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Iran : quatre portraits de femmes en quête de liberté

Selon, le rapport d’Amnesty International, en Iran les femmes continuent d’être discriminées systématiquement dans la législation comme dans la pratique | © Photo by ATTA KENARE / AFP

Politique

Les lois discriminantes envers les femmes en Iran sont une réalité. Cependant, elles sont de plus en plus nombreuses à s’opposer au système patriarcal et totalitaire. Des femmes modernes qui étouffent sous les règles absurdes. Rencontres.


Selon, le rapport d’Amnesty International, en Iran les femmes continuent d’être discriminées systématiquement dans la législation comme dans la pratique, notamment en matière de divorce, d’emploi, d’héritage et d’accès aux fonctions politiques. Les actes de violence à leur encontre sont très courants et commis en toute impunité. Aussi, malgré les demandes de la société civile, le président Hassan Rouhani n’a nommé aucune femme ministre dans son gouvernement.

Quarante ans après la victoire de la révolution islamique de 1979, la question du statut de la femme est au cœur du changement de société qui est en train de s’opérer en Iran. Les universités iraniennes comptent aujourd’hui plus d’étudiantes que d’étudiants, et l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, leur offre de nouvelles perspectives.Les Iraniennes aspirent à plus de liberté et d’équité. Nous les avons rencontré et leur avons laissé la parole. Les témoignages de Masih, Shirin, Dina et Hajar reflètent toute la complexité de cette société loin des clichés trop souvent véhiculés.

Masih Alinejad, militante

Mahsi, militante et fondatrice du mouvement my stealthy freedom. « Tout le monde peut créer des moments furtifs de liberté. » © Facebook My Stealthy Freedom

Masih Alinejad est devenue l’une des figures de la défense du droit des femmes en Iran. En 2014, elle lance la page Facebook My stealthy freedom depuis le mouvement n’a fait que prendre de l’ampleur d’abord sur les réseaux sociaux (plus d’un million de followers), puis petit à petit dans les rues de tout le pays. Choisir ou non de porter le voile, tel est son combat, ainsi que celui de toutes les femmes qui l’ont rejointe. « Tout a commencé un jour où j’ai posté une photo de moi dans les rues de New-York cheveux au vent. J’ai reçu beaucoup de commentaires d’Iraniennes qui exprimaient l’envie d’elles aussi pouvoir se balader sans voile. Je leur ai répondu, que tout le monde pouvait créer des moments furtifs de liberté. Je viens d’une famille plutôt conservatrice et j’ai moi-même eu de la difficulté à retirer mon foulard », confie-t-elle.

La question du voile obligatoire est au cœur des préoccupations des femmes iraniennes qu’elles soient religieuses ou laïques. Systématiquement, les autorités tentent de délégitimer le combat de ces femmes en claironnant qu’il y a des problèmes plus importants. « La liberté vestimentaire est une liberté de base », avance-t-elle. Le 27 décembre 2017, un mercredi, le mouvement de protestation des femmes iraniennes contre le port obligatoire du voile s’est enflammé à Téhéran. Vida Movahed, 31 ans, a retiré son voile et est restée quelques instants droite et fière en plein milieu d’un croisement de grandes avenues de la capitale. Directement arrêtée et finalement libérée un mois plus tard, elle est devenue le symbole d’une volonté d’indépendance.

Depuis, les mercredis, les femmes et certains hommes célèbrent le White Wednesday, le jour sans foulard. « Les choses sont en train de changer et ça fait le malheur des autorités », commente Masih Alinejad.

Grâce au hashtag #Mycameraismyweapon, les femmes peuvent témoigner des moments où elles sont harcelées dans la rue quand elles retirent leur voile. « Le jour où l’on célébrera la fin du port du foulard obligatoire signera la fin de la république islamique » , clame la militante.

En raison de son engament et de ses positions, Mahsi Alinejad est aujourd’hui menacée de mort et ne peut plus retourner en Iran. Elle vit en exil à New York.

