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Facebook, l’arme fatale du Vlaams Belang (et de tous les extrêmes)

Tom Van Grieken

Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang, lors d'un meeting à Anvers le 18 mai. | © BELGA PHOTO / KRISTOF VAN ACCOM.

Politique

Devenu le deuxième parti du pays, le Vlaams Belang a dépensé sans compter sur le réseau social pendant la campagne. Une stratégie qui a semble-t-il porté ses fruits même si elle n’explique pas tout. Un cas qui prouve (encore une fois) que le monstre créé par Mark Zuckerberg est plus que jamais une arme politique redoutable profitant surtout aux extrêmes.

Une vague brune, ou noire selon les titres, est passée sur une partie de notre territoire ce dimanche. Mais sa couleur précise n’a pas beaucoup d’importance, le 26 mai sonnant peut-être comme une date charnière dans l’histoire de notre pays. Jamais depuis son instauration en 1992 (excepté 2004), le précieux cordon sanitaire (qui exclut l’extrême droite de toute majorité politique) n’aura été autant menacé qu’avec la montée fulgurante du Vlaams Belang, parti ultranationaliste et xénophobe devenu la deuxième force en Flandre (passant de 6 à 23 sièges) et la troisième à la Chambre (de 3 à 18). Des scores qui s’expliquent par une position anti-système, le traditionnel discours surfant sur la peur de l’étranger et un virage économique très à gauche. Mais un autre facteur vient peser dans la balance (son poids exact est toutefois difficile à quantifier), c’est notre très cher Facebook, le réseau qui n’en finit plus de s’immiscer dans les élections partout dans le monde.

Champion des interactions

Le parti présidé par Tom Van Grieken a en effet vidé son portefeuille au bénéfice de la firme californienne, en dépensant pas moins de 400 000 euros en publicité sponsorisée, comme le rapportait la RTBF.  C’est plus de deux fois ce qu’a investi la N-VA (170 000 euros) et stratosphérique en comparaison des budgets pour les partis francophones, qui vont modestement de 1000 à 20 000 euros. Des vidéos mettant en scène Marine Le Pen ou Matteo Salvini, les grands soutiens à l’étranger du parti, ont inondé les fils d’actualité ces dernières semaines et visé particulièrement les jeunes électeurs. Un ciblage également à destination des francophones a été observé. Bref, le Belang a tapé sur le clou encore et encore pour provoquer une dynamique. Et il semble que la stratégie adoptée porte ses fruits. Il est le champion des réactions et autres partages sur le réseau social lors de la campagne, qui s’élèveraient à plus de 100 000 rien que pour cette dernière semaine selon les chiffres du Morgen, soit bien plus que tout autre parti. Avec 2,28 millions de vues de vidéos engrangées, il écrase la N-VA, qui totalise quasiment la moitié de son score. Des vidéos « chassées » sur les réseaux sociaux par le parti, comme l’affirme Hélène Maquet ce matin sur La Première, et qui n’hésitent pas à reprendre des images de violence censées faire peur à l’électorat.

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© Facebook / De Morgen.

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Mais l’argent ne fait pas tout. Et c’est là qu’intervient la figure de Dries Van Langenhove, 26 ans, tête de liste Vlaams Belang à la Chambre et méga-populaire sur les réseaux sociaux. Un reportage de la VRT avait révélé son visage raciste et violent en septembre dernier. Patron de la sulfureuse association étudiante Schild & Vrienden, qui avait un moment été proche de la N-VA avant d’être écartée par Bart De Wever, il écrase tous les cadors de la politique, suscitant 97 816 réactions à travers ses publications Facebook sur les sept derniers jours. Il est suivi par Theo Francken (80 152) et Guy Verhofstadt (75 194). Bart De Wever, lui, ne se classe même pas sur le podium (37 661).

Dries Van Langenhove
Dries Van Langenhove. © BELGA PHOTO / NICOLAS MAETERLINCK.

