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80 ans de la « nuit de cristal » : l’énigmatique Herschel Grynszpan

Herschel Grynszpan peu de temps après son arrestation à Paris. | © Herschel Grynszpan peu de temps après son arrestation à Paris. © Mémorial de la Shoah

Politique

Son chemin d’exil et de révolte passa par Bruxelles et par Paris où, le 7 novembre 1938, il commit un attentat qui a servi de prétexte au déclenchement de la « Nuit de cristal ». Il n’avait que 17 ans…  

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, il y a tout juste quatre-vingts ans, l’Allemagne nazie se rendait coupable d’un immense pogrom contre les juifs qui vivaient sur le territoire du Troisième Reich. Durant cette « Nuit de cristal », deux cents synagogues furent détruites, 7 500 commerces et entreprises exploités par des juifs furent saccagés, une centaine de juifs furent assassinés et près de 30 000 arrêtés et déportés vers des camps de concentration. Une criminalité d’Etat, une criminalité raciste annonciatrice de la Shoah, que la dictature d’extrême droite présenta comme « une réaction spontanée de la population » à un attentat commis le 7 novembre 1938 à Paris, lequel coûta la vie à Ernst vom Rath, un secrétaire de l’ambassade allemande. Aujourd’hui encore, les motivations de l’auteur, un gosse alors âgé de 17 ans, interrogent les historiens. Il s’appelait Herschel Grynszpan et son chemin d’exil et de révolte passa d’abord par la capitale belge.

La dictature hitlérienne avait déjà commencé la persécution des juifs

Chaque fois qu’il se promène dans la rue des Tanneurs à Bruxelles, l’émotion de John Zalane est immense. C’est dans ce quartier proche de la gare du Midi que vécurent beaucoup de ses parents au cours du siècle passé. Une famille presque totalement décimée par la Shoah. Originaire des environs de Kiev, son grand-père arrive en Belgique en 1913. Cinq ans plus tard, après avoir travaillé pour Cockerill et pour les chemins de fer belges, cet ingénieur s’installe dans les Marolles. Le centre historique de la capitale belge abrite alors une importante communauté juive, constituée essentiellement de personnes venues d’Europe de l’Est. Itskhok Zaslavsky s’investit ensuite dans le secteur de la maroquinerie. Ses affaires prospèrent.

John Zalane est passionné par l’histoire de son arrière-cousin. « Durant son séjour en Bruxelles, Herschel a travaillé pour mon grand-père qui fabriquait des chaussures à hauteur du n°90 de la rue des Tanneurs » C’est à cet endroit précis que cette photo a été prise. © Ronald Dersin

Aux alentours du 90-92 de la rue des Tanneurs, il achète plusieurs immeubles. Il fait venir des membres de sa famille et de celle de sa femme, originaire de Pologne. Quand les Allemands envahissent la Belgique, la famille rassemble quarante personnes. Après la guerre, après les rafles, après Auschwitz, ils ne sont plus que quatre, dont un jeune homme qui, dix ans après la guerre, sera le père de John. Parmi ces frères, ces neveux, ces cousins qui trouvèrent un temps refuge à Bruxelles, il y eut un jeune Polonais né en 1921, un « ado » comme on dirait aujourd’hui. Il s’appelait Herschel Feibel Grynszpan. Il vint de Hanovre au milieu des années 1930, dans ce temps où la dictature hitlérienne avait déjà commencé la persécution des juifs. Des crimes d’Etat, des crimes racistes qui étaient commis sous l’œil indifférent des démocraties européennes désireuses, avant toute considération humanitaire, d’éviter la guerre avec l’ogre nazi. Cette politique du « déshonneur » pour reprendre l’expression de Winston Churchill, conduisit aux désastreux accords de Munich (septembre 1938) et, bien sûr, ne sauva pas la paix.