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Shirin*, chanteuse et musicienne

Shirin, chanteuse « En Iran, les femmes n’ont pas ledroit de se produire en solo pendant les concerts». © Facebook My Stealthy Freedom

Dans la plupart des foyers de Téhéran et des autres grandes villes, les clips de Pop iranienne tournent en boucle. Ils sont diffusés par satellite illégalement depuis les États-Unis, le Canada et l’Angleterre. Même chose via Youtube qui est interdit mais que tout le monde utilise à l’aide de VPN. Depuis 1979, seule la musique traditionnelle est autorisée et les chanteuses solo ne peuvent se produire que devant un public exclusivement féminin.

Si l’audience est mixte, le solo doit être interprété par un homme. Mais cette situation n’empêche pas les artistes féminines de se produire pendant des concerts privés, secrets. Aujourd’hui, les gens s’invitent illégalement par l’application cryptée Telegram, par le passé, c’était le bouche-à-oreille qui les rassemblait. Shirin a étudié la musique en Iran, vers 20 ans, elle part en Europe poursuivre ses études et vit en dehors du pays depuis plusieurs années maintenant. « J’ai commencé à étudier la musique quand j’étais enfant, c’est ce qui m’anime vraiment. Les concerts font évidemment partie de la vie d’une chanteuse, ne pas pouvoir se produire en public est insupportable. Énormément de femmes iraniennes continuent d’étudier la musique malgré tout».

Contrainte de se produire à l’étranger seulement, Shirin ne connaît l’audience de son pays qu’à travers la diaspora. « C’est intéressant de jouer à l’étranger mais chanter les morceaux persans pour les Iraniens d’Iran procure un sentiment tout à fait différent. À défaut, ils écoutent ma musique par Internet. Heureusement, pour moi, c’est très important de faire découvrir ma musique aux non-iraniens aussi».

L’artiste questionne l’image stéréotypée de la femme iranienne véhiculée dans les médias. « Aujourd’hui, les Occidentaux connaissent la situation des femmes en Iran, j’ai l’impression que du coup ils veulent d’autant plus voir des chanteuses iraniennes, ils ont une vision orientaliste des chanteuses voilées et habillées à l’Oriental. Je crois que cette image ne correspond pas à la réalité des femmes modernes iraniennes surtout quand elles sont à l’étranger. J’aimerais qu’en Iran et en dehors, nous soyons avant tout considérées comme musiciennes pas comme des femmes iraniennes exotiques »

Dina*, avocate

« Les autorités veulent restreindre les femmes par le voile et le tchador, je déteste ça ».©Jehanne Bergé

« Quand j’ai terminé l’école secondaire, j’ai compris que les activistes étaient en danger dans ce pays alors j’ai voulu étudier les sciences-politiques et puis le droit des droits de l’homme ». Ses parents l’ont soutenu dans ses études. « Notre société est patriarcale, certains métiers, il y a quelques années, n’étaient réservés qu’aux hommes. À la cour, ils essayent de nous rabaisser sans arrêt. Parfois, le juge est impoli avec moi parce que je suis une avocate pas un avocat. Les juges femmes ne peuvent exercer que pour les affaires familiales. Aussi, certains pensent que les hommes sont plus compétents alors ils préfèrent être aidés par un avocat homme ».

Sans oublier, le harcèlement sexuel des confrères masculins dont l’avocate n’ose parler qu’à demi-mots malgré l’anonymat. « Dans notre société, on ressent la pression à toutes les étapes de nos vies : chez nos parents, à l’école, à l’Université, au travail, avec nos maris. Dans certaines familles, ça se passe mieux que d’autres. Par exemple, mon père accepte que je porte ce que je veux et que je me maquille mais pas dans notre ville parce que la région est très traditionnelle et ça ferait parler les voisins. Je suis musulmane, je porte le voile mais je trouve que chacun devrait pouvoir choisir. Les autorités veulent restreindre les femmes par le voile et le tchador, je déteste ça».

