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Comment la Belgique a laissé filer le commanditaire désigné des attentats de Bruxelles et de Paris

Oussama Atar, le Belgo-Marocain de 32 ans, vétéran du djihad, cadre supposé de Daech en Syrie, est fortement suspecté d’être le commandant opérationnel à l’origine des attentats commis à Paris et à Bruxelles.

Politique

Oussama Atar, le Belgo-Marocain de 32 ans, vétéran du djihad, cadre supposé de Daech en Syrie, est fortement suspecté d’être le commandant opérationnel à l’origine des attentats commis à Paris et à Bruxelles. Fiché par la Sûreté de l’État, l’OCAM et Interpol, il est malgré tout passé sous tous les radars.

Oussama Atar, le Belgo-Marocain de 32 ans, vétéran du djihad, cadre supposé de Daech en Syrie, est fortement suspecté d’être le commandant opérationnel à l’origine des attentats commis à Paris et à Bruxelles. Fiché par la Sûreté de l’État, l’OCAM et Interpol, il est malgré tout passé sous tous les radars.

« La situation est telle qu’on ne peut plus, on ne peut plus retarder quoi que ce soit, tu vois. On doit travailler le plus vite possible et on a décidé de travailler, Inch’Allah, demain ». Ces mots terribles sont ceux de Najim Laachraoui, l’un des kamikazes de l’aéroport de Zaventem, prononcés voici bientôt un an, la veille des attentats qui ont ensanglanté Bruxelles le 22 mars 2016. Il s’agit de l’extrait d’un fichier audio crypté découvert par les enquêteurs, destiné à un contact en Syrie, un certain Abou Ahmed.

Abou Ahmed aka Oussama Atar

Manifestement, ce dernier est un personnage important. Il apparaît comme l’interlocuteur de référence du groupe. Celui auprès duquel on s’enquiert de l’opérationnalité des « frères » présents en France en vue de les former à la confection de « produits » destinés à perpétrer de nouvelles attaques. Celui aussi que l’on consulte au sujet d’autres cibles d’actions violentes. Tout porte à croire que ce mystérieux Abou Ahmed est le donneur d’ordre au départ de la Syrie. C’est également lui qui aurait commandité les attentats de Paris depuis Raqqa, le fief syrien de Daech.

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Du moins, c’est ce qui ressort des explications livrées par deux membres de l’organisation terroriste interpellés en Autriche en décembre 2015. Munis de faux passeports syriens, ils finiront par décliner leur véritable identité : Adel Haddadi, Algérien de 29 ans, et Mohamed Usman, Pakistanais de 23 ans. Ils avoueront avoir fait le voyage depuis la Syrie en compagnie des kamikazes du Stade de France, mêlés à un groupe de migrants, avant d’être stoppés sur l’île grecque de Leros et placés en détention durant trois semaines. Pendant ce temps, leurs compagnons obtenaient le statut de réfugiés et poursuivaient leur périple meurtrier jusqu’à Paris.

Incarcérés en France, Haddadi et Usman ont formellement désigné le fameux Abou Ahmed comme leur commanditaire. Un PV du 12 février 2016 relate leur récit. Ils y font état d’une rencontre dans une « maison blanche » à Raqqa où se trouvaient également les deux kamikazes de Saint-Denis. Ils décrivent Abou Ahmed comme l’individu d’environ 35 ans, d’à peu près 1,80 mètre, qui les nourrit et les conditionne durant trois jours. Usman explique : « J’étais assis, il me disait de me lever. Je me levais. Abou Ahmed allait avec moi dans un coin de la pièce. Il disait : « tu dois aller en France et y mettre fin à ta vie ». Je disais : « oui, j’y vais ».

Ces chiens savent très bien où je me trouve en ce moment.

Les deux hommes ne se sont pas contentés de livrer aux enquêteurs français le nom de guerre de leur émir. L’un d’eux, Usman, l’a par ailleurs identifié sur photo. Celui qu’il prétend reconnaître en la personne d’Abou Ahmed est Oussama Atar, Belgo-Marocain de 32 ans, né à Anderlecht, qui n’est autre que le cousin des frères El Bakraoui (leurs mères sont sœurs). C’est lui également, quoi qu’indirectement, que désigne Osama Krayem, le Suédois d’origine syrienne qui a renoncé à se faire exploser dans le métro Maelbeek.

