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Mort de Mawda : Vous avez dit responsabilité politique ?

Jambon

Alors qu'il était ministre de l'Intérieur, Jan Jambon (N-VA), était un fervent partisan des opérations Médusa. | © BELGA PHOTO THIERRY ROGE

Politique

La course-poursuite s’est déroulée dans le cadre d’une « opération Médusa ». Ces missions de « police intégrée » visant à « dissuader la transmigration » sur le territoire belge ont été initiées par la majorité suédoise en 2015. L’ex-ministre de l’Intérieur, Jan Jambon avait demandé leur intensification début 2018. Vous avez dit responsabilité politique ?

Quelques heures après la mort de la petite Mawda, les policiers qui venaient de participer à l’interception de la camionnette chargée de migrants furent interrogés par leurs collègues de la police de la zone Mons-Quévy. Certains d’entre eux déclarèrent qu’ils avaient agi dans un cadre opérationnel bien précis : une opération Médusa. Ainsi, le 17 mai à 6h49, une inspectrice qui officie à la WPR (Police de la route) de Namur affirma : « J’ai pris mon service au sein de mon commissariat et je suis partie en patrouille avec l’inspecteur (…). J’étais passagère du véhicule et mon collègue conduisait. Nous étions prévus pour une mission spécifique de contrôle des migrants, l’opération Médusa. Notre mission est de nous rendre sur les parkings d’autoroute en vue d’interpeller des migrants. »

Le même jour, à 7h04, un gradé de la WPR Namur dirigea la poursuite de la camionnette dans laquelle se trouvait la petite Mawda déclara : « Cette nuit, sur notre territoire d’action prioritaire, une opération Médusa était organisée. Il y avait une équipe ‘judi’ de chez nous, avec un véhicule strippé de la Police Fédérale de marque Audi A4 et une équipe CIK (Corps d’intervention de la police fédérale) de Namur. Les opérations Médusa sont organisées pour lutter contre le trafic d’êtres humains. Nous avons deux problèmes majeurs sur le parking de Spy E42 direction Mons ou toutes les nuits il y a des phénomènes de migrants (sic) et sur le parking d’Aische-en-Refail E42 en direction de Bruxelles. Ces phénomènes ont été déplacés vers notre territoire d’action prioritaire suite à la fermeture de certains parkings en région bruxelloise et périphérie. »

Les réserves du parquet général

Ces déclarations couchées sur procès-verbal évoquaient donc un contexte opérationnel clairement défini. Toutefois, dans la suite de l’instruction judiciaire des faits, mais aussi fin mai 2018 lors d’un « débriefing opérationnel de l’incident » réunissant la plupart des policiers qui avaient participé à l’intervention, il ne fut plus question d’une opération Médusa. Lors de cette assemblée, l’intervention fut en effet contextualisée en ces termes : « Depuis quelques temps, il y a des problèmes de migrants sur le secteur de la WPR Namur et de vols cargo sur les parkings autoroutiers. 2 endroits : Spy et Aische. Il y avait eu beaucoup de soucis les nuits précédentes. Une équipe du CIK Namur est en renfort, ainsi que les CPS (Cellules de patrouille et de surveillance) de la WPR Namur pour les parkings de Spy, Aische et Wanlin. » Exit Médusa.

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Il y a quelques semaines, le parquet général de Mons se montrait également peu enthousiaste à communiquer à propos d’une opération Médusa. Suite à notre insistance et avec beaucoup de prudence, le Procureur général de Mons nous exprimait ceci dans un courriel : « La lecture du PV initial rédigé par les WPR Namur révèle que les policiers étaient ‘de service surveillance dans le cadre du phénomène migrants afin de lutter contre la traite des êtres humains ainsi que le phénomène vol cargo.’ Il n’est pas précisé explicitement qu’ils agissent dans le cadre de l’opération Médusa ». Ne constatant pas cette mention explicite, le Procureur général se disait « réservé » et « ne pouvait confirmer » que Mawda fut tuée dans le cadre d’une opération Médusa. En sus, le magistrat précisait que, de toute manière, le nom de l’opération n’intéresse pas véritablement l’instruction en cours, laquelle porte sur « des faits d’homicide et d’entrave méchante à la circulation. »

