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Quelles conséquences en cas de Brexit sans accord ?

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Le Brexit en vaut-il la peine ? | © Tolga AKMEN / AFP

Politique

Deux mois à peine avant l’échéance, la perspective d’une rupture brutale entre l’Union européenne et Londres est plus que jamais plausible. Passage en revue de certaines des pires conséquences envisagées de ce « hard Brexit ».

D’après un article Paris Match France par Adrien Gaboulaud

La reine elle-même a dû s’en mêler. Alors que le Royaume-Uni fait face à la perspective d’une sortie de l’Union européenne sans accord avec Bruxelles, Elizabeth II est sortie de son silence, cette semaine, pour une déclaration aux airs d’appel au compromis. « Dans notre recherche de nouvelles réponses en ces temps modernes, je préfère pour ma part les recettes éprouvées, comme se parler avec respect et respecter les différents points de vue, se rassembler pour chercher un terrain d’entente et ne jamais oublier de prendre du recul », a lancé la souveraine jeudi lors d’une visite au Women’s Institue de Sandrigham. L’allusion, rare, a été interprétée comme un commentaire sur la situation politique dans le pays.

Au moment du vote en faveur du « leave » en juin 2016, le rupture brutale entre Londres et le continent semblait une perspective lointaine. Ses partisans les plus acharnés de l’autre côté de la Manche assuraient quant à eux que le Brexit « dur » serait indolore. Aujourd’hui, qu’on l’appelle « no deal » ou « hard Brexit », cette hypothèse paraît de moins en moins improbable, en dépit des risques considérables qu’elle présente pour le royaume. Les pays les plus proches de la Grande-Bretagne, dont la France, pourraient aussi en subir les conséquences dès le 29 mars prochain, date à laquelle la sortie deviendra effective.

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Sur le plan commercial, la « page blanche »

En quittant sans accord l’Union, le Royaume-Uni se trouverait soumis aux conditions prévues par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’équivalent d’une « page blanche », selon la chercheuse Elvire Fabry, de l’Institut Jacques-Delors. Alors que le pays dépend largement du commerce avec ses voisins, ce nouveau régime pourrait avoir un impact très lourd. « Le Royaume-Uni, pour son alimentation, est très dépendant de ses importations en provenance de l’Union européenne (30% de sa consommation annuelle) », souligne Elvire Fabry. « Or le Brexit ‘dur’ imposerait le retour aux tarifs douaniers de l’OMC, sans quoi toute baisse des tarifs douaniers que le Royaume-Uni déciderait d’appliquer aux importations européennes devraient s’appliquer à l’ensemble des membres de l’OMC, soit 163 à travers le monde. Cela ferait passer les tarifs de 2 ou 3% à plus de 20 ou 30% lorsqu’ils visent à protéger un secteur spécifique, par exemple dans le cas de produits agricoles et en particulier les produits laitiers », ajoute-t-elle.

Les infrastructures ne sont pas prêtes.

Des industries bousculées

Le tissu industriel du Royaume-Uni est lui aussi très dépendant du continent. Le titre spécialisé « Automotive Logistics » notait par exemple en octobre 2017 que l’usine Mini d’Oxford, propriété du groupe allemand BMW, est au cœur d’une chaîne logistique extraordinairement compliquée. Environ 270 camions s’y présentent chaque jour, transportant fréquemment des pièces venues de l’Union européenne : des moteurs diesel fabriqués en Autriche, des pièces de carrosserie en provenance d’Allemagne… Le Brexit sans accord imposerait le rétablissement de contrôles aux frontières, par exemple à Calais, par où transitent 95% des pièces de Mini d’origine européenne. « L’enjeu des nouveaux contrôles est de savoir combien de minutes ils vont ajouter au temps de passage de la frontière. Pour l’heure, la frontière la mieux équipée pour faciliter les contrôles est la frontière entre la Norvège et la Suède. Les délais y sont très brefs, quelques minutes seulement. Mais si l’on rajoute seulement deux minutes de contrôle supplémentaire à Calais, ça créerait des embouteillages de 27 kilomètres de camions », souligne Elvire Fabry. « Actuellement, seuls 500 des 8500 camions qui passent la frontière sont contrôlés. S’il faut contrôler les 8 000 autres, ça va être terrible pour les entreprises de transport, avec des temps d’attente qui vont exploser. Il faudrait d’immenses parkings spécifiques. Les infrastructures ne sont pas prêtes », s’alarme quant à lui Alban Maggiar, chef d’entreprise et chargé des affaires européennes à la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME).

