Le sort de Loujain Alhathloul, symbole de la schizophrénie saoudienne

Le sort de Loujain Alhathloul, symbole de la schizophrénie saoudienne

Loujain alHathloul

Aujourd’hui les femmes saoudiennes peuvent conduire, mais celles qui se sont battues pour cela sont enfermées. | © Wikimedia / Emna Mizouni.

Politique

Alors que Mariah Carey montait pour la première fois sur la scène saoudienne le 31 janvier 2019, Loujain Alhathloul, figure emblématique de l’activisme féminin en Arabie Saoudite, passait son 260ème jour derrière les barreaux. À ses côtés, onze autres activistes partagent le même sort.

À 29 ans, Loujain Alhathloul est l’une des militantes les plus actives de son pays et sa réputation dépasse largement les frontières du royaume. Ce mardi la députée fédérale canadienne Hélène Laverdière a d’ailleurs annoncé qu’elle proposait la candidature de Loujain au Prix Nobel de la paix 2019.

Après avoir fait une partie de ses études au Canada où elle était connue pour de courtes vidéos engagées, l’activiste rentre à la Sorbonne d’Abu-Dabi et étudie la sociologie. Une fois diplômée, Loujain crée une agence de relations publiques pour lancer de jeunes talents aux Emirats Arabes. À côté de ce succès professionnel, la jeune femme espère aussi pouvoir créer un refuge pour les épouses saoudiennes battues. « Loujain a toujours eu trois grands chevaux de bataille : la violence conjugale, la tutelle des hommes sur leur épouse et le droit pour les femmes d’avoir un permis de conduire », explique un membre de sa famille. “Aujourd’hui les femmes saoudiennes peuvent conduire, mais celles qui se sont battues pour ça sont enfermées ».

Une série d’arrestations arbitraires

De 2013 à 2018, la lutte de Loujain pour que les femmes d’Arabie Saoudite puissent conduire fut ponctuée de différentes actions et arrestations arbitraires. En 2013, son père la filme en train de conduire et poste cette vidéo sur les réseaux sociaux. En 2014, elle réalise un Live tweet alors qu’elle traverse la frontière d’Arabie Saoudite, seule, à bord d’une voiture. Jusque là, les incarcérations qu’elle subit ne durent que quelques jours. Mais en mars 2018, alors qu’elle conduit sur l’autoroute dans les Emirats Arabe, elle est arrêtée par les autorités. Forcée de rentrer en Arabie Saoudite, Loujain est désormais prisonnière de son propre pays.

Deux mois plus tard, le 15 mai 2018, les forces de l’ordre viennent la chercher chez elle, à Ryiad. Depuis, Loujain est réduite au silence derrière les barreaux de la prison pour femmes de la capitale saoudienne. « Quelques jours après son arrestation et celles d’autres activistes, la presse saoudienne annonçait que Loujain et les autres risquaient d’écoper 20 ans de prison ou la peine de mort », explique une des soeurs Alhathloul. D’après plusieurs témoignages de sa famille qui a le droit de lui parler de temps en temps, la détenue vit dans des conditions extrêmes et subit toutes sortes de torture et de harcèlement, physique et moral. « Des hommes viennent parfois la chercher dans sa cellule au milieu de la nuit et lui bandent les yeux pour l’emmener dans un endroit qu’elle ne connaît pas. Là, elle subit des tortures comme l’électrocution, le simulacre de la noyade et on la fait manger jusqu’à l’indigestion. »

Depuis son arrestation, la famille Alhathloul est explosée aux quatre coins du monde, entre Ryiad et Bruxelles en passant par Torronto. « Les autorités sont organisées. La famille qui était à Ryiad au moment de son arrestation n’a plus le droit de sortir du pays et quiconque y entrera n’aura plus le droit de repartir », explique un des membres de la famille qui n’a plus vu Loujain ni ses parents depuis des mois.

Toute femme qui tentera de se lever pour ses droits…

© Wikimedia.

Le sort de Loujain est malheureusement commun dans le pays du prince héritier Mohammed ben Salmane. Assez ironiquement, douze jeunes activistes ont été arrêtées en 2018, année glorieuse de l’autorisation pour les femmes d’obtenir un permis de conduire. Comme Loujain, ces femmes sont, pour la plupart, emprisonnées arbitrairement, sans aucune charge ni objet officiel d’arrestation. Comme Loujain, ces activistes ont participé à des actions pacifistes pour obtenir des droits humains: conduire, divorcer, se défendre… Comme Loujain, ces femmes sont régulièrement torturées par des hommes dans des centres de détention informels. Il semblerait que le sort qui a été réservé à ces prisonnières politiques attend toute femme qui tentera de se lever pour ses droits. En témoigne l’histoire de Rahaf, jeune Saoudienne exilée au Canada après avoir fui son pays à cause des violences et la répression que lui faisait subir sa famille.

Le 31 janvier dernier, Mariah Carey, superstar américaine qui n’hésite pas à porter des tenues de scène affriolantes a enflammé la scène d’un tournoi de golf dans la ville économique du Roi Abdallah. La venue de la chanteuse a provoqué un tollé général sur la toile et dans le pays, suscitant des réactions offensées autant dans les associations féminines que dans les milieux conservateurs, aussi paradoxal que ce soit. Une situation dépeignant parfaitement le portrait d’un pays qui balance entre des avancées progressistes et le maintien de traditions et de valeurs archaïques.

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Aujourd’hui, des quatre coins du monde où ils sont retranchés, les membres de la famille de Loujain appellent à son acquittement. Loin des yeux mais près du coeur de la militante, la fratrie s’efforce de mobiliser la communauté internationale pour sa libération. « Nous avons été silencieux pendant bien trop longtemps, attendant que quelque chose se passe. Loujain ne mérite pas d’être en prison. »

Contactés, les chercheurs d’Amnesty International appellent, eux aussi à la libération des activistes emprisonnées en Arabie Saoudite. « Il faut que les pays alliés sortent du silence », assure Dana Ahmed, chercheuse basée à Beyrouth. « En se taisant la communauté internationale rend ces arrestations arbitraires possibles et d’autres femmes continueront de se faire arrêter. »

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