Ce serait un peu Médusa tous les jours…

Médusa or not Médusa ? Vu les déclarations contradictoires et évolutives dans le temps de la police et vu les réserves du parquet qui se contentait de donner un écho au PV initial de la police sans pourtant exprimer un démenti formel, nous en avons été réduits à conjecturer pendant plusieurs semaines. Des officiers de police s’étaient-ils trompés sur le nom de la mission dans laquelle ils étaient intervenus ? Cela nous semblait un peu fantaisiste mais l’histoire de la justice et de la police en Belgique est pleine de surprises. De plus, un syndicaliste policier semblait vouloir nous orienter en ce sens en nous laissant entendre qu’à force de multiplier les opérations de contrôle de migrants, on se serait mis à parler d’opérations Médusa à tort et à travers chez les gens en uniformes. Le seul fait d’envisager une telle hypothèse invite évidemment à s’interroger sur une certaine banalisation de la « chasse aux illégaux » qui se serait développée au point que ce serait un peu Médusa tous les jours pour certains policiers.

Mawda carte

In fine, le rapport du Comité P, – sa lecture était initialement réservée à une commission parlementaire siégeant à huis clos mais nous en avons révélé le contenu à la fin du mois de janvier – a permis de clore ce questionnement. Ce document de l’organe de contrôle qui a été relu et validé par le Commissariat général de la Police fédérale dit explicitement que l’affaire Mawda s’est bel et bien déroulée dans le cadre d’une opération Médusa. Cela étant établi, on en arrive à cette autre question : comment expliquer qu’il n’y ait eu aucune communication claire et officielle des autorités judiciaires et policières à propos du cadre opérationnel dans lequel s’est joué cette tragédie ? Car, sans une contre-enquête journalistique, il n’aurait jamais été question de « Médusa » dans le débat public. Autrement dit, doit-on supposer qu’il était politiquement dérangeant qu’une petite Mawda ait été tuée dans le cadre d’une opération Médusa ?

« Menace pour la sécurité nationale (sic) »

L’objectivation du fait qu’une opération Médusa se soit terminée par une telle tragédie devrait être de nature – si toutefois des parlementaires s’emparaient sérieusement du sujet – à nourrir un débat sur une politique de fermeté dans le contrôle des migrants ordonnée par l’exécutif et mise en branle avec zèle par les parquets et la police fédérale. Les opérations Médusa ont en effet été initiées lors de l’arrivée au pouvoir de la majorité suédoise au fédéral. On en trouve une première trace dans les débats parlementaires à l’époque où commençait le démantèlement de ce qu’on a appelé la « jungle de Calais ». Ainsi, en novembre 2015, l’exécutif affichait sa volonté de bloquer la route aux « transmigrants » désireux d’expérimenter des chemins d’exil vers le Royaume-Uni qui passeraient par la Belgique. La note de politique gouvernementale présentée à la chambre reflétait un choix politique très affirmé : « les personnes en séjour illégal constituant une menace pour la sécurité nationale (sic) seront recherchées en priorité et renvoyées au plus vite vers leur pays d’origine. L’arrivée massive de demandeurs d’asile a créé le besoin d’entreprendre une action visant à maintenir un contrôle maximal sur cet afflux. L’action Médusa a été mise sur pied dans cette optique-là. » Une première opération Médusa connut une publicité importante en février 2016. Ensuite, il y eut de nombreuses opérations Médusa plus discrètes.