Dina n’est pas mariée et vit avec sa famille, elle se concentre sur ses études qu’elle continue malgré ses deux masters. Elle essaye d’obtenir une bourse pour son projet de PHD à l’étranger. « Les choses sont en train de changer. Petit à petit, les jeunes femmes influencent le comportement de leur famille. Par rapport à il y a 10 ans c’est vraiment mieux déjà. Les Iraniennes voient la vie des autres femmes à travers les films et les émissions diffusées illégalement par satellite. Aussi, elles étudient de plus en plus à l’Université, et ça les encourage à prendre le pouvoir. Les autorités continuent de vouloir réduire nos droits mais bientôt ils n’auront plus le choix que de céder… »

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Hajar, prof d’anglais

« Avant, c’était un immense tabou mais aujourd’hui beaucoup de femmes roulent en vélo ». ©DR

« Si on voyage, on doit avoir la permission d’un homme. Quand les femmes ne sont pas mariées elles sont sous le contrôle de leur père, quand elles se marient elles sont sous le contrôle de leur mari. Les femmes doivent rester vierges jusqu’à la nuit de noces. S’il y a un doute, elles se font  » vérifier  » par un médecin et reçoivent un certificat de virginité, c’est terrible. En général, la famille arrange les mariages. Dans mon cas, nous nous sommes choisi, mon mari est très moderne et ouvert d’esprit, je suis beaucoup plus libre depuis que je suis avec lui mais c’est loin d’être le cas de la majorité des femmes. »

Hajar qui est une jeune femme hyper active et pleine de vie explique : « je ne veux pas avoir d’enfants ici parce que la société est trop paradoxale. À l’école, ils apprendraient des règles auxquelles je n’adhère pas. Quand j’étais enfant déjà, je ne pouvais pas accepter les différences de traitement entre les garçons et les filles. Mon frère pouvait sortir jouer dans la rue, rouler en vélo, porter ce qu’il voulait. Moi non ». 

La cycliste iranienne Poupeh Mahdavi Nader lui a servi d’exemple alors qu’elle était encore adolescente. « Comme, elle, j’ai commencé à rouler en vélo. Mais je le faisais en secret, je cachais ma bicyclette, mes parents ne savaient rien. Il y a 15 ans c’était un énorme tabou, c’était interdit, je me faisais insulter, je devais rouler masquée. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus commun, beaucoup de femmes roulent en vélo heureusement ».

L’arrivée à l’Université a marqué un grand tournant dans sa vie. « J’y ai découvert les satellites et internet. Jusque-là, toute la connaissance à laquelle j’avais accès était des écrits religieux. J’y ai rencontré des gens qui pensaient comme moi, ça m’a fait du bien, avant je culpabilisais de mes pensées égalitaristes ». Hajar voit le changement s’opérer autour d’elle mais reste sceptique. « J’ai l’impression que les changements de mentalité ne concernent que les gens autour de moi. Beaucoup de femmes sont encore coincées dans des schémas de soumission aux hommes. Bénévolement, je donne des cours de langue aux jeunes filles de ma ville et j’essaye d’y inviter des voyageuses solos pour les inspirer. Il faut changer les mentalités pour que les Iraniennes puissent accéder au pouvoir».

Masih, Shirin, Dina, Hajar et tant d’autres… Sur notre route à travers l’Iran, nous avons rencontré des fillettes, des jeunes femmes, des femmes, des ainées. Elles nous ont ouvert les bras et nous ont partagé leur ras-le-bol mais aussi leur espoir de changement. Religieuses ou non, riches ou pauvres, citadines ou campagnardes, toutes rêvent d’un autre Iran et toutes nous ont répété : « L’égalité des droits finira pas être une réalité même si ça prendra encore un peu de temps.. »

* les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.

Le cinéma pour aller plus loin :

La Permission, inspiré d’une histoire vraie, le film met en scène une joueuse de futsal à qui son mari interdit de partir à l’étranger pour jouer un match décisif.

No land’s song, voulant rendre hommage aux grandes chanteuses des années 1920, Sara Najafi est déterminée à faire revivre la voix des femmes en Iran malgré les interdictions.

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