Rio de Janeiro : les gangs font leur carnaval

Rio de Janeiro : les gangs font leur carnaval

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Image d'illustration. | © EPA/ANTONIO LACERDA

Politique

Pendant que les écoles de samba défilent dans le centre de la ville, les quartiers populaires ont leur festival off. Plus festif mais plus dangereux.

D’après un article de Paris Match France de Manon Quérouil-Bruneel

Dans l’arrière-cour d’un magasin de déguisements, au cœur d’une banlieue nord de Rio, des gaillards tatoués manient le pistolet à colle avec une application d’écoliers. A quelques heures de l’ouverture officielle du carnaval, le gang des Cobras apporte la dernière touche à ses tenues dans un tourbillon de plumes et de bières. L’année dernière, ils avaient choisi Poutine ; cette année, c’est Jésus qui est à l’honneur.

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« J’aurais préféré saint Georges, explique Rodrigo, le chef, un fervent catholique. Mais dans le groupe, on a aussi des évangéliques et des adeptes du candomblé [syncrétisme afro-brésilien]. Il a fallu trouver un compromis. » Après délibération, le visage du Christ fédérateur a donc été imprimé sur un patchwork patiemment cousu main, puis chaque costume a été taillé sur mesure. Rien n’est trop beau pour honorer la tradition du bate-bola (« frappe de la balle ») : un carnaval off qui se déroule tous les ans loin des caméras, dans les ghettos de Rio. Il est entré au patrimoine culturel de la ville en 2012.

La pratique remonterait aux années 1920, à l’époque de la création des premières écoles de samba. En marge des défilés officiels se retrouvaient des petits groupes en habits de clowns bariolés. Ils déambulaient avec des balles géantes en vessie de porc, qu’ils frappaient dans un vacarme terrifiant. Aujourd’hui, le bate-bola reste un mélange détonant de fête et de démonstration de force, à une heure de train et des années-lumière de l’illustre sambodrome où les cortèges paradent dans une exubérance bon enfant. Un « truc de riches qui s’encanaillent trois jours par an », estime Igor, un jeune Cobra qui reconnaît n’y avoir jamais mis les pieds.

Trop loin, trop cher. Torse nu, il livre un combat acharné pour introduire, de ses doigts épais, un fil récalcitrant dans le chas d’une aiguille. Son costume lui aura coûté des mois de travail et 1 000 reals, le montant d’un mois de salaire minimum. « Les écoles de samba reçoivent des aides de l’Etat, mais nous, rien du tout. Alors, on se débrouille », dit-il, sourire en coin. Economies à l’année pour certains, vols ou trafics pour d’autres, tous les moyens sont bons pour s’offrir un déguisement à la hauteur du prestige revendiqué par le gang. En 2018, après vingt-six ans de défilés sans interruption, les Cobras avaient bien failli renoncer. Finalement, ceux qui étaient en fonds ont payé pour les autres. C’est aussi ça, le carnaval des favelas : un moment de partage et de solidarité.

Cette année, la météo a décidé de jouer les trouble-fête. Trempés jusqu’à la moelle, les hommes font des allers-retours sous une pluie diluvienne, exfiltrant dans des sacs-poubelle les derniers costumes qu’il reste à livrer avant le début des festivités. Rodrigo raye les noms au fur et à mesure dans le carnet de commandes coincé sous son gros biceps, tatoué à l’effigie de ses deux fillettes. On aimerait y jeter un œil, on essuie un refus catégorique. Certains membres tiennent à leur anonymat, justifie le chef. Un masque intégral complète fort à propos la panoplie des Cobras.

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Membres d’une école de Samba à Rio en 2007. EPA/MARCELO SAYAO

Toute l’année, le quartier vit au rythme des fusillades et des descentes de police

A l’origine, le groupe a été créé pour protéger les habitants du quartier contre les bandes violentes qui venaient semer la terreur en période de carnaval. Une force de dissuasion hétéroclite composée de voyous, de policiers, d’instituteurs et d’ouvriers qui se connaissent depuis l’enfance. Chaque année, ils se retrouvent pour trois jours de fête rugueuse, sans se soucier de savoir de quel côté de la loi chacun se situe. Aujourd’hui, la réputation des Cobras n’est plus à faire. « Tout le monde sait que nous n’hésitons pas à sortir les armes pour défendre notre territoire », dit Rodrigo, laconique, avant de fermer boutique.

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Le lendemain après-midi, du côté de Marechal Hermes, au nord de Rio, c’est le grand jour, les yeux des enfants vont briller. Pour quelques heures, ces hommes issus des quartiers marginalisés se retrouveront au centre de l’attention. Une grand-mère a prêté son jardin pour les derniers préparatifs. Les Cobras se parfument, ajustent quelques plumes. Rodrigo prononce un discours de paix et d’amour. Tout le monde entonne un vigoureux « Notre Père », avant de sortir en courant sous un déluge de pétards et de feux d’artifice. Les ballons martèlent le bitume défoncé dans un fracas de tonnerre.