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« Herschel est arrivé à Bruxelles le 25 juillet 1936 »

Quatre-vingts ans plus tard, avec John, nous voici à hauteur du n°41 de la rue des Tanneurs à Bruxelles. Inséré dans le trottoir, un pavé de la mémoire témoigne du passage d’Herschel Grynszpan tout près de là, dans une maison qui portait le n°37. L’immeuble fut démoli après la guerre. Quelques mètres plus loin, un square honore son nom avec la mention « Juif et résistant, il tue à Paris en novembre 1938 un diplomate nazi, prétexte à la Kristallnacht. »

« Herschel est arrivé à Bruxelles le 25 juillet 1936 », nous raconte son arrière-cousin, qui se passionne pour son histoire. « D’abord, il a logé chez son oncle Wolf, boulevard du Midi. C’était un gamin qui avait beaucoup de caractère. Il était assez peu discipliné et trouvait ses hôtes trop vieux et trop calmes. Finalement, il a pu habiter au n°37 de la rue des Tanneurs. Cela lui convenait mieux, car chez les Zaslawsky vivaient également d’autres enfants. Durant son séjour en Belgique, Herschel a travaillé pour mon grand-père qui fabriquait des galoches, des pantoufles et des chaussures à hauteur du n°90 de la rue des Tanneurs. A cet endroit se trouvait une “impasse des Souliers”, qui a aujourd’hui disparu mais dont il subsiste une plaque de rue. Juste à côté, au n°92, se trouvait le commerce de gros en maroquinerie de mon grand-père. Mais Herschel s’est surtout fait remarquer par une aventure amoureuse avec Tatiana Igolinsky, qui habitait le n°35. Une histoire qui avait fait scandale, parce que cette jeune fille n’était autre qu’une cousine. »

Près de 30 000 juifs furent déportés en novembre 1938, des milliers d’autres furent tués. Une criminalité d’Etat qui annonçait la Shoah. © Doc

Pour Grynszpan, « Bruxelles n’était qu’une étape. Son but était de rejoindre la Palestine. En avril 1937, ma grand-mère et sa soeur l’ont aidé à passer en France où il arriva sans papiers avec l’espoir, le moment venu, de se rendre à Marseille pour embarquer à bord d’un bateau vers la Terre promise. A Paris, il a séjourné chez son oncle Abraham, mais n’obtenant pas d’être régularisé, il fut bientôt sous le coup d’un ordre d’expulsion du territoire. C’était un jeune homme conscientisé. Il lisait la presse. Il entretenait une correspondance avec ses parents qui vivaient encore à Hanovre. Les persécutions qu’on l’on infligeait aux juifs le révoltaient. »

« Mon arrière-cousin est un héros »

Le 3 novembre 1938, Herschel Grynszpan reçoit une carte postale lui apprenant qu’au même titre que des milliers d’autres juifs d’origine polonaise installés en Allemagne, son père, sa mère, son frère et sa soeur ont été expulsés de leur domicile, que les nazis les ont envoyés vers un pays ne voulant pas d’eux et qu’ils se trouvent avec d’autres malheureux sans abri, bloqués dans un no man’s land, piégés dans le camp de Sbaszyn, entre deux pays antisémites. « Ce fut la goutte qui fit déborder le vase », reprend John. « Herschel était en colère. Il voulait poser un acte qui attirerait l’attention du monde sur les crimes dont les juifs étaient les victimes dans l’Allemagne nazie. Le 7 novembre 1938, il se rendit à l’ambassade d’Allemagne et tira cinq balles sur le secrétaire d’ambassade Ernst vom Rath. Deux jours plus tard, le diplomate mourut de ses blessures. Mon arrière-cousin est un héros. Il a été le premier juif qui commit un attentat contre un officiel nazi de nationalité allemande. A 23 heures, dans la nuit du 9 au 10 novembre, débuta la “Nuit de cristal”, présentée par la propagande hitlérienne comme une réponse à l’attentat commis à Paris. Comme si ce régime raciste avait eu besoin d’un prétexte pour commettre des crimes qu’il avait planifiés depuis longtemps ! »

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John Zalane est passionné par l’histoire de son arrière-cousin © Ronald Dersin

