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#MeTooEP : Quand le Parlement européen échoue dans sa réponse aux cas de harcèlement

Parlement européen

Face au manque d'initiatives mises en place par l'institution, des fonctionnaires et assistants politiques ont décidé de prendre les choses en main.  | © Pietro Naj Parlement européen

Politique

L’apparition de la plateforme #MeTooEP dénonçant les cas flagrants de harcèlement et jeux de pouvoir autour de l’hémicycle, montre qu’un an après le mouvement #MeToo, le Parlement européen a n’a pas donné une réponse suffisante aux cas de harcèlement et de sexisme dénoncés entre ses propres murs. 

 

Fin septembre, la plateforme #MeTooEP, lancée par des travailleurs du Parlement européen, (re)lève le voile sur les nombreux problèmes de harcèlement sexuel qui touchent les assistants parlementaires, stagiaires ou fonctionnaires travaillant au cœur de l’organe législatif démocratique européen. Un an après le mouvement #MeToo, ces (trop) nombreux témoignages anonymes sonnent comme l’aveu d’un échec flagrant de l’institution à mettre en place des mesures efficaces pour faire face au harcèlement sexuel entre ses propres murs. Pour l’eurodéputé catalan Ernest Urtasun, interrogé par ParisMatch, « Deux choses ont mené à la création du mouvement #MeTooEP : tout d’abord il y a un sérieux problème dans cette institution. Et ensuite, il n’a pas été pris assez sérieusement. Je pense que le mouvement #MetooEP a vu le jour en raison du manque de réaction de la part des autorités publiques ». 

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Jeux de pouvoir

Sur la plateforme, les histoires sont glaçantes. Des jeunes professionnelles violées, des assistantes harcelées, un nombre infini de gestes et commentaires déplacés. On peut déduire que dans cet univers compétitif où chaque place est chère, ceux qui clament parfois haut et fort « travailler pour une Europe plus égalitaire » ne sont pas les derniers à abuser de leur position de pouvoir. « Quand il a finalement accepté que je n’étais pas intéressée, il a décidé de se venger. Il a commencé à se plaindre de la qualité de mon travail auprès de ma hiérarchie et des députés avec lesquels je travaillais », raconte l’un des témoignages. « Le problème, c’est que quand on manque d’expérience professionnelle, c’est difficile de déterminer ce qui est en dehors des limites. Quand il y a eu le premier geste déplacé, je me suis rendu compte que tous les commentaires et regards qu’il y avait eu avant cela n’étaient pas acceptables eux non plus. Mais ces derniers ne me semblaient pas assez importants que pour faire des vagues. Je ne voulais pas me griller d’entrée de jeu », explique à ParisMatch une ancienne stagiaire.

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Bilan #MeToo négatif

Pourtant, en pleine explosion du mouvement #MeToo il y a un an, le sujet avait été largement débattu par les eurodéputé(e)s. En novembre 2017, plusieurs élues avaient raconté leur histoire en session plénière, parmi lesquelles l’Allemande Terry Reintke  (sur la vidéo ci-dessus). Deux pétitions avaient également été lancées pour lutter contre le harcèlement au sein de l’institution. En interne, des gestes positifs avaient alors été amorcés, comprenant notamment la signature en octobre 2017 par les membres du Parlement d’une résolution contre le harcèlement sexuel au sein de l’institution, comprenant de nomberuses mesures pour lutter contre le fléau.

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Mais un aujourd’hui, le bilan est négatif. Pour l’assistante parlementaire Jeanne Ponte, à l’initiative de plateforme #MeTooEP, le sujet n’a pas été pris suffisamment au sérieux : « Il est probable que les victimes ne se plaignent pas officiellement par crainte des éventuelles représailles qu’elles pourraient subir. Le fait que le nombre de cas enquêtés semble être faible ne reflète en rien l’ampleur ou la gravité du problème », a-t-elle expliqué lors d’une conférence de presse. « Il y a un manque de protection pour les victimes – cela signifie que le système ne fonctionne pas », dénonce l’eurodéputée Amelia Martínez-Lobo. Un des témoignages révèle en effet qu’une plainte introduite en octobre 2017 n’a eu aucun retour. Face à ce manque d’initiatives mises en place par l’institution, des fonctionnaires et assistants politiques ont décidé de prendre les choses en main. Ceux qui se cachent derrière le site MeTooEP.com réclament alors des formations obligatoires contre le harcèlement sexuel pour les députés européens et les personnes occupant des postes élevés, et un comité anti-harcèlement composé de médecins et de soutiens appropriés pour les victimes.

Ernest Urtasun
Ernest Urtasun, membre catalan du groupe des verts au Parlement européen ©  PAU BARRENA / AFP

Pour l’eurodéputé vert Ernest Urtasun, membre de la commission FEMM – Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres – cette plateforme a le potentiel de faire changer les choses. Lui qui se montre un fervent défendeur de plus d’égalité au sein de l’organe législatif explique la tâche y est particulièrement ardue. Il dénonce alors un manque  de volonté de la part du Bureau – instance qui fixe les principales règles de fonctionnement du Parlement européen. Face aux accusations, l’organe s’est contenté de « ré-appuyer l’importance des mesures déjà en place » : « Je pense que certaines personnes du Bureau ont peur d’aller trop loin, parce que cela pourrait avoir un impact sur les personnes accusées, ce qui est bien entendu totalement inacceptable. Si on prend cette question au sérieux et si les mesures impliquent que certains députés seront touchés, il faut le faire. Ils doivent accepter les conséquences de ce qu’ils ont fait. Ce que l’on voit à la place, c’est une certaine intention de cacher des problèmes. Mais pour changer les choses, il faut que les problèmes soient montrés au grand jour et il doit y avoir des conséquences ». La résolution réclamait notamment une formation en genre pour les députés européens, et un audit externe sur les mécanismes en place au sein de l’institution contre le harcèlement. Ces derniers n’ont eu aucune suite, ou ont été mis en place de façon limitée.

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Manque de volonté politique

Un exemple flagrant : cette semaine était organisé le premier training sur le genre destiné aux membres du Parlement européen. L’initiative est louable. Sauf que ce dernier étant facultatif, le succès a été plus que mitigé. Ernest Urtasun en revenait lorsque nous l’avons interrogé : « Nous n’étions que 21 eurodéputés présents [Sur 751, soit un peu moins de 3%] . C’est pour ça que nous voulions le rendre obligatoire », se désole-t-il. Et ce manque d’équité au cœur du Parlement européen n’est pas pour favoriser des législations allant vers plus d’égalité. Urtasun l’admet : « Nous sommes loin d’être parmi les législateurs les plus avancés en la matière. Le problème est aussi que le travail de notre comité FEMM est loin de faire l’unanimité auprès des autres eurodéputés, qui considèrent souvent que ce que nous défendons est secondaire ». Une définition européenne de l’harcèlement sexuel, mais aussi de l’espace public se font encore attendre, à l’instar d’investissements supplémentaires pour l’éducation de genre. Alors qu’on estime que jusqu’à  55% des femmes ont été victimes de harcèlement au sein de l’Union européenne.

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