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Le 27 octobre 2016, le gouvernement fédéral disait sa satisfaction devant les parlementaires : « l’opération Médusa (…) a joué un rôle clé dans le renforcement du contrôle des groupes qui traversent en masse nos frontières pour gagner la Grande-Bretagne. Elle a également permis de mieux les identifier. (…) L’impact des camps de réfugiés de Dunkerque et de Calais sur le phénomène de l’escalade des migrants dans les camions stationnés sur les parkings de l’autoroute E40, continuera à faire l’objet d’une attention particulière, en collaboration avec les services de police locaux et fédéraux ». À la Chambre, le ministre Jambon enfonçait le clou, donnant presque l’impression d’en faire une affaire personnelle : « Le projet Médusa est en œuvre à la frontière franco-belge depuis 2016. Tant que le problème de la transmigration se pose de manière aussi aigüe dans la région frontalière, je continuerai à suivre ce projet très attentivement afin que nous puissions prendre des décisions appropriées en concertation avec les acteurs et partenaires concerné en France, en Belgique et au Royaume-Uni. La police fédérale maintiendra une forte pression en termes de contrôle, à travers des opérations ciblées ou plus générales. »

« Nous avons constaté que l’utilisation des chiens diminuait l’agressivité »

En octobre 2017, les opérations Médusa étaient encore préconisées en ces termes dans une note de politique gouvernementale : « La migration constitue un phénomène de sécurité où il faut continuer à investir. La Belgique reste confrontée à un afflux de migrants illégaux qui, via les ports maritimes, tentent de rejoindre le Royaume-Uni (…) Les problèmes sur les parkings délestage, dans les champs en bordure des autoroutes et des ports maritimes en Flandre occidentale se déplacent vers les parkings d’autoroute à l’intérieur du pays (…) Le projet Médusa, qui a été enclenché en 2016 à la frontière franco-belge, est maintenu et fait l’objet d’un suivi afin de pouvoir apporter des adaptations en collaboration avec nos partenaires. (…) Les contrôles de police qu’ils soient ciblés ou plus généraux continueront à être mis en place. »

Le 29 mars 2018, Barbara Pas, une élue du Vlaams Belang, interpellait Jan Jambon à propos de l’une des thématiques obsessionnelles de son parti d’extrême-droite. À savoir : « l’augmentation des agressions commises par des transmigrants sur les parkings d’autoroutes et dans les ports ». Le ministre lui répondit en faisant de la réclame pour « Médusa (…), une opération policière menée le long des autoroutes depuis deux ans » dont il annonçait alors l’amplification : « Le 23 janvier 2018, nous avons décidé de prendre le problème à bras-le-corps en menant une action de police intégrée et plus précisément par le biais d’une approche multidisciplinaire associant tous les services de police, les instances judiciaires et les services administratifs. C’est ainsi que nous avons pu intercepter 559 transmigrants au cours des deux derniers mois. » Jambon parla aussi de chiens, ce jour-là : « Depuis le 13 février, des firmes de sécurité privées surveillent également des parkings d’autoroutes. Comme nous avons constaté que l’utilisation de chiens diminuait l’agressivité, nous comptons y recourir davantage (…) » Des propos qui témoignent d’une époque et qui, d’une manière sinistre, en rappellent une autre.

« Ces réseaux créent également des nuisances »

Moins de deux mois plus tard, dans la nuit du 16 au 17 mai 2018, une opération Médusa se termina par la mort d’une petite fille âgée de 2 ans. Mais il ne fut pas question d’opération Médusa dans les déclarations de la police, du parquet et du gouvernement comme si l’affaire Mawda s’était jouée à la suite d’un simple contrôle de routine sur une autoroute de Namur. Plus personne n’ignore aujourd’hui l’importante stratégie de communication policière, judiciaire et politique qui fut alors développée : la bavure policière devant se dissoudre dans un salmigondis de phrases toutes faites reproductibles dans n’importe quel café du Commerce : « C’est la faute aux passeurs », « Le chauffeur n’avait qu’à s’arrêter ». Avec, pour les racistes et les extrémistes, une version trash de cette banalisation d’un tir policier ayant causé la mort d’un enfant : « C’est la faute aux parents », dixit un père de famille anversois qui rêve de présider la Flandre.