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© Tolga AKMEN / AFP

L’exemple des automobiles Mini n’est pas unique : Airbus pourrait être durement frappé. Cette semaine, le patron de l’avionneur européen, Tom Enders, a lancé un avertissement sévère. « S’il y a un Brexit sans accord, chez Airbus nous devrons prendre des décisions potentiellement très douloureuses pour le Royaume-Uni. (…) C’est une honte que, plus de deux ans après le résultat du référendum de 2016, les entreprises ne puissent toujours pas planifier correctement l’avenir », a-t-il prévenu. Airbus emploie 14 000 personnes outre-Manche.

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Une possible fuite des entreprises étrangères

Michael Gove, ministre pro-Brexit, se félicitait récemment que des entreprises étrangères aient choisi d’investir au Royaume-Uni « malgré le Brexit ». Citant l’entreprise ferroviaire espagnole Talgo, l’avionneur américain Boeing ou les cafés Starbucks, il a aussi prétendu que Chanel aller quitter la France pour s’installer à Londres… alors qu’il s’agit en fait du siège international, précédemment installé à New York, qui compte une cinquantaine d’emplois, selon Bloomberg. En dépit des déclarations optimistes des hérauts du Brexit, les annonces de départs se sont multipliées ces derniers jours : Sony va installer son siège européen à Amsterdam, les navires de la compagnie de ferries P&O battront à l’avenir pavillon chypriote et les aspirateurs Dyson auront leur siège à Singapour. Détail piquant : Sir James Dyson, le patron de l’entreprise, fut un ardent soutien du « Leave ». L’exode n’est toutefois pas encore massif. « La plus forte tendance c’est l’attentisme, même si on constate déjà le départ de certains sièges d’entreprises vers l’Union européenne, justement pour pouvoir se garantir l’accès au marché unique. La perspective d’un « no deal » pourrait précipiter ce mouvement », note Elvire Fabry.

Menaces sur la vie quotidienne

Face aux craintes de rupture d’approvisionnement, les entrepôts du pays se remplissent. Cette semaine, le Guardian rapportait que 75% des propriétaires de surfaces de stockage déclarent désormais ne plus pouvoir accepter de marchandises supplémentaires. « Tout est réuni pour une catastrophe en matière de stockage et de logistique », a affirmé Peter Ward, le patron de l’UKWA, l’organisation des propriétaires d’entrepôts, dans le quotidien. Pourtant, cette accumulation ne résoudra pas les problèmes de long-terme posés par le « no deal ». « On peut imaginer que la constitution de stocks permette de faire face aux premières semaines suivant le Brexit. Mais le problème reste entier et va se poser assez rapidement », indique Elvire Fabry.

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© Tolga AKMEN / AFP

La question des médicaments inquiète particulièrement dans le secteur de la santé, des deux côtés de la Manche. Certains patients ont commencé à faire des stocks de médicaments, en dépit des recommandations contraires des autorités. Aux Pays-Bas, les hôpitaux redoutent que l’importation de produits de santé depuis le Royaume-Uni soit ralentie, mettant en danger les patients. Des problèmes, moins graves mais pas toujours anticipés, pourraient également se manifester dans le secteur des services. « Au delà des produits de consommation quotidienne, il y a des enjeux réglementaires pour les services. Les abonnements Netflix et Spotify souscrits sur le continent ne s’appliqueraient plus au Royaume-Uni, par exemple », pointe Elvire Fabry.

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Les PME françaises s’inquiètent

Vendredi, la secrétaire d’Etat à l’Economie a fait passer un message clair sur la question du Brexit. « Sans accord, il n’y aura pas de période de transition (…) C’est à cette situation que toutes les entreprises doivent se préparer », a affirmé Agnès Pannier-Runacher lors d’un point presse. « Deux mois c’est court », a-t-elle souligné, invitant les entreprises à « prendre les mesures nécessaires à leur niveau après avoir identifié les conséquences d’un Brexit sur leur activité ». Cet appel à la vigilance fait suite au déclenchement d’une série d’actions par l’exécutif pour faire face à un éventuel Brexit sans accord.

S’il salue les mesures prises par le gouvernement, Alban Maggiar de la CPME reste pessimiste. « Ce qui nous importe, c’est de maintenir la fluidité des échanges », insiste-t-il. « On dit que 30 000 entreprises françaises ont des relations avec la Grande-Bretagne », estime le chef d’entreprise, mais certaines PME peinent à savoir si elles vont être touchées par le Brexit. « Il est parfois difficile pour une PME de savoir où se situent les produits qu’elle vend dans une chaîne de fabrication. Il faut vraiment que les chefs d’entreprise établissent un diagnostic pour savoir si leurs produits entrent dans la composition de biens exportés vers le Royaume-Uni. » Dans certains cas, la sortie de l’Union européenne risque d’imposer aux entreprises de changer leurs modes d’approvisionnement. « Un de nos adhérents importe des homards d’Ecosse, qui se retrouvent sur les tables de restaurants en moins de 12 heures. C’est une logistique très tendue : si de nouveaux contrôles sanitaires apparaissent, ça risque d’empêcher toute cette activité », déplore Alban Maggiar. Son conseil aux entreprises françaises : « Aller voir ailleurs qu’au Royaume-Uni et chercher de nouveaux territoires d’export. »

