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La Justice belge condamnée à perpétuité ?

Trop simple de pointer une personne, un magistrat ou un auxiliaire de justice. Non, il y a un mal. Ce mal est institutionnel | © BELGA PHOTO JONAS VAN BOXEL

Politique

1995, Julie et Mélissa, Ann et Eefje. Tant d’autres depuis. Pas seulement des enfants. 2019, Julie Van Espen est aussi victime d’un prédateur. Comme si rien n’avait changé. L’institution judiciaire est à nouveau sur la sellette.

 

Le pont Theunis à Anvers. Comme ce pont qui surplombe la E42 entre Liège et Namur. Là où Julie Lejeune et Mélissa Russo ont été aperçues pour la dernière fois avant de tomber sur Marc Dutroux et ses complices. Des ponts qui se transforment en stèles commémoratives.

Là, Steve Bakelmans attend une proie. Depuis trois semaines, il vit comme une plante. Comme d’habitude, il est ivre. Un peu de came pour passer le temps. 18 h 30. Julie Van Espen pédale, son allure est sportive. Il la voit, il la guette. Pont Theunis. Il saute sur sa victime. Il tente de la violer. Julie crie, elle se débat. En vain. Il l’étrangle avec un fil électrique. Le cauchemar d’une famille devient celui d’un pays. Encore. Comment un Etat ne parvient-il pas à protéger ses êtres les plus fragiles : femmes, mères, enfants, adolescentes ? Trop facile de considérer qu’elles étaient là « au mauvais endroit, au mauvais moment ». Trop simple aussi de pointer une personne, un magistrat ou un auxiliaire de justice. Non, il y a un mal. Ce mal est institutionnel.

Une histoire qui se répète

La comparaison avec « l’affaire Dutroux » est saisissante sur plusieurs points. L’histoire se répète en grande partie. Pourquoi ? Les maux sont les mêmes. Ils le scandent depuis de nombreuses années et singulièrement ces derniers mois. Les magistrats et les avocats dans le même élan le prédisent : la Justice du pays court à la faillite. Elle va dans le mur. Son sous-financement est un trou noir. Les manifestations devant les palais se multiplient. Mais rien n’y fait.

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Le gouvernement fédéral ne respecte pas la loi. Un comble. Le cadre n’est pas complet. Il manque des juges. Des cours et des tribunaux n’ouvrent même plus leurs portes. La cour d’appel d’Anvers avait fermé l’une de ses chambres. Steve Bakelmans attendait son procès suite à sa condamnation pour viol. Deux longues années pour briser finalement la vie d’une jeune fille qui passait par là.  On entend les ministres. On les écoute. Il y a de quoi être surpris : un juge n’aurait pas suivi le parquet, sa décision n’est pas une question de moyens, l’organisation du tribunal n’était pas la bonne, etc. Ajoutez le manque d’empathie et le tableau est complet. Or, le constat est clair. Des dossiers sont traités en dehors du délai raisonnable, voire pas du tout ! Classement vertical, faute de temps, faute de ressources humaines. Et, à deux semaines des élections, il vaut mieux botter en touche ou détourner, sans aucune pudeur, la balle vers l’autre pouvoir qui serait défaillant à cause de ses propres manquements.

Un crime qui a retourné la population… 15 000 personnes se sont réunies à Anvers pour une marche silencieuse en mémoire de Julie Van Espen. © BELGA PHOTO LUC CLAESSEN

La Justice doit réaliser une introspection

Steve Bakelmans ne pouvait-il vraiment pas être arrêté immédiatement après sa condamnation en Première instance à quatre ans de prison ? La loi de 1990 établit que ce type d’arrestation n’est possible que si le prévenu tente de se soustraire à l’exécution de la peine. Or, lors de sa première condamnation en 2004, il était rentré trois fois en retard de congé pénitentiaire. Et pas qu’un peu. À une occasion, il est revenu dans sa geôle avec sept mois de retard ! Le distrait de longue durée. Pourquoi ne pas l’avoir arrêté immédiatement après sa condamnation en 2017 ? Dysfonctionnement peut-être. Un mot qui a connu toute sa dimension lors de la commission parlementaire Dutroux.

Qu’on prenne le dossier par tous les bouts, le financement revient comme une ritournelle. La prison. Steve Bakelmans est un récidiviste. Son premier viol en 2004 sur une femme de 58 ans alors qu’il en a 24 l’envoie pour quatre ans derrière les barreaux. Il en sort dans quel état ? Toutes les études le démontrent : la prison est criminogène. Autrement dit : elle est un danger pour la société. Paradoxe incroyable. Les détenus en sortent encore plus déstabilisés qu’en entrant. Un sur quatre récidive dans les deux ans de la libération. Le taux est dramatique. Le meurtrier de Julie n’échappe donc pas à ce phénomène. Illustration de l’incurie : après sa deuxième condamnation pour viol (encore) en 2017, son suivi psychologique par une Maison de justice n’a duré que trois mois à peine.

La bête laissée seule avec son instinct comme compagnon de route meurtrière

Lenteur, lois déficientes, magistrature sous pression, moyens réduits, ressources humaines insuffisantes, cours et tribunaux qui ferment, dossiers mal ou pas traités, prisons inefficaces, libérations conditionnelles peu encadrées, suivi défaillant des condamnés, récidives programmées. La coupe est vide. Et on s’épargne les 4 000 policiers qui manquent d’Ostende à Arlon.

Il y a trois ans, jour pour jour, Jean de Codt, Premier président de la Cour de cassation, infligeait une condamnation lourde au monde politique : « Cet État n’est plus un État de droit, mais un État voyou. » Le voyou, le criminel Steve Bakelmans, confiait aux enquêteurs qui l’interrogeaient sur ses viols : « Je ne peux faire du bien à personne. Je n’ai pas ma place dans ce monde. »

L’autorité avec laquelle le citoyen passe un contrat n’a pas su assurer la sécurité de Julie, donc notre sécurité. L’histoire se répète. Les manquements de l’État sont une mise en abyme qui s’observe sous ou sur les ponts, avec des larmes dans les yeux. Dans quelques jours, nous allons voter. Un dimanche comme les autres ? Que la Justice puisse en sortir gagnante pour la prochaine législature. Mais quand on voit que 
certains hauts responsables font la sourde oreille, la voix du citoyen doit plus que jamais compter. Julie et Mélissa, ça va faire trente ans… Et quoi ? Quelle avancée ? Quelle protection ? Pire : quelle prise en considération ? Redorer les palais, ce ne serait que justice.

 

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