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Police contrôle migrants
© BELGA PHOTO KURT DESPLENTER

Ce vade-mecum destiné à donner bonne conscience au vulgum pecus reçu un écho au parlement. Ainsi, le 4 juin 2018, moins d’une semaine après l’enterrement d’une petite fille victime d’une « balle perdue », la député Kattrin Jardin (MR), à mille lieues de se préoccuper d’une éventuelle bavure policière dans l’affaire Mawda, s’inquiétait des « nuisances » créés par les « réseaux de transmigrants » : « Face à la crise migratoire, il est fréquent que des réseaux de passeurs aident des transmigrants à passer les frontières pour rejoindre d’autres pays, notamment la Grand Bretagne. Ces réseaux de trafiquants d’êtres humains s’avèrent parfois dangereux pour les migrants qui y voient un moyen de trouver un point de chute avantageux. Ces réseaux créent également des nuisances, principalement aux abords des gares (sic) (…) Quelles sont les actions prises pour contrer ce phénomène ? »

Dans sa réponse, le 13 juin 2018, sans jamais citer le nom de Mawda, le ministre de l’Intérieur évoquait évidemment la tragédie qui s’était jouée sur une autoroute hennuyère alors qu’il pérorait avec passion sur ces « réseaux actifs de passeurs qui opèrent depuis la France – Dunkerque et environs – sont présents en Belgique » et qu’il évoquait des lieux de rendez-vous des migrants « sur les parkings d’autoroutes » ; Qu’il stigmatisait aussi, mais c’est bien sûr, ces passeurs se faisant « passer pour des transmigrants ou se mêlant à eux de sorte qu’il soit difficile de distinguer les trafiquants des migrants » ; Et qu’il renvoyait à ce qui était alors la légende officielle de l’affaire Mawda en dénonçant ceux qui « roulent à vive allure pour reconnaître une filature ou une poursuite de police », ceux qui « foncent sur les véhicules de police poursuivants. » Pour conclure par ce satisfecit : « Les actions Médusa sur les parkings le long des autoroutes, dans les gares ferroviaires et dans les trains sont propres à dissuader la transmigration, avec ou non l’introduction ou la dissimulation dans les chargements des camions. Tant la police locale que la police fédérale prennent part aux actions Médusa. » Vive Médusa, exit Mawda.

Vous avez dit « police intégrée » ?

Dérangeante politiquement, l’affaire Mawda l’est aussi pour la direction de la police fédérale et non pas seulement à cause du tir policier qui tua un enfant. À la lumière du récent rapport du Comité P mais aussi de commentaires qui se font entendre dans les sphères judiciaires et policières, on comprend déjà que cette tragédie pourrait être considérée comme « soldée » par le procès public d’un individu qui sera accusé d’homicide involontaire. Par contre, selon des sources proches de l’enquête, la deuxième affaire Mawda – les faits suspects qui se passèrent sur le parking de Maisières après le tir- pourrait passer au bleu sans même faire l’objet d’une étude approfondie dans le cadre de l’instruction en cours. Il s’agit d’une évidente impasse alors que le Comité P, avec l’aval des parlementaires qui le contrôlent, estime que l’enquête sur ces errements très étonnants relève justement… de l’instruction en cours. Dans ce contexte, il apparaît comme peu probable que l’on établisse un jour si ceux-ci étaient (ou pas) des actes volontaires visant à orienter le dossier.

