Paris Match Belgique

Theresa May, catastrophe en vue

Theresa may

Elle a même été moquée pour son éternel manteau bleu. | © AFP

Politique

Trois ans après le vote, la Première Ministre est incapable de trouver la sortie de l’Europe et du labyrinthe politique anglais.

Le diable se niche dans les détails. Entre ridicule et tristesse. En Grande-Bretagne, tandis que la classe politique agonise dans les affres du Brexit, qu’un million de citoyens défilent pacifiquement à Londres pour demander un second référendum et que 5,4 millions d’autres signent une pétition en ligne avec la même exigence, d’autres tentent simplement d’en amoindrir les conséquences. C’est ainsi que Wepa augmente ses stocks tous les jours. Wepa ? Une entreprise allemande, mais installée dans le sud du pays de Galles. Sa spécialité ? L’importation de papier toilette. Comme le souligne malicieusement Denis MacShane, l’ex-ministre de Tony Blair aux Affaires européennes (qui avait prédit le vote en faveur du Brexit), la Grande-Bretagne, avec une consommation moyenne de rouleaux deux fois et demi supérieure à la moyenne européenne, est le plus gros importateur de papier toilette de toute l’Union, soit 1,3 million de tonnes par an, dont 1,1 million est importé. Confronté au risque d’une pénurie brutale, Wepa a donc déjà accru ses stocks de 600 tonnes, soit 3,5 millions de rouleaux. Et pris la décision de les acheminer désormais par bateau, en provenance de Naples, le transport routier risquant de souffrir d’embouteillages monstres. La PME a dû louer 6 000 mètres carrés de hangars supplémentaires.

Lire aussi > Theresa May s’engage à démissionner pour sauver son accord de Brexit

Brexit
La semaine dernière, un million de personne a manifesté. ©AFP

Des stocks de toute nature

« Le pays tout entier est hérissé d’entrepôts saturés par des stocks de toute nature. Accumuler des réserves devient notre principale activité », s’inquiète Carolyn Fairbairn, la directrice générale de la Confederation of British Industry. Cette ancienne dirigeante de la BBC, diplômée de Cambridge et de l’Insead, qui redoute les effets dévastateurs d’un « no deal » sur les entreprises – petites, grandes et moyennes –, a pris l’initiative historique de publier le 21 mars un communiqué commun avec Frances O’Grady, son homologue à la tête du Trades Union Congress (TUC), l’organisation fédératrice des syndicats d’outre-Manche (plus de 5,5 millions d’adhérents), pour réclamer un changement de stratégie du gouvernement face à une « urgence nationale ». Un incroyable symbole. Un peu comme si, en France, Philippe Martinez (CGT) et Geoffroy Roux de Bézieux (Medef) choisissaient l’union sacrée face à Emmanuel Macron.

C’est dire le désarroi des 66 millions de Britanniques, dont 17,4 millions avaient voté « Leave » (partir) le 24 juin 2016. Et 16,1, « Remain » (rester). Une nation divisée, déprimée, sous le choc de ces mille jours sans la moindre boussole : quatre Britanniques sur dix se disent psychologiquement affectés par le Brexit, selon l’Association pour la santé mentale. Pourtant, Theresa May tient bon. Epuisée, les cernes sous ses yeux noisette toujours plus creusés, emmitouflée dans son éternel manteau bleu zippé – « Comment faire confiance à une femme dont le vêtement préféré ressemble à une couverture ? » s’est interrogé un éditorialiste… Attaquée, vilipendée, moquée. Menacée de complots internes dans son propre parti, où prolifèrent les Brutus au petit pied qui rêvent de grand soir. Et ridiculisée par certains chefs d’État européens pour n’être pas « le couteau le plus aiguisé du tiroir », selon une expression anglaise. Traduire : pas une intelligence de premier plan. Peut-être, mais chez Theresa May, c’est l’ambition qui en tient lieu. Cette « Remainer » contrariée, autrement dit adversaire initiale du divorce avec l’UE, s’est reniée pour le défendre bec et ongles, y compris au mépris du bon sens et de la réalité économique.

Lire aussi > Comment le Brexit sape le moral et la santé mentale des Britanniques

Car elle demeure viscéralement accrochée au 10, Downing Street et à son poste, quelles que soient les avanies subies. Theresa Mary Brasier, 62 ans, fille unique, père pasteur et mère au foyer, doublement orpheline à 25 ans, n’a jamais cultivé d’autre désir dans l’existence que celui d’être un jour élue chef du Parti conservateur, comme elle le racontait déjà à ses camarades de classe en première, en 1972. Puis, plus tard, désignée Première ministre. À Oxford, coupe au bol, jupe sage et talons plats, celle qui a succédé à David Cameron après un énorme séisme politique et l’autodestruction de ses concurrents tranchait avec ses condisciples féminines en plein « Flower Power », cheveux longs et robe à fleurs. Objectif ? Paraître sérieuse. Se vieillir avant l’âge. Tout pour intégrer l’establishment politique. Grimper les échelons au plus vite. Une obsession partagée par son mari, qui est aussi son plus proche conseiller politique : Philip May, rencontré justement à l’université. Lui ne parviendra pas à entrer à Whitehall, le siège londonien du Parlement. Elle, si. En 1997, après de longues années d’efforts. Leur passion commune pour le pouvoir n’en sera que plus forte.

