Paris Match Belgique

Michelle Obama, mémoires d’une Première dame pas rangée

"Barack et moi avons habité quelque temps l'appartement d'Euclid Avenue où j'ai grandi. Nous étions deux jeunes avocats." | © Photo courtesy of the Obama Robinson Family Archives

Politique

Dans Devenir, son autobiographie, la femme du premier président noir des États-Unis déclare son amour à Barack et son désamour pour la politique. 

« Madame, dans quelques minutes votre vie va changer à jamais », annonce le bodyguard à Michelle Obama. Son mari vient d’être élu le 44e président des États-Unis. Un cortège officiel de 20 véhicules aux vitres teintées surgit à vive allure, toutes sirènes hurlantes. Rien ne sera jamais plus comme avant. C’est l’une des anecdotes que l’ex-First Lady raconte dans son autobiographie, Devenir. Cinq cents pages dans lesquelles elle lève le voile sur ses joies comme ses peines. Ses succès et ses échecs. Les instants privés comme les moments publics. Et sur Barack, l’homme qui l’a menée à la Maison-Blanche, « cette forteresse silencieuse et hermétique où l’épaisseur des fenêtres étouffe presque tous les bruits extérieurs ».

C’est à lui qu’elle adresse ses plus grands remerciements : « À Barack, mon mari, mon amour, mon conjoint depuis vingt-six ans. Merci pour ton aide et tes conseils pour la rédaction de ce livre. […] D’avoir su où donner un léger coup de crayon. » Barack, on s’en doutait, a validé les Mémoires de Michelle, publiées un an avant les siennes. L’heure du bilan a sonné pour cette femme hors du commun qui, à 54 ans, estime « être toujours en devenir ». Qui peut imaginer cette sensation de liberté après huit années de prison dorée ? Cette joie immense de retrouver les plaisirs simples : se faire griller, en pleine nuit, dans la cuisine silencieuse de leur nouvelle maison à Washington, deux toasts, y ajouter une tranche de cheddar, fouler la pelouse du jardin pieds nus, en short, sans qu’aucun membre du Secret Service lui ordonne de rentrer.

Lire aussi > « Barack voulait être candidat, je ne le voulais pas », assure Michelle Obama

L’ex-First Lady tente de comprendre comment, d’une enfance dans un quartier pauvre de Chicago, son destin l’a conduite aux sommets. Un père infirme atteint de sclérose en plaques, une mère dévouée à ses enfants. Une éducation exemplaire, des parents aimants. Michelle s’observe avec lucidité : « J’étais une ergoteuse tendance dictatoriale. Une petite fille déterminée, bagarreuse, consciente des injustices. » Elle intègre vite qu’il faudra travailler dur à l’école. Elle aime ça, la petite Robinson. Son quartier de South Side n’est pas encore habité exclusivement par des Noirs.

« La couleur de notre peau nous rendait vulnérables. Nous devions faire avec. » Tout est compliqué : être une Noire chez les Blancs comme chez les Afro-Américains. Lorsque sa cousine lui reprochera : « Tu parles comme une Blanche », elle en gardera longtemps un sentiment trouble. « Miche », son nickname, se livre avec sincérité sur ses premières règles, son premier soutien-gorge, son premier petit ami. Ainsi que sur les suivants et le plaisir qu’elle éprouvait à « rouler des pelles ». Elle découvre la politique aux côtés de son père et de la fille de Jessie Jackson. Déjà, elle déteste. Sa devise, « No pain, no gain », la conduit, comme son frère Craig, à Princeton, l’une des meilleures universités du pays. Là encore, sa couleur de peau est une particularité. Les Noirs sont moins de 10 % : « Des graines de pavot dans un bol de riz. »

Je n’ai aucune intention de me présenter à la présidence.

C’est dans la deuxième partie de Devenir que Michelle – pas encore Obama – se livre intimement et parfois avec humour. Avocate, elle s’apprête à accueillir un stagiaire dénommé… Barack. Le jeune homme a bonne réputation mais, écrit-elle : « L’expérience m’avait appris qu’il suffisait de faire enfiler à un Noir plus ou moins intelligent un costume pour que les Blancs perdent la boule. » Mais c’est bien elle qui la perd, la boule. Un premier baiser et c’est « une explosion ébouriffante de désir, de gratitude, d’épanouissement et d’émerveillement ». Michelle comprend que « la vie avec Barack ne serait jamais insipide ». Un brin midinette, elle dit tout des premiers mots d’amour, de la demande en mariage – la scène vaut le détour – et ne cache rien des conflits. « Comme tout nouveau couple, nous apprenions à nous disputer. J’ai tendance à hurler quand je suis en colère. J’éprouve une sensation physique intense, une sorte de boule de feu… » Il lui faut apprendre à vivre avec cet homme, certes exceptionnel mais désordonné, toujours en retard et parfois égoïste.

Lire aussi > Le discours d’adieu de Michelle Obama à la Maison-Blanche

Juste après leur mariage, Barack lui annonce son départ en Indonésie, cinq longues semaines afin d’achever l’écriture des Rêves de mon père. « Une lune de miel avec lui-même. » Cette période est celle du double deuil pour Michelle, la perte de son père et le décès, à 26 ans, de sa meilleure amie. Cette étape est aussi celle de la crise existentielle. La nouvelle Mme Obama tient un journal. Il n’est plus question de brillante vie d’avocate mais d’un job à la mairie de Chicago. Quant au futur président, il s’engage pour le projet « Vote » incitant les Noirs-Américains à s’inscrire sur les listes électorales. Les années passent et rongent insidieusement le bonheur du jeune couple. Barack envisage une carrière de sénateur, sa femme a une autre priorité.