Reste la troisième affaire Mawda, laquelle semble intéresser certains parlementaires de la Commission de contrôle du Comité P : avant qu’elle soit prise en chasse par un service de police belge, la camionnette était déjà l’objet d’une surveillance mise en place par un autre service de police belge en collaboration avec des policiers français. Cela s’était traduit concrètement par le placement d’une balise de géolocalisation sur le véhicule suspect dans le cadre d’une enquête portant spécifiquement sur des passages de migrants vers la Grande-Bretagne. Il ne faut avoir inventer la poudre pour comprendre que la prise en chasse d’un véhicule déjà sous surveillance relève de l’absurde.

À cet égard encore, la réflexion doit prendre source dans les nombreuses évocations par le gouvernement « suédois », et singulièrement par son ministre de l’Intérieur, du contexte des opérations Médusa. A lire les déclarations faites au parlement par Jan Jambon, ces chasses aux migrants ont toujours été des « actions de police intégrée ». Or ce terme de « police intégrée » renvoie à une collaboration étroite sur le plan opérationnel et en termes d’échanges d’informations entre la police fédérale et la police locale. Cette « intégration » peut être élargie à d’autres services quand une politique criminelle se veut ambitieuse. Ce qui fut évidemment le cas en matière de contrôle de la « transmigration » sous la gouverne d’un ministre de l’Interieur issus des rangs de la N-VA.

On ne sait s’il s’agit d’un pur hasard, d’une forme de prescience ou d’un échange à demi-mots entre personnes bien informées mais le fait est que le 25 mai 2018, soit huit jours seulement après la mort de la petite Mawda, le député et président du MR Olivier Chastel eut l’envie de poser une question parlementaire portant explicitement sur les opérations Médusa à son collègue de majorité, le ministre Jan Jambon : « 1. Pouvez-vous indiquer quelle est l’évolution de la coopération belgo-française suite au démantèlement de Calais ? 2. À combien s’élève le nombre de transmigrants arrêtés en Flandre depuis le début de l’année ? 3. Quelle est l’évolution de l’opération Médusa ? ».

La réponse du ministre faisait alors fièrement état de la collaboration des nombreux services dans le cadre d’actions de « police intégrée » et de « collaborations » transfrontalières : « 1. Il y a une coopération plus étroite et plus régulière avec les collègues français. Il existe plusieurs formes de collaboration pour mettre en place des actions préparées : patrouilles communes transfrontalières composées de policier(s) des deux nationalités, opérations dites « en miroir » au cours desquelles les services de police belges et français se tiennent durant la même période chacun sur leur territoire respectif, des opérations avec échange d’agents de liaison sur le terrain, etc. La collaboration pour les opérations existe aussi à un niveau arrondissemental (SIC), lorsque des actions de contrôle sont mises sur pied. Des services de police appartenant à plusieurs bassins sont engagés dans le cadre des opérations coordonnées en collaboration avec la police nationale et/ou gendarmerie française et la police fédérale belge. Ces actions ciblent soit des phénomènes de criminalité, soit des phénomènes de police administrative. Des actions ciblant les phénomènes de criminalité transfrontalière sont mises sur pied de manière quasi-mensuelle depuis 2012 en Flandre-Occidentale et en Hainaut. »

Responsabilité politique

Jambon répondait au point 2 de la question de Chastel en avançant qu’ : « entre janvier et avril 2018, un peu moins de 3.000 migrants en transit ont été interceptés en Flandre. » Venait alors le point relatif aux opérations Médusa dans lequel le ministre de la droite nationaliste flamande étayait ce qu’il avait déjà déclaré à une député d’extrême-droite (voir plus haut) : « 3. Dans une lettre à la commissaire générale de la police fédérale, j’ai demandé fin janvier d’intensifier les actions à Bruxelles, Hal-Vilvoorde, Louvain, Anvers, Flandre orientale et occidentale, Brabant wallon, Hainaut, Liège et Namur en organisant des actions multidisciplinaires (avec le déploiement de la police fédérale et locale, des douanes, l’Office des étrangers, etc.) au niveau des directeurs-coordinateurs. Ces actions sont organisées à la fois sur les parkings des autoroutes, dans les ports et sur les voies de chemins de fer. »

