L’Europe face aux souffrances de l’Éthiopie

L’Europe face aux souffrances de l’Éthiopie

Ségolène de Beco à East Hararghe, dans la région Oromo. | © DR

Politique

Forte de ses expériences dans les Balkans, au Congo ou en Côte d’Ivoire auprès d’organisations comme le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ou Médecins sans frontières, de même qu’en Afghanistan, au Sri Lanka ou en Haïti, la Belge Ségolène de Beco est devenue une spécialiste de l’humanitaire.

Rien ne prédestinait la Belge Ségolène de Beco à rejoindre les rangs de l’Union européenne (UE), et encore moins son département chargé de l’aide humanitaire. Biologiste de formation, elle aurait pu, pour l’Europe, étudier la dangerosité présumée du glyphosate ou se pencher sur la qualité de l’air dans les capitales du Vieux Continent. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, elle est à la tête du Bureau de la Direction générale pour la protection civile et les opérations d’aide humanitaire européennes de la Commission européenne (ECHO) à Addis-Abeba, en Ethiopie, depuis août 2016. « La mission de la délégation est d’essayer d’analyser la situation humanitaire sur place, de répondre aux crises et de servir d’interface avec Bruxelles », témoigne-t-elle. Tout un programme.

Sur place justement, les défis auxquels Ségolène de Beco est confrontée sont toujours plus conséquents. « Les crises majoritairement dues à des facteurs naturels cèdent de plus en plus la place à des conflits interethniques. Or, on n’y répond pas de la même manière. Cela nous amène donc à une réflexion nouvelle quant à la manière dont il faut délivrer l’aide humanitaire. »

Des violences ethniques et des conflits autour des ressources, des pertes de vies

Depuis Bruxelles, le commissaire européen responsable de l’aide humanitaire, Christos Stylianides, prend largement part à ces questionnements. Et il sait à quel point il est nécessaire de trouver les solutions appropriées pour assurer la stabilité future de l’Ethiopie, dont le potentiel est important pour l’UE. En décembre dernier, Ségolène de Beco avait accueilli le commissaire afin qu’il puisse juger par lui-même de la situation des 2,7 millions de personnes considérées comme « déplacées internes » dans le pays (dont plus de 80 % à cause de conflits, les autres du fait de phénomènes dits naturels).

Ensemble, l’experte belge et le commissaire chypriote se sont rendus à l’est du territoire, où Christos Stylianides a notamment pu s’entretenir avec Mustafa Mohammed Omar, président de la région Somali. « Je vois de plus en plus de signes de détérioration de la situation humanitaire dans beaucoup de parties du pays. Il y a des violences ethniques et des conflits autour des ressources, résultant en des déplacements internes, des pertes de vie et des souffrances humaines. J’espère qu’une solution à cette crise aiguë sera trouvée rapidement », s’est alors ému l’émissaire bruxellois.

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La frontière entre la région Somali et celle des Oromos est en effet le théâtre d’alarmantes violences, auxquelles la nomination de Mustafa Mohammed Omar au poste de président régional n’a rien changé. Le 22 août dernier, cet ancien salarié du Bureau de la coordination des affaires humanitaires a pris la place d’Abdi Mohamed Omer, incarcéré car accusé de graves violations des droits humains, après quinze ans à la tête de la région Somali. À Christos Stylianides, Mustafa Mohammed Omar a notamment réclamé une aide financière pour soutenir les personnes déplacées.

Le commissaire a annoncé un soutien humanitaire de 89 millions d’euros (qui court jusqu’à fin 2019). Une partie servira à améliorer les conditions de vie sur le camp de Qoloji, où les déplacés manquent d’eau potable et de nourriture comme de produits d’hygiène. Mais beaucoup d’autres régions, dans le pays, sont aussi touchées par des conflits et nécessitent d’être aidées. La semaine dernière, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, s’est rendu à Bruxelles. Il y a notamment rencontré la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, ainsi que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. L’UE a alors débloqué, dans le cadre de l’« Alliance Afrique-Europe » esquissée dans le discours sur l’Etat de l’Union en septembre, quelque 130 millions d’euros supplémentaires pour soutenir les réformes menées par le gouvernement éthiopien, aussi bien dans les domaines de l’emploi que de l’énergie durable.

La tâche herculéenne du « Macron de l’Afrique »

Jean-Claude Juncke et Abiy Ahmed le ‘Macron de l’Afrique’.