Des investissements étrangers en baisse

À l’avenir, une attractivité en danger. Certains « Brexiters », voulant minimiser l’impact d’une sortie sans accord, ont comparé les inquiétudes exprimées à celles qui avaient précédé le passage à l’an 2000. Malgré une litanie d’interrogations sur le « bug de l’an 2000 », aucune catastrophe ne s’était produite. Les tenants du « Leave » sans accord prétendent qu’il en serait de même le 29 mars prochain. Pourtant, prévient Elvire Fabry, c’est bien l’attractivité du pays qui est en jeu. « Le Royaume-Uni continue à attirer beaucoup d’investissements direct étrangers (IDE), y compris européens. Mais d’après une estimation de l’Université de Sussex d’octobre 2018, depuis le référendum, les entrées d’IDE au Royaume-Uni auraient baissé de 16 à 20%. C’est la tendance à la baisse la plus longue depuis 2003, date de disponibilité des données. La baisse serait même plus importante encore (-25%) dans le secteur des services, qui représente 80% l’économie britannique… » Les Britanniques favorables à la sortie de l’UE ont sous-estimé ce que leur apportait leur appartenance au marché unique européen, juge la chercheuse. « Les pays tiers ont été nombreux ces derniers mois à s’adresser au gouvernement britannique en lui disant : ‘On a beaucoup de choses à faire ensemble, mais tout dépend de votre relation avec l’Union européenne et de l’accès que vous avez au marché unique’. Dès le lendemain de la sortie, le pays verrait son attractivité diminuer », avertit-elle.

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© Adrian DENNIS / AFP

Le risque d’un « Singapour-sur-Tamise »

Dans le cadre d’un Brexit sans accord, le Royaume-Uni pourrait librement adopter un système de régulation beaucoup plus laxiste que celui qui prévaut au sein de l’Union européenne. « En cas de « no deal », le Royaume-Uni pourrait être tenté de tirer parti de politiques de dérégulation pour concurrencer l’Union européenne. Cela pourrait concerner les réglementations financières, voire sociales ou environnementales », juge Elvire Fabry. Albion deviendrait « Singapour-sur-Tamise », un paradis ultra-libéral aux portes de l’UE. Néanmoins, ajoute la chercheuse, « les consommateurs britanniques étant aussi attachés aux normes sanitaires que le reste des Européens, ils refuseraient sans doute leur abaissement ».

Des conséquences politiques incertaines

« Le Brexit est un micro-laboratoire d’une tentative de sortie de la mondialisation, de ces chaînes de valeur. Il ne suffit pas de « lever le pont-levis » : les liens créés au sein de l’Union européenne sont très denses », constate Elvire Fabry. « Le problème c’est que le référendum n’avait pas posé aux Britanniques la question qu’ils doivent aujourd’hui trancher, à savoir choisir entre plus de souveraineté politique et le coût économique du Brexit. Plus le Royaume-Uni s’éloigne de l’Union européenne -un ensemble de règlementations harmonisées pour le plus grand marché mondial, par le nombre de consommateurs et leur pouvoir d’achat- plus il perd de son attractivité économique. » Ce constat sert d’argument pour certains adversaires du Brexit, qui estiment que le premier vote a été faussé par les contrevérités et qui réclament désormais un nouveau référendum.

Pourtant, le chaos qui caractérise la vie politique britannique depuis deux ans et demi n’a pas brisé la vague populiste qui s’est abattue sur l’Europe, ni réellement entamé la rhétorique des nationalistes qui considèrent que le Brexit est un exemple à suivre. À l’été 2018, le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini, issu de l’extrême droite, encourageait Theresa May à se montrer intransigeante avec Bruxelles. Marion Maréchal, ancienne députée française d’extrême droite, expliquait cette semaine encore lors d’un discours à Oxford, en Angleterre, que « les gilets jaunes sont très similaires [aux] Brexiters ». Marine Le Pen se montre plus nuancée. Depuis l’échec de sa campagne présidentielle, elle ne fait plus de la sortie de l’Euro « une priorité ». Et, alors qu’elle revendiquait au printemps 2016 le surnom « Madame Frexit », elle indiquait à Valeurs Actuelles début janvier avoir « compris » que « le Frexit faisait peur aux Français ». Le mot est donc banni, au profit d’une « Alliance européenne des nations » qui remplacerait l’Union européenne.

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