Cette réponse de l’ex-ministre de l’Intérieur pourrait être considérée comme constitutive d’une responsabilité politique dans ce dossier. Elle établit en tous les cas que, quelques mois avant la mort de Mawda, Jan Jambon a demandé « d’intensifier » les opérations Médusa dans plusieurs arrondissements judiciaires, notamment « sur les parkings d’autoroute ». Le multiplication des « chasses aux migrants » a-t-elle eu une influence sur la psychologie des policiers chargés des contrôles, est-elle à l’origine d’une forme d’habituation qui allait tôt ou tard, conduire à une bavure comme celle qui a coûté la vie à une enfant de deux ans ? Le débat est politique – enfin il devrait l’être…- et il est aussi philosophique dans une société belge où la mort de la petite Mawda semble banalisée.

D’autre part, les opérations Médusa telles que décrites par Jambon impliquent des collaborations intensives entre différents corps de polices tant en Belgique qu’en France avec l’appui d’autres services (douanes, Office des étrangers etc…). A son origine en tous les cas, le dossier qui nous occupe correspondait manifestement à un schéma de ce type : la camionnette dans laquelle Madwa s’est retrouvée avec ses parents fut repérée dès le 15 mai 2018, soit deux jours avant la course-poursuite, alors qu’elle se trouvait stationnée dans les environs de Dunkerke. Dans le cadre d’une collaboration transfrontalière belgo-française (parquets de Dunkerque et de Termonde, Brigade de Recherche Mobile de Coquelles et Police judiciaire fédérale de Flandre Orientale), il fut décidé de placer une balise de géolocalisation sur le véhicule en date du 16 mai. Selon nos informations, cela s’est fait dans le cadre d’un dossier portant le nom de code : « Beau Marais/Landkruimte » et l’officier de police belge Luc C. a assisté à son placement.

Selon une source policière, l’installation d’un mouchard électronique implique des actes d’enquête complémentaires : surveillances des allées et venues autour de la cible, prises de photos et lorsque la cible devient mouvante, sa prise en filature discrète. Un policier qui a participé à ce type d’opération nous dit : « Si l’on surveille un véhicule qui est sensé charger et décharger des personnes, garder un contrôle visuel est évidemment essentiel. Se contenter d’informations données par une balise, ce serait se limiter à des constats du genre : la camionnette a démarré à telle heure et elle est passée par tel ou tel endroit. Cela ne donne pas d’information sur qui conduit, qui monte, qui descend. A moins, bien sûr, de disposer en plus d’un informateur au sein de la camionnette ».

Une opération Médusa pas comme les autres

Tout avait donc commencé par une collaboration transfrontalière bien huilée. Mais à suivre le récit policier de cette affaire, tout est ensuite parti en vrille : dans la nuit du 16 au 17 mai, lorsque la WPR Namur et une équipe de renfort relevant de la police fédérale ont mené une opération Médusa sur des parkings d’autoroute, ces agents se seraient retrouvés totalement en dehors du schéma habituel des… opérations Médusa. À mille lieues de ces « actions multidisciplinaires » évoquées par Jambon, de ces « collaborations » entre des services relevant de différents niveaux, de différents « bassins », de différents « arrondissements » et de différents pays.

Selon la version policière des faits, les agents qui contrôlèrent la camionnette sur le parking de Hulplanche dans le cadre d’une opération Médusa le jeudi 17 mai vers 1h20 du matin ne furent jamais informés du fait qu’une balise de géolocalisation avait été déjà été placée sur le véhicule suspect. La prise en chasse ne déclencha aucune réaction des services de police qui avaient placé la balise, ce qui implique qu’il n’y avait pas de contrôle visuel de celui-ci. Lors de l’arrêt du véhicule, après un tir policier vers 2h02 du matin, il n’y eut toujours aucune réaction des policiers qui avaient placé la balise. Et ce silence perdura toute la nuit. Selon la version policière encore, ce n’est qu’au matin du 17 mai, à 9h52, que la PJF de Mons-Tournai appris, lors d’un appel téléphonique de Luc C., le policier flamand qui avait cogéré le placement de la balise, que la camionnette était déjà l’objet d’une surveillance avant la poursuite.