Ces annonces interviennent dans un contexte d’intenses bouleversements politiques en Ethiopie. Pour bon nombre d’observateurs, la transition y est en marche sous l’impulsion du Premier ministre, en place depuis avril 2018. Fils d’une Amhara chrétienne et d’un Oromo musulman, celui qui est parfois surnommé « le Macron de l’Afrique » a en effet entrepris nombre de réformes qui ont vocation à changer le visage du pays.

En plus d’avoir œuvré en faveur de la normalisation des relations avec l’Erythrée voisine, Abiy Ahmed (42 ans) a libéré des milliers de prisonniers politiques, redonné voix au chapitre à la presse locale et nommé un gouvernement respectant strictement la parité. Il s’échine aussi à tenter de revitaliser l’économie éthiopienne, en essayant d’y améliorer le climat d’investissement ou en renforçant son secteur privé. Il a donc, entre autres, annoncé la privatisation de grandes compagnies publiques. Autant de réformes que les ministres européens siégeant au sein du Conseil des Affaires étrangères avaient déjà saluées, mi-novembre 2018, adressant dans leurs conclusions un « message positif au nouveau gouvernement ».

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Il n’en reste pas moins que l’UE s’inquiète, bien consciente que sa tâche est herculéenne dans ce pays au sein duquel deux tiers de la population a moins de 30 ans et peine à trouver un emploi. Les Européens craignent en outre que l’enthousiasme quasi unanime qu’inspire le jeune dirigeant se transforme en un profond mécontentement en un rien de temps, s’il déçoit son peuple dans des domaines clés comme l’emploi, la justice ou la sécurité. En d’autres termes, « la situation peut déraper rapidement », résume une source européenne. Quoi qu’il en soit, pour l’heure, Abiy Ahmed reste un interlocuteur de choix pour l’UE, laquelle souhaite plus que jamais entretenir un partenariat « gagnant-gagnant » avec le continent africain. n

Un géant fragilisé

Carte de l’Ethiopie et de l’Erythrée – © AFP

Malgré un taux de croissance annuel qui flirte avec les 10 %, l’Ethiopie, géant de la Corne de l’Afrique, reste un pays instable. Des sécheresses à répétition laissent régulièrement des millions de familles dans un besoin d’aide alimentaire d’urgence et donnent lieu à d’importants mouvements de population. Dans un tel contexte, même une variation minime du prix des céréales sur le marché éthiopien peut avoir des conséquences énormes. Ce pays aux quelque 105 millions d’habitants (dont 80 % vivent en zone rurale) accueille aussi près d’un million de réfugiés originaires des Etats voisins, notamment du Soudan du Sud, de Somalie ou d’Erythrée – surtout depuis que la frontière avec cette rivale historique de l’Ethiopie a été rouverte, à l’automne dernier.

Harcelés, persécutés, chassés

Christos Stylianides découvrant le camp de Qoloji. © DR

Le commissaire européen Christos Stylianides a pu clairement se rendre compte de l’urgence de la situation dans la région Somali en se rendant sur le camp de Qoloji (à environ 600 kilomètres à l’est d’Addis-Abeba). Pas moins de 70 000 déplacés vivent là dans des conditions sommaires. Ce sont des Somalis qui y ont trouvé refuge : avant, ils habitaient sur le territoire des Oromos, mais ils se sont vus harcelés, persécutés, chassés. Sur le camp de Qoloji, des milliers d’abris en forme d’igloos, faits de taule et de bois, s’étendent à perte de vue. À l’intérieur de ces huttes, la chaleur est étouffante.

Autour du camp, il n’y a rien, ou presque. « J’ai été obligée de fuir avec mon mari et mes enfants, les Oromos ont tué mon frère », relate une jeune femme qui vit là depuis un an, avant d’ajouter : « Retourner d’où je viens serait tout simplement impossible. » Et un homme, arrivé il y a quatre jours seulement, d’expliquer : « J’ai dû tout laisser derrière moi : ma ferme, mon bétail, mes chameaux… Les Oromos veulent nos terres, il n’y a rien à faire. » Najib Khalif, qui travaille dans la branche éthiopienne de l’OCHA, en convient : « La question des retours est particulièrement sensible et complexe, car le gouvernement n’a pas les moyens de faire cesser les violences. »

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