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Congo : Les Taabwa veulent le retour du crâne de Lusinga

Le crâne de Lusinga est actuellement conservé au Musée des sciences naturelles à Bruxelles.

Politique

Des universitaires taabwa demandent la « restitution » du crâne du chef Lusinga qui est conservé dans un Musée belge, « en vue de funérailles dignes du personnage historique sur sa propre terre, au sein de sa communauté ». Ils nous ont fait part d’une « déclaration de principe » qu’ils adressent au gouvernement fédéral belge.

Dans une boîte qui se trouve à l’Institut Royal des Sciences naturelles de Belgique repose le crâne de Lusinga lwa NGombe. En décembre 1884, ce chef Taabwa qui vivait dans la région du lac Tanganyika fut décapité lors d’une expédition punitive commanditée par le militaire Emile Storms. En mars 2018, Paris Match Belgique avait publié une enquête approfondie sur ces faits. Celle-ci a notamment eu pour conséquence de mettre à l’ordre du jour un débat sur les « collections coloniales de restes humains » encore présentes en ce début de 21ème siècle dans diverses institutions du royaume de Belgique.

Comme il va de soi, le dossier interpelle aussi au Congo. Où des universitaires de Lubumbashi s’en emparent désormais pour réclamer la restitution du crâne au nom de la communauté Taabwa. Ils forment le « groupe Murumbi » présidé par Marcel Kalunga Mwela-Ubi, un docteur en linguistique africaine qui enseigne la grammaire comparée des langues Bantu à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Lubumbashi. Parmi ces demandeurs d’une restitution, on trouve aussi le docteur en droit Aldabert Kitopi Kimpinde, un scientifique qui n’est autre que le doyen de la Faculté de Droit de l’Université de Lubumbashi ; Léandre Mbolyo Kimpinde, docteur en Lettres, professeur de Littérature française du Moyen âge et de la Renaissance, chef de Département des Lettres et civilisations françaises et Latines à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines à l’Université de Lubumbashi ou encore Fernand Numbi Kanyepa, un docteur en sociologie qui enseigne au sein de la Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives, à l’université de Lubumbashi.

Un expatrié belge est aussi actif au sein de ce groupe. Il s’agit du Docteur en sciences politiques Erik Kennes qui est chercheur associé à l’Université d’Anvers et au Musée de Tervuren. Ce scientifique nous explique qu’il « étudie depuis 1992 la politique en RDC et spécialement au Katanga » et qu’il a « tissé des liens familiaux et amicaux très étroits avec la communauté Taabwa depuis 1999 ». Le Dr Kennes se déclare « favorable à la réappropriation et valorisation de l’héritage culturel et historique Taabwa par la communauté » et insiste sur le fait que la démarche qu’il soutient a été initiée par des intellectuels et des chercheurs Taabwa.

« Le groupe inclut des membres de la grande famille du chef Lusinga et est en contact avec l’actuel chef Lusinga »

Ces intellectuels ont rédigé la « déclaration de principe » suivante : « Nous, membres du Groupe Murumbi, sommes informés de la présence du crâne du Grand Chef Lusinga au Musée des Sciences Naturelles à Bruxelles. Ayant pris connaissance du débat autour de la problématique de la restitution de ce crâne en vue de funérailles et d’une inhumation, dignes du personnage historique sur sa propre terre au sein de sa communauté, les universitaires taabwa demandent au Royaume de Belgique d’accepter et de faciliter cette restitution : ce qui ira dans le sens d’apaiser ses relations avec la République Démocratique du Congo à travers la communauté d’origine du feu Chef Lusinga. Le groupe Murumbi est un groupe d’intellectuels académiques affiliés aux institutions universitaires de Lubumbashi qui veut faire des études sur la communauté et récolter sa mémoire ; le groupe inclut des membres de la grande famille du chef Lusinga et est en contact avec l’actuel chef Lusinga.

A ce titre, il s’est chargé de porter les aspirations de tous les Taabwa regroupés au sein de l’association socio-culturelle Bumvuano Bwa Bataabwa au nom de laquelle il s’oblige de poser les actes suivants :

1. Mener des recherches scientifiques en vue d’élaborer des monographies des chefferies du Territoire de Moba dont l’ancienne chefferie Lusinga (relayée par celle de l’actuel Grand Chef Kansabala), de l’origine à ce jour, ainsi que sur les fondements de la culture et de l’organisation sociale traditionnelle desdites chefferies ;

2. Après étude, publier les monographies sur chaque chefferie composant le territoire de Moba y compris l’ancienne chefferie Lusinga, actuellement relayée par celle du Chef Kansabala.