Ce jour-là, cette juge d’instruction chargée du dossier « Mawda » fut avisée de cet « autre » dossier relatif à la camionnette. Et Luc C se rendit dare-dare à Mons afin de vérifier si, dans le panel des photos des migrants qui avaient été arrêtés sur le parking de Maisières, quelqu’un était en « lien » avec son dossier. Il décréta que non. Dès 14 heures, les magistrats de Mons et de Termonde concernés se contactèrent pour entériner qu’il n’y avait pas à ce stade, de « lien objectif » entre le dossier « balise » et le dossier « course-poursuite ». Quelques semaines plus tard, on apprit que le volet « traite des êtres humains » du dossier « Mawda » allait sortir du dossier d’instruction de Mons pour être repris par le Parquet fédéral. Apportera-t-il quelques éclaircissements sur l’histoire de cette balise qui resta muette dans le cadre d’une opération de « police intégrée » ?

« Les merdes, cela vole toujours en escadrille »

Le Comité P cherche aussi à comprendre ce qui s’est passé dans ce volet de l’affaire Mawda. Dans son premier rapport, l’organe de contrôle relevait que « la présence d’une balise française sur le véhicule est confirmée par le dossier judiciaire sans qu’actuellement le cadre précis de son utilisation ne soit déjà connu. Il s’avère qu’au moment de la poursuite, aucun policier intervenant dans celle-ci n’en avait connaissance ni n’était même susceptible d’en avoir connaissance vu l’absence de toute information concernant la marque d’immatriculation du véhicule dans les bases de données policières. Sur base de cette constatation interpellante, le Comité permanent P a décidé d’ouvrir un dossier de travail relatif aux observations transfrontalières avec des moyens techniques. » Dans une lettre adressée au Comité P, Marc De Mesmaeker, le commissaire général de la Police fédérale a commenté ce débat avec des considérations qui ne mangent pas de pain : « en ce qui concerne la balise il semble indiqué d’attendre les conclusions de l’instruction. Cela n’empêche que ce cas me renforce dans ma conviction que, dans la mesure du possible bien évidemment, un plus grand partage des informations doit être la règle. » En effet, on peut considérer qu’un « plus grand partage de l’information » aurait eu pour conséquence d’éviter que débute cette course-poursuite aux conséquences si tragiques.

Alors que nous évoquions ce Xième couac de l’affaire Mawda avec un observateur qui se trouve au cœur de l’enquête, celui-ci ne put s’empêcher de nous rappeler cette phrase célèbre de l’ex-président français Jacques Chirac : « Les merdes, cela vole toujours en escadrille ». Tant qu’à citer des références, revenons enfin sur la signification du terme « Médusa ». Dans le premier volet de cette enquête, nous nous demandions s’il avait été choisi par un officier de police cultivé mais cynique se référant au « Radeau de La Méduse » de Théodore Géricault, une œuvre célèbre qui renvoie de manière saisissante à des images contemporaine, celles de ces migrants qui tentent de traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune. Mais, avant nous, un journaliste du quotidien « Le Soir » s’était déjà interrogé sur le nom « Médusa ». En 2016, ce confrère écrivait que « l’officier responsable du choix du nom de « Médusa » souligne que son intention était de se référer à la mythologie, à la Gorgone Médusa, petite fille de Gaïa (la Terre) et de l’Océan (Pontos), empêchée de voyager et qui suscite la crainte chez ceux qu’elle pétrifie du regard… »

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