aussi l’exécution de ce pauvre Kadhafi dont Hillary Clinton se félicitait. Conséquence : un désastre en Libye. La Syrie n’a pas subi le même sort et c’est tant mieux.

Sous la présidence Trump, les Etats-Unis ont tourné le dos aux accords sur le climat et le nucléaire iranien. Avec un allié si imprévisible, de nombreuses voix réclament une Europe dotée d’une défense indépendante. Etes-vous favorable à une Europe forte?
Nous l’avons toujours dit, et ce ne sont pas de vaines paroles, nous sommes favorables à une Europe forte et stable. Une Europe qui définit elle-même son avenir et ses partenaires. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui elle soit indépendante. Des leaders européens en ont pris conscience. C’est le cas d’Emmanuel Macron avec son projet de réforme de l’Union européenne. Sur la sécurité, Macron et d’autres dirigeants estiment que l’Europe ne peut plus miser exclusivement sur les Etats-Unis. Je le dis de manière tout à fait neutre, c’est un droit dont l’Europe dispose. Maintenant, comment cela sera-t-il formulé? Je l’ignore. Car, dans le même temps, on parle de créer un «Schengen militaire» qui permettrait d’acheminer des armes lourdes plus rapidement jusqu’aux frontières de la Russie. Il y a ces manœuvres organisées par l’Otan dans les pays Baltes, en Pologne et en Roumanie. Par contraste, celles entre la Russie et la Chine se sont déroulées au milieu de la Sibérie. Les Polonais ont même eu l’idée d’inviter une division américaine, ce qui constituerait une violation de l’accord entre la Russie et l’Otan. Nous suivons ces développements avec préoccupation, car il en va de notre sécurité. Oui, nous voulons une Union européenne autonome et forte, mais les questions de sécurité ne doivent pas se traiter en coulisses avec l’Otan.

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Ces manœuvres ne réveillent-elles pas la crainte d’une guerre mondiale?
J’espère que nous n’en arriverons pas là. L’absence de dialogue entre les militaires russes et l’Otan est néanmoins préoccupante. Le Conseil Otan-Russie s’est réuni trois fois, sans résultat. Il s’agissait en réalité de prétextes pour nous accuser de tous les péchés mortels et satisfaire les caprices des Ukrainiens qui ne pensent qu’au maintien des sanctions contre nous. Si nous avons accepté ces discussions, c’était pour parler de l’Afghanistan, de la lutte contre le terrorisme, de dossiers bien plus vitaux que la crise en Ukraine. Hormis les rencontres entre représentants permanents, toutes les formes de coopération entre la Russie et l’Otan sont suspendues. Notre chef d’état-major, le général Guerassimov, s’entretient régulièrement au téléphone avec son homologue à l’Otan, le général Scaparrotti, mais est-ce suffisant alors que le risque d’un incident non prémédité augmente? Récemment, en Estonie, un chasseur espagnol a tiré un missile air-air. Dieu merci, personne n’a été touché. Imaginez, s’il avait atterri sur notre territoire qui est tout proche… Personne ne sortirait vainqueur d’une guerre nucléaire.

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