En réitérant sa requête auprès du Royaume de Belgique, toute la communauté représentée par le Groupe Murumbi espère que ce geste de la Belgique sera de nature à favoriser la réconciliation et le raffermissement des liens d’amitié avec la RDC de manière générale et particulièrement, avec la communauté taabwa d’où est originaire le Chef Lusinga. »

Cette déclaration de Lubumbashi porte la date du 27 mars 2019.

Le buste du militaire Emile Storms à Bruxelles ne dit rien l’histoire de Lusinga, – Ronald Dersin

« Le rapatriement est approprié lorsque des items confèrent encore une signification spirituelle et/ou culturelle »

On rappellera qu’en septembre 2007, l’ONU a adopté la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA). Bien que non contraignant, ce texte affirme que les peuples autochtones ont le droit de pratiquer et de revitaliser leurs conditions et coutumes culturelles, le droit à l’utilisation et au contrôle de leurs objets cérémoniels et le droit au rapatriement de leurs restes humains. Comme l’explique la juriste américaine Lynda Knowles, l’actuelle secrétaire d’ICOM Nathist, autrement dit le Comité International des Musées de sciences naturelles, « le profond lien spirituel que la plupart des communautés autochtones entretiennent avec leurs morts, y compris leur vénération pour les ancêtres et la nécessité culturelle de les ramener chez eux, est bien documenté par les anthropologues. (…) Le rapatriement des restes humains vers les communautés autochtones est donc un problème juridique croissant que les musées d’histoire naturelle ne peuvent ignorer. »

Cette question est d’ailleurs envisagée dans l’article 2.5. du code éthique de l’ICOM (Conseil international des musées ) : « Les collections composées de restes humains ou d’objets sacrés ne seront acquises qu’à condition de pouvoir être conservées en sécurité et traitées avec respect. Cela doit être fait en accord avec les intérêts et croyances de la communauté ou des groupes ethniques ou religieux d’origine. ». En son article 3.7, le code éthique insiste sur ce « respect des intérêts et des croyances de la communauté, du groupe ethnique ou religieux d’origine » et l’article 4.3. évoque « le respect de la dignité humaine de tous les peuples. ».

Un autre code éthique de l’ICOM traite plus spécifiquement des collections de restes humains présentes dans les musées des sciences naturelles. Il indique en son point 1-B que « l’origine des collections et les souhaits des descendants ou d’autres groupes qui sont concernés doivent être pris en compte en toutes circonstances. » Le point 1-G de ce code est encore plus explicite : « Le rapatriement est approprié lorsque des items confèrent encore une signification spirituelle et/ou culturelle, ou lorsqu’il peut être démontré de manière irréfutable qu’ils ont été volés. »

Deux demandes de restitution qui ne sont pas concurrentes

Fin février, nous faisions état d’une autre demande de restitution du crâne introduite par Thierry Lusinga, un homme résidant à Lubumbashi qui affirme être l’un des descendants du chef Lusinga. Pour rappel, ce demandeur accepte de prouver sa filiation par une analyse génétique comme l’avaient initialement exigé les autorités belges… Avant de changer de position au motif que de tels tests ne seraient pas de nature à apporter une preuve suffisante en termes de filiation. Camille Pisani, la directrice de l’Institut Royal des Sciences naturelles de Belgique nous avait alors déclaré : « Lusinga a vécu dans les années 1880, ce qui dire veut qu’il y a eu 4 ou 5 générations entre lui et la famille qui réclame son crâne. On peut espérer arriver à des rapprochements entre l’ADN prélevé sur le crâne et celui du demandeur mais certainement pas au point d’établir une filiation certaine. » Ce point de vue est cependant contesté par des scientifiques spécialisés. La généticienne américaine Mary-Claire King estime qu’« il doit être possible de déterminer si le chef Taabwa est lié au descendant présumé qui réclame la restitution de son crâne. Établir un lien ancestral de 4 générations s’inscrit parfaitement dans le cadre de la technologie moderne. Il existe certainement des laboratoires en Europe qui pourraient effectuer cette analyse génomique. »

La démarche de Thierry Lusinga n’est pas « concurrente » de celle introduite par le Groupe Murumbi. Ces dernières semaines des contacts positifs ont été noués à Lubumbashi. Ainsi, ce lundi 25 mars, Thierry Lusinga a notamment participé à une réunion avec les universitaires qui ont rédigé le texte de la déclaration et tout le monde est d’avis d’unir les forces et les bonnes volontés afin de faire aboutir au plus vite la demande de restitution du crâne. Pour l’heure, ces revendications congolaises n’abordent pas la question de la restitution d’objets divers, dont des statuettes, qui furent volés au chef Lusinga et à d’autres membres de la communauté Taabwa par le militaire Emile Storms. Objets qui font actuellement partie de la collection ethnographique du Musée Royal de l’Afrique Centrale, sis à Tervuren en Belgique.

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