Désinformation et ingérence russe

Et ces données ne sont que la partie émergée de l’iceberg. L’impact grandissant de Facebook, et plus généralement des réseaux sociaux dans le jeu politique actuel, semble se propager d’élections en élections un peu partout dans le monde, à coup de désinformation et de discours haineux au service des extrêmes. L’ingérence russe lors de la dernière présidentielle américaine ou plus récemment l’élection de Jair Bolsonaro en sont les plus brillants exemples. Pas plus tard que la semaine dernière, le média Wired relayait que 500 pages de désinformation liées aux extrêmes avaient été signalées, en vue des élections européennes, par l’ONG Avaaz à la firme de Mark Zuckerberg. Suivies au total par près de 32 millions d’utilisateurs, ces pages ont généré plus de 67 millions d’interactions (commentaires, « likes » et partages) au cours des trois derniers mois. Sur cette même période, les contenus liés à ces pages et groupes, qui visent souvent à attiser la haine envers les migrants ou à dénigrer Bruxelles, ont généré 533 millions de vues, a calculé l’ONG. Des chiffres proprement hallucinants.

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L’ombre d’une ingérence russe plane aussi sur le scrutin européen, comme le rapportait The Independent il y a peu. De nombreuses tactiques, similaires à celles utilisées lors de cyberattaques dans la campagne présidentielle américaine de 2016, ont notamment été détectées. Selon Politico, qui se base sur un rapport d’une société américaine spécialisée dans la cybersécurité, c’est plus de la moitié des Européens qui ont peut-être vu une forme de désinformation promue par des acteurs russes sur les réseaux sociaux. Début mai, Facebook avait fermé deux pages Facebook italiennes. Celles-ci dissimulaient des messages politiques d’extrême droite renvoyant sur des sites de mode de vie ou de sports. Le réseau social a également fermé par la suite 23 pages véhiculant des fausses nouvelles et des contenus haineux, dont plus de la moitié soutenant les deux partis au gouvernement en Italie.

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Mark Zuckerberg et le président du Parlement européen Antonio Tajani en mai 2018. © BELGA PHOTO / THIERRY ROGE.

En Allemagne, le parti d’extrême droite AfD s’est montré hyperactif dans les débats sur Facebook autour des Européennes, comme expliqué par Le Soir. En Pologne, l’Institut pour le dialogue stratégique (ISD) a identifié ce qu’il soupçonne être un « réseau coordonné de pages, de comptes et de groupes sur Facebook utilisés pour promouvoir le parti nationaliste Konfederacja et amplifier des contenus antisémites et pro-Kremlin ». Un réseau coordonné de comptes Twitter a également été mis en lumière en Espagne. Celui-ci servait à diffuser des hashtags anti-islam et à renforcer le soutien au parti d’extrême droite Vox.

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Une « war room » de Facebook en Californie. © NOAH BERGER / AFP.

Des exemples à la pelle qui démontrent que les cybermenaces sont bien plus réelles qu’on ne le croit en Europe. Le Vlaams Belang a gagné la bataille visible, mais une guerre bien plus insidieuse et profonde se joue sur le Web et ce aux quatre coins du monde. Facebook, déjà bien secoué par le scandale Cambridge Analytica et les fuites de données à répétition, veut se donner bonne conscience et tente jouer la transparence, notamment avec une « war room » qui était dédiée aux élections européennes, explique The Verge. Censée éliminer les faux comptes (17 000 profils seraient supprimés chaque minute par la firme californienne, rapporte Konbini), les contenus haineux ainsi que ceux donnant de fausses informations sur le scrutin en lui-même, la tâche de cette cellule spéciale semble faramineuse. Mark Zuckerberg a clairement engendré un monstre qui semble incontrôlable. Et profite en premier lieu aux idées nationalistes et extrémistes. L’enjeu est de savoir si les partis dits traditionnels et plus modérés arriveront à l’utiliser, un jour, à leur avantage.

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