La nuit tombée, le groupe délaisse le centre-ville pour s’enfoncer dans la favela, dédale de misère en habits de fête. Toute l’année, le quartier vit au rythme des fusillades et des descentes de police. C’est le moment, pour ses habitants, d’oublier qu’ils dansent sur un volcan. Entre les monceaux d’ordures que les services publics ne ramassent plus et les murs tagués, ils ont dressé des chapiteaux multicolores, accroché des guirlandes de sacs en plastique aux lignes électriques arrachées.

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Danseuse lors du carnaval de 2002. AFPI/MAURICIO LIMA

Depuis l’élection de Bolsonaro, la vie dans le quartier serait devenue encore plus dure

Au milieu des hordes de super-héros et de princesses déglinguées qui ont envahi les rues, des hommes quadrillent le secteur, radio dans une main et arme automatique dans l’autre. Certains portent un masque de la série La casa de papel, hommage convenu aux rois des voleurs. Ce ne sont pas eux qui détonnent, mais un groupe vêtu de sobres tee-shirts blancs, au dos desquels est imprimée la photo d’un adolescent tué lors d’une opération policière : le mois de février a été particulièrement sanglant.

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« Lorsque je faisais des bêtises, mes parents me menaçaient d’appeler les clowns terrifiants des bate-bolas, raconte Féu. Moi, je dis à mon gosse que les flics vont débarquer. C’est beaucoup plus efficace ! » Depuis l’élection de Bolsonaro, la vie dans le quartier serait devenue encore plus dure. « La police essaie même d’interdire les bals et les rassemblements populaires. Mais sans la fête, on n’a plus rien », se désole le jeune barbier, pas loin de penser que cette stratégie est, à long terme, aussi dangereuse que le permis de tuer donné aux forces de l’ordre par le nouveau président… D’ailleurs, plusieurs groupes de bate-bola ont été interdits par la préfecture. A la fois gardiens d’une tradition de liberté et fierté des classes populaires, certains ont dérivé vers une version plumes et paillettes du hooliganisme auquel on doit déjà des dizaines de morts. Sur un mur de Marechal Hermes, un graffiti rend hommage aux 22 membres du gang de l’Agonie décédés pendant des rixes.

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Opération de police à Rio de Janeiro en 2010. EPA/Antonio Lacerda

Ce sont maintenant près de deux cents individus chauffés à blanc qui patrouillent en maîtres dans les rues

Peu après 22 heures, les femmes et les enfants qui accompagnent le cortège des Cobras sont invités à rentrer à la maison. « C’est l’heure de la bagarre », dit le chef. Le groupe doit rallier Nilopolis, une banlieue de Rio. Sous leurs masques au sourire monstrueux, trois Cobras se jettent au milieu de l’autoroute et forcent un bus à s’arrêter. Le reste de l’équipe surgit de l’obscurité, prenant d’assaut le véhicule et son chauffeur tétanisé. Et chante : « Attention, les Cobras sont dans la place. Quelqu’un va mourir ce soir ! » Vingt minutes plus tard, la bande descend dans une volée de plumes jaunes.

Soudain, l’ambiance se tend. Nous sommes en territoire ennemi. Rodrigo ordonne d’accélérer. Tout le monde se met à courir dans la nuit chaude, partagé entre trouille et envie d’en découdre. Au loin, des silhouettes armées de barres de fer se découpent dans l’obscurité. Après un moment de flottement, les deux groupes se tombent dans les bras. Ce sont maintenant près de deux cents individus chauffés à blanc qui patrouillent en maîtres dans les rues à moitié désertes. Lorsqu’une voiture de police fait mine de ralentir, les ballons frappent plus fort le sol, en signe de défi. Le combat est perdu d’avance. La voiture repart sans s’attarder.

Ces gangs sortent pour en découdre. Pour eux, le carnaval, ce n’est pas la fête, mais la guerre.

A 4 heures du matin, Rodrigo bat le rappel de ses troupes, un peu défaites et méchamment déplumées. Demain, les Cobras joueront à domicile. Une trentaine de groupes ont été conviés. Mais, cette fois, la fête va dégénérer. Les Camelias, un gang majoritairement constitué de paramilitaires, ouvrent le feu au beau milieu de la foule. Les Cobras répliquent. Bilan : deux morts et six blessés graves. Contrairement aux zones sud du Rio ultra-sécurisé, un seul véhicule de police était présent. Ses deux occupants se sont enfuis au premier coup de feu.

L’une des victimes est un jeune garçon de 14 ans, Kauan. Cet adolescent sans histoires appartenait à un groupe qui avait troqué ses ballons pour des ombrelles, en signe de paix. Le week-end, il vendait des boissons sur la plage d’Ipanema. Il avait travaillé toute l’année pour s’offrir son costume de carnaval, afin d’être beau et fier. Kauan a été enterré le mercredi des Cendres, dans une tombe sans nom. « Il faut que ça s’arrête, dit son père, étrangement calme. Ces gangs sortent pour en découdre et tout détruire. Pour eux, le carnaval, ce n’est pas la fête, mais la guerre. » Une vendetta sans fin : les Cobras ont promis des représailles l’an prochain.

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