Un autre auteur d’attentat célèbre dans la famille

Constat assez extraordinaire, John Zalane compte un autre auteur d’attentat célèbre parmi ses ancêtres : le militant révolutionnaire Sholem Schwarzbard qui, le 25 mai 1926, abattit de sang-froid à Paris le leader nationaliste ukrainien Symon Petlioura, un raciste notoire qui avait commandité d’innombrables pogroms contre les juifs. Ce cousin-là fut finalement acquitté par un jury populaire français, tandis que le combat livré par son comité de soutien déboucha sur la création à Paris de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, l’actuelle Licra. Dans les années 1920, le frère de Sholem Schwarzbard, un certain Samuel, vécut quelque temps au n°92 de la rue des Tanneurs.

Quant à Herschel Grynszpan, il ne fut jamais jugé. Il est mort, pense-t-on sans certitude, dans un camp de concentration allemand, peu de temps avant la fin de guerre. A Bruxelles, au début de la rue des Tanneurs, une plaque de rue rappelle le passage d’un jeune homme qui voulut se révolter contre l’inacceptable. Mais dans cette rue, on trouve aussi une autre trace bien étonnante de son passage. Au n°90, là où Itskhok Zaslavsky avait sa fabrique de chaussures, là où Herschel travailla un temps, John nous montre les restes en lambeaux d’un papier journal collé sur une porte (voir ci-contre) : « A cet endroit, mon grand-père avait fait coller les pages de Naye Press, un journal communiste yiddish qu’il recevait par abonnement depuis Paris. Si on prend la peine de déchiffrer le texte, on se rend compte qu’il raconte le meurtre d’un attaché d’ambassade allemande à Paris, le 7 novembre 1938, par un certain Herschel Grynszpan.

« La vérité est sans doute plus complexe »

En première lecture, « l’affaire Grynszpan » est limpide : un jeune exilé à peine sorti de l’enfance est choqué par les persécutions infligées aux juifs dans l’Allemagne nazie. Il vient d’apprendre que ses propres parents sont en péril. Il veut protester par un attentat. L’acte qu’il pose est un cri de révolte, un message lancé à l’adresse du monde pour que les consciences se réveillent. Après avoir acheté un revolver, il se rend à l’ambassade d’Allemagne et tire sur le premier fonctionnaire nazi qu’il rencontre… Mais comme l’explique Corinne Chaponnière qui a enquêté pendant plusieurs années sur « l’affaire Grynszpan », le dossier est plus complexe. Cette journaliste a consulté toutes les archives disponibles en France et en Allemagne, des rapports de police aux comptes-rendus de séances ministérielles. Une enquête remarquable qui a débouché sur un livre passionnant, mais aussi sur le constat que bien des zones d’ombre demeurent quatre-vingts ans plus tard.

A Bruxelles, un square rend hommage à Herschel Grynszpan © Ronald Dersin

Chaponnière explique que l’hypothèse du « cri de révolte » est « la lecture la plus souvent admise par les très nombreux historiens, journalistes et passionnés qui se sont penchés sur ce dossier. Elle se base sur l’aveu initial de l’auteur dès le jour des faits. Il le dit tout de suite aux enquêteurs : « J’ai pensé à un acte de protestation. Je voulais entreprendre quelque chose qui attirerait l’attention du monde sur les méthodes allemandes. » On trouve aussi dans son veston une photo de lui, sous forme de carte postale comme cela se faisait souvent à l’époque, avec au verso une adresse à ses parents par laquelle il revendique l’acte, lui donnant donc clairement un caractère politique. Toutefois, cette version de « l’affaire Grynszpan » n’est pas totalement satisfaisante. La vérité est sans doute plus complexe. Au bout d’une investigation qui a duré plus de trois ans, j’ai acquis la conviction qu’Herschel Grynszpan n’a pas tiré par hasard sur le conseiller vom Rath, que c’est cet homme-là et pas un autre qu’il visait. »

Pour en savoir plus

L’entretien complet avec Corinne Chaponnière se trouve ici. Cette journaliste est l’auteur du livre : Les Quatre coups de la Nuit de cristal, Albin Michel, Paris, 2015.

 

 

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