Michelle aborde la difficulté à avoir un enfant

C’est ici que Michelle aborde la difficulté à avoir un enfant. Des pics d’ovulation aux injections quotidiennes, jusqu’à la course à la Fiv, elle se livre sur ce combat quasi solitaire. Des émotions qui l’étreignent : « C’est à ce moment que j’ai senti naître en moi la première étincelle de ressentiment contre la politique. Je sentais déjà que les sacrifices seraient plus importants pour moi que pour lui. » Trois ans plus tard, elle reprend sa lutte pour avoir un deuxième enfant avec un Barack de plus en plus absent. Au milieu de cette vie qui s’annonce extraordinaire, Michelle devient une femme ordinaire, déchirée par la culpabilité entre son job et ses filles. « J’avais laissé mon ambition s’étioler. » Il lui faut aussi faire face à la violence du champ public. « Mon aversion pour la politique ne faisait que grandir. L’emploi du temps surchargé de Barack commençait à me taper sur les nerfs. » Ses confidences deviennent incisives. Après treize ans d’amour, Michelle révèle : « Nous nous aimions profondément mais c’était comme si, au coin de notre relation, s’était formé un nœud que nous étions incapables de démêler. » Elle réussit à convaincre son mari de consulter un conseiller conjugal. Oui, le futur maître du monde devant un conseiller conjugal pour garder son épouse ! La machine infernale de la politique est lancée, rien ne pourra l’arrêter, pas même Michelle. Malgré ses réticences, elle abdique : « Il voulait se présenter et moi pas. » Sans fausse pudeur, l’épouse évoque ses doutes : « Barack était un Noir en Amérique et je ne croyais vraiment pas à sa victoire. » De la marche vers le pouvoir, Michelle, « perméable aux jugements des autres », garde des rancœurs immuables : « J’apparaissais comme une femme en colère qui n’avait pas l’élégance qu’on pouvait attendre d’une première dame. J’étais à bout, moralement épuisée par les coups bas. » Elle ne décrit pas de moments intimes avec son homme. En campagne, il n’y en a pas. Mais leur amour, leur admiration mutuelle, le romantisme de Barack leur permet de tout surmonter, toujours.

Barack était un Noir en Amérique et je ne croyais vraiment pas à sa victoire.

Et Michelle devint First Lady. « Nous vivions désormais dans une sorte de bulle partiellement coupée de la vraie vie. […] Je sentais battre en moi une sourde inquiétude, cette impression de m’enfoncer inexorablement dans l’isolement. » Elle, la femme ambitieuse, elle, la femme libre, doit se glisser dans cette fonction mais pas à n’importe quel prix : « Je ne voulais pas être une potiche bien habillée que l’on voyait aux réceptions. » [Tiens, tiens…] Elle égrène ce qui a été considéré comme des faux pas. Mais aussi ses réussites, son combat contre l’obésité, la création du potager à la Maison-Blanche, qu’elle faisait visiter avec fierté aux autres premières dames, comme en mai 2012. Autour d’un déjeuner auquel j’ai eu l’honneur d’être conviée, elle m’expliquait comment ses légumes avaient été cuisinés pour ne pas s’attaquer aux hanches. Elle tenait parfaitement son rôle, s’inquiétant du bien-être des unes et des autres, faisait visiter les principales pièces (sur 132 !) de la Maison-Blanche. Je m’étais alors posé la question : que ressentait-elle à endosser ce rôle de maîtresse de maison, elle la femme que nous admirions ? Plus tard, elle m’entraînerait dans une école de son ancien quartier de Chicago. À un parterre de jeunes Noirs laissés-pour-compte, elle a tenu un discours volontariste, les exhortant à la réussite. Et là, je compris que cette femme engagée n’avait renoncé à rien. Aider ceux qui, comme elle, étaient nés pauvres, soutenir ceux qui, comme elle, étaient nés noirs. Mener sur le chemin les plus vulnérables, au nom d’une dette à honorer.

Lire aussi > Pour Michelle Obama, celles qui ont voté Trump « ont voté contre leur propre parole »

Michelle revient sur son acharnement à sauver sa famille de cette folie, à sortir de cette bulle infernale. Mais ne dévoile aucun secret, parle peu politique, n’émet aucun jugement. (Sauf sur Trump qui en prend pour son grade.) L’émotion est palpable lors du récit de la traque de Ben Laden et des tueries de masse récurrentes : « Rester debout après Newtown a probablement été ce qu’il y a eu de plus dur. » Le seul moment en huit ans où Barack a fait appeler sa femme en pleine journée pour la serrer contre lui. Au fil des pages, Michelle affiche son indignation : « À l’heure où les Américains se focalisent sur la menace terroriste, ils ferment les yeux sur le racisme. » Au moment où la liberté lui tend les bras, Michelle Obama précise fermement : « Je n’ai aucune intention de me présenter à la présidence. La politique ne m’a jamais passionnée. » La vraie lune de miel, c’est maintenant. Mais on l’imagine s’engager contre le racisme ou, pourquoi pas, à la mairie de Chicago. Pour un retour aux sources. Pour une éternelle fidélité à ce qu’elle est. Yes, Michelle, you can !

devenir

Devenir, de Michelle Obama, éd. Fayard.

CIM Internet