Vétéran du djihad

Si Atar se cache derrière Abou Ahmed, il serait alors un cadre important de la branche européenne de l’Emni, la cellule de Daech installée à Raqqa, en charge des « opérations extérieures » du Califat, c’est-à-dire des attentats. Si du côté belge, on dit encore manquer de preuves pour faire endosser à Oussama Atar ce rôle-là, du côté français, les doutes semblent dissipés puisque les juges qui instruisent le dossier des attentats du 13 novembre à Paris, ont décerné un mandat d’arrêt international contre lui. Quelques semaines auparavant, l’intéressé s’était défendu dans une lettre adressée à sa mère, d’être « le cerveau qui a mis en place les attaques de Bruxelles et je n’étais pas au courant de ce que Brahim et Khalid projetaient ». Il ne disait toutefois pas un mot au sujet du carnage parisien.

Oussama Atar est un vieux briscard du djihad. Enrôlé très jeune dans les rangs d’Al Qaïda en Irak, il a été arrêté en février 2005, à Ramadi, l’épicentre de la guérilla terroriste de Ben Laden dans le pays. Remis aux autorités irakiennes, il a d’abord été condamné à perpétuité pour « crimes terroristes, importation d’armes et entrée illégale sur le territoire ». Il a ensuite été détenu dans plusieurs prisons de la force multinationale dont la tristement célèbre Abou Ghraib. Puis, en février 2007, la cour d’appel de Bagdad a ramené sa peine à dix ans de réclusion. La même année, Atar recevra en cellule une visite peu anodine, celle de son cousin venu de Belgique : Ibrahim El Bakraoui.

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Au fil du temps, une campagne de soutien et de libération menée par sa famille (avec l’aide d’Amnesty International à partir de 2010) va mobiliser plusieurs parlementaires ainsi que des élus des quatre partis traditionnels, lesquels invoqueront des raisons humanitaire et sanitaire afin d’obtenir son rapatriement. Ce qui intrigue davantage, c’est le zèle peu ordinaire déployé par les Affaires étrangères dès 2006 en vue de faire libérer Oussama Atar. Des documents officiels irakiens divulgués par La Libre Belgique fin de l’année dernière, attestent de cet empressement exceptionnel de la diplomatie belge au sujet, à tout le moins, d’un sympathisant du djihad.

Les « soldats d’Allah »

Selon les informations de Paris Match, des agents de la Sûreté de l’État ont fait le déplacement à Abou Ghraib en juillet 2006, pour rencontrer Atar et évaluer son niveau de dangerosité. Ils ont conclu en substance à un risque limité dans le chef d’un garçon ayant commis une erreur de jeunesse. Naïveté ? Erreur de jugement ? En tout état de cause, il a été relaxé en septembre 2012 et expulsé vers la Belgique où il a retrouvé la liberté. Une liberté qu’il a notamment mise à profit pour visiter en prison, à vingt reprises et apparemment sous le couvert de faux papiers, les frères El Bakraoui ! Principalement Khalid, nous dit-on, en détention à Nivelles. Selon une hypothèse plausible, il aurait ainsi pu transformer les braqueurs en « soldats d’Allah ». Puis, fin 2013, il s’est envolé pour la Tunisie à l’aide d’un passeport reçu des Affaires étrangères. Fiché par Interpol, il a été arrêté puis refoulé avant de gagner Istanbul. À partir de là, on perd sa trace. Repris depuis 2015 sur la liste consolidée (catégorie 1) de l’OCAM qui répertorie les Belges partis combattre en Syrie ou en Irak, il s’y trouverait aujourd’hui.

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Cet incroyable parcours pose de multiples questions : Comment, avec un tel pedigree, Oussama Atar a-t-il pu pénétrer vingt fois dans une prison du royaume sans éveiller l’attention ? Si c’est le cas, où s’est-il procuré de faux documents d’identité ? Pourquoi lui avoir délivré le passeport grâce auquel il a pu se rendre en Tunisie ? Pendant tout ce temps, ne devait-il pas être placé sous la stricte surveillance de la Sûreté de l’État qui l’avait classé niveau 2 sur l’échelle de la menace tandis que l’OCAM l’évaluait niveau 3 ? Renseignait-il la Sûreté sur la mouvance radicale pour bénéficier d’une telle liberté de mouvement ? Guy Rapaille, le président du Comité R (chargé du contrôle des services de renseignement), a été interrogé à ce sujet à huis clos en commission parlementaire, mais il a rétorqué que la législation sur la protection de l’identité des informateurs lui interdisait de répondre.

À l’heure qu’il est, Atar, traqué, se cache. À quel endroit ? Dans sa lettre à sa mère, il écrivait : « Non, je ne suis pas en Europe et non, je ne pense même pas y retourner (…) Ces chiens savent très bien où je me trouve en ce moment ».

Retrouvez l’enquête « Comment la Belgique a laissé filer le commanditaire désigné des attentats de Bruxelles et de Paris », dans le prochain numéro ParisMatch Belgique du 16 mars 2017.

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