brexit
Pendant ce temps là, devant le parlement. ©AFP

« Ils ont voté pour avoir mal »

Lors des élections législatives anticipées de juin 2017 – une autre erreur qui, bien loin de la renforcer, lui a imposé un Parlement coupé en deux, les conservateurs à quasi-égalité avec les travaillistes –, Philip May n’avait pas caché son angoisse. « Il nous a fallu des années pour arriver à ce poste. Ce n’est pas pour tout risquer aujourd’hui », avait naïvement déclaré en comité restreint ce financier de profession, selon l’ancien directeur de la stratégie de son épouse, Chris Wilkins, stupéfait par cette confidence. Le « nous » qu’il utilisait n’avait rien d’un pluriel de majesté, mais tout d’une aspiration partagée. À toute épreuve. « Le climat tient de la Nuit des longs couteaux et d’un sketch des Monty Python », ironise un ancien ministre pour illustrer la plus longue séquence « horribilis » sans doute vécue par un Premier ministre. Des séances effroyables aux Communes, pendant lesquelles May encaisse, grommelle et, enrouée, ressemble à un zombie. Elle tousse, se tasse, presque aphone, métaphore éclatante de la perte de contrôle sur ses troupes. « Si vous ne m’entendez pas, j’entends, moi, la voix du pays », lance-t-elle, bravache, au milieu des « order ! » lancés d’une voix de baryton par le speaker de la Chambre, John Bercow, cheveux blancs et cravate criarde, chargé de maintenir l’ordre. Le même la poignardera ensuite dans le dos, en ressuscitant une loi de… 1604 pour interdire la présentation du même texte une troisième fois. En plongeant ainsi la plus ancienne démocratie parlementaire de la planète dans une crise politique paroxystique.

Lire aussi > Quelles conséquences en cas de Brexit sans accord ?

Dans la nuit du 21 au 22 mars, à la suite d’un énième sommet nocturne consacré par Bruxelles au Brexit, Theresa May prononce d’une voix monocorde un discours de cent trois minutes, évoquant son « grand regret personnel » quant au report de la date prévue du 29 mars. Puis se tait. Et ne peut (ou ne veut ?) répondre aux multiples questions des 27 chefs d’État et de gouvernement : quels sont ses plans si le seul accord de sortie validé par l’Union européenne se heurte à un troisième vote négatif aux Communes ? Ensuite, elle attend, seule, dans un couloir, en grignotant un sandwich, qu’un officiel – Donald Tusk, en l’occurrence, qui tweete en même temps le résultat des délibérations – lui fasse part de la décision des Européens. « C’était hallucinant, se souvient l’un des “sherpas”. Plus les interrogations se succédaient, plus elle se murait dans le silence. Ou se réfugiait dans des considérations évasives. Impossible d’extraire de sa bouche un seul élément concret ».

Nouvelle humiliation le 24 mars à Chequers, la résidence de campagne des Premiers ministres : l’interminable dimanche de négociations avec ses pires ennemis au sein des « Tories » (dont l’extravagant Boris Johnson, tout juste divorcé, cheveux ras et vingt kilos en moins, prêt à bondir sur Downing Street). Le lendemain, elle rejoint son fief londonien. Pour un conseil des ministres et un rendez-vous avec le leader de l’opposition, Jeremy Corbyn, sa doublure au sein du Labour, prêt à tous les compromis pour se maintenir à la tête des travaillistes, sans trop s’embarrasser de convictions. Theresa May a entretemps perdu le contrôle du processus au profit du Parlement, qu’elle avait désavoué quatre jours plus tôt. Parmi les options encore sur la table, Apocalypse Brexit, le « no deal » du 12 avril, si l’accord actuel, négocié pendant deux ans et demi, n’obtenait pas l’assentiment des députés. Soit son approbation et la sortie le 22 mai. Soit, enfin, une extension du délai pour déclencher l’article 50, qui définit la sortie d’un État membre. Mais à une condition surréaliste : que la Grande-Bretagne s’engage, avant le 11 avril à minuit, à organiser des élections européennes ! Ou bien de nouvelles élections et/ou un second référendum…

Questionnée il y a quelques jours par sir Vince Cable, le chef du parti des Libéraux-Démocrates, sur le malaise de ses concitoyens, Theresa May a eu cette réponse délirante : « Les gens ont voté pour avoir mal ». En attendant, c’est tout le pays qui souffre. La sortie de l’Union européenne a déjà amputé le produit intérieur brut (PIB) de 2 %. Un montant colossal de 46,7 milliards d’euros.

CIM Internet