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Élections 2019 : La déchirure qui fait basculer la Belgique dans une crise de régime

La Belgique en souffrance. L’extrême-droite, la nouvelle menace. Elle a déjà été plus forte il y a une vingtaine d’années. Cependant, la N-VA n’existait pas. 43 % à elle deux, aujourd’hui. | © BELGA PHOTO JONAS ROOSENS

Politique

Quel avenir pour la Belgique ? Le nationalisme pèse désormais 43 % des suffrages en Flandre. Le cordon sanitaire pour exclure l’extrême-droite se transforme en ficelle effilochée. Une crise de régime risque de paralyser le pays comme jamais.


« Dafalgan ». La prescription