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Quand Alexandria Ocasio-Cortez fait valser à gauche les démocrates

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À la Women’s March, à New York, le 19 janvier. | © Sébastien Micke / Paris Match

Politique

La nouvelle et jeune élue Alexandria Ocasio-Cortez à la Chambre des représentants secoue le monde politique américain.

D’après un article Paris Match France de notre correspondant à New York Olivier O’Mahony

Elle a la poignée de main fragile et une allure frêle. Quand, samedi dernier, Alexandria Ocasio-Cortez arrive à Columbus Circle, à New York, pour assister à la Women’s March (la marche des femmes), elle nous confie : « Ma vie est encore un peu folle. » Chaque année, elle se rend à cette manifestation, dont la première édition, en 2017, fit défiler des millions de personnes en réaction à l’élection de Donald Trump. Mais cette fois, c’est différent. Alexandria a été élue au Congrès le 6 novembre dernier, dans la 14e circonscription de New York. Ce qui a fait d’elle la plus jeune députée du pays, âgée de 29 ans. Désormais, partout où elle passe, c’est l’émeute et ça l’oppresse.

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Telle une rock star, elle est obligée de se frayer un chemin dans la foule, entourée de deux proches qui font office de gardes du corps. Disciplinée, elle pose avec ceux qui sollicitent un selfie. Elle décoche un grand sourire forcé, pour que la photo soit bonne, puis baisse la tête. Mine renfrognée, mains dans les poches, elle se réchauffe comme elle peut en attendant de monter sur le podium pendant que les orateurs se succèdent. Quand vient son tour, elle bafouille et se lance : « Lors de la première marche, j’étais à Washington. Nous sommes passées devant le Capitole. Je n’aurais jamais imaginé, à l’époque, y entrer un jour. […] On a conquis le Congrès l’an dernier, on va prendre la Maison-Blanche l’an prochain ! » Et la foule lui répond par des « I love you » enflammés…

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Rien n’avait préparé Alexandria Ocasio-Cortez à devenir une pasionaria suivie par 2,5 millions de personnes sur Twitter et 1,9 million sur Instagram. « Les femmes comme moi ne sont pas censées se présenter à une élection », lançait-elle l’an dernier dans son premier spot publicitaire de campagne, vite devenu viral. « Alex », comme l’appellent ses amis, a grandi dans une HLM du Bronx, l’un des quartiers les plus pauvres et les plus dangereux de la ville. À la maison, on parle espagnol. Sergio, son père, est architecte, et Blanca, sa mère, a connu la misère à Porto Rico, où elle est née. Les écoles sont si mauvaises que ses parents décident de déménager dans le comté de Westchester, une banlieue aisée de New York. Oncles, tantes et grands-parents se cotisent pour financer le déménagement. Alexandria, alors âgée de 5 ans, découvre l’injustice sociale : « Mes cousins restés dans le Bronx n’ont pas eu la chance de recevoir l’éducation que j’ai eue », déplore-t-elle aujourd’hui.

Le virus de l’engagement politique lui vient tôt. « Quand elle se mettait à commenter l’actualité, le soir à dîner, on ne pouvait plus l’arrêter », raconte aujourd’hui sa mère. Bonne élève, elle est acceptée à la Boston University, en fac d’économie et de relations internationales. Elle décroche un stage chez Ted Kennedy, le sénateur local, frère de JFK. La voilà au cœur d’une des plus grandes dynasties politiques du pays. Elle est la seule à parler espagnol dans le staff. Quand les électeurs d’origine hispanique appellent la permanence électorale pour un problème d’immigration, c’est elle qui répond. Alexandria est convaincue que la seule manière pour elle de s’engager en politique est l’activisme de terrain, pas la voie électorale, qui lui semble fermée.

Face à son adversaire, Alexandria Ocasio-Cortez n’a pas d’argent, mais beaucoup d’idées

La mort prématurée de son père, en 2008, façonne son idéologie. Elle a presque 20 ans, et l’Amérique, frappée par la crise des subprimes, s’apprête à s’enfoncer dans la récession. Pour la famille Ocasio-Cortez, c’est plus qu’un drame humain : il n’y a plus personne pour payer le loyer. Au lieu d’aller à Wall Street à la sortie de la fac, l’ancienne boursière crée, dans le Bronx, une maison d’édition pour enfants qui promeut les quartiers en difficulté. L’entreprise ne dure guère et, pour gagner sa vie, elle devient serveuse au Flats Fix, un bar à tacos de Manhattan. « Tout le monde l’adorait, raconte un client. Elle avait du charisme et une grande gentillesse. » Pendant la campagne de 2016, elle s’engage aux côtés de Bernie Sanders. L’élection de Trump est un traumatisme qui la décide à se mettre au vert. Quand une amie, qui milite en faveur des droits des minorités indiennes de Standing Rock menacées par le pipeline pétrolier dans le Dakota du Nord, l’invite à la rejoindre, elle accepte. Elle veut comprendre « ce qui se passe en Amérique ».

Son clip de campagne

À son retour à New York, début 2017, Alexandria reprend son service au Flats Fix, mais un coup de fil bouleverse son destin. Son interlocutrice, Isra Allison, dirige l’organisation Brand New Congress (« Congrès tout neuf »), proche de Bernie Sanders, qui veut dynamiter l’establishment démocrate jugé trop mou. Elle lui propose de s’opposer au congressman sortant, le puissant Joe Crowley, aux primaires du parti. Ce dernier, en place depuis vingt ans, passe alors pour le futur « speaker », patron de la Chambre des représentants. Quand Alexandria comprend que la proposition est sérieuse et que c’est son frère, Gabriel, qui a distribué son CV dans les cercles radicaux, elle finit par accepter. La bataille sera celle de David contre Goliath. Quand elle se lance, personne ne la connaît. Mais elle a la niaque et son rival, trop sûr de lui, commet l’erreur de la sous-estimer : invité à débattre contre elle par une chaîne de télévision locale, il envoie l’une de ses adjointes, d’origine hispanique comme elle…

« Pour se faire élire, il faut respecter ses électeurs », éditorialise le New York Times. Face à son adversaire, Alexandria Ocasio-Cortez n’a pas d’argent, mais beaucoup d’idées : elle se dit « socialiste » (un gros mot en Amérique), une appartenance qu’elle justifie par son désir de justice. Elle milite en faveur d’une sécurité sociale pour tous, pour la gratuité de l’université et l’abolition de la police douanière et de contrôle des frontières qui, selon elle, a trop tendance à considérer les immigrés comme des criminels en puissance. Elle dispose surtout d’une équipe prête à tout pour la faire gagner. Son porte-parole, Corbin Trent, père de famille et patron d’une petite entreprise de restauration ambulante dans le Tennessee, met pour elle sa vie entre parenthèses. Le 26 juin 2018, trois mois après sa démission du bar à tacos, Alexandria est la première surprise quand elle apprend sa victoire avec quinze points d’avance. Son visage qu’elle cache dans ses mains s’étale sur tous les écrans de télé d’Amérique. Une star est née.

Sur la plaque à son nom, à l’entrée de ses bureaux au Capitole, elle a laissé les Post-it collés par ses fans

Alexandria Ocasio-Cortez a gagné comme Trump : en misant sur les réseaux sociaux, où elle excelle, et en contournant la presse. Comme lui, elle dispose d’un compte « officiel » de députée sur Twitter, et d’un autre, personnel, beaucoup plus suivi, où elle fait parfois le pitre pour le plus grand bonheur des internautes. Sur Instagram, vendredi dernier, elle organisait un « live » depuis la cuisine de son appartement du Bronx, où elle vit avec son boyfriend, Riley Roberts, rencontré à la fac. Elle parlait à ses fans tout en préparant des lasagnes. Un moment de propagande « pris sur le vif » ultra-efficace.

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Alexandria a l’intention de cultiver sa différence. Sur la plaque à son nom, à l’entrée de ses bureaux au Capitole, elle a laissé les Post-it collés par ses fans. L’un d’eux lui dit de continuer à danser. Attaquée par ses adversaires qui avaient diffusé une vidéo d’elle, étudiante, dansant sur les toits de New York, elle a riposté dans une vidéo devenue virale en dansant devant la porte de son bureau de Washington. Le soir de son élection, elle a prévenu ses supporters : « Ce n’est qu’un début. » Dès son arrivée au Congrès, elle a organisé un sit-in dans les bureaux de la nouvelle « speaker », Nancy Pelosi, destiné à la convaincre de s’intéresser au « Green New Deal », son programme de lutte contre le changement climatique. Depuis la rentrée parlementaire, le 3 janvier, elle a fait l’objet de « plus d’articles que la plupart de ses confrères en toute une carrière », notait le Washington Post la semaine dernière, dans un papier qu’elle a retweeté, intitulé « Alexandria rend les journalistes dingues et ça lui réussit très bien ». Elle a bien retenu les leçons de communication de Trump. Mais elle ne sera pas la candidate contre lui en 2020. Elle ne vise pas si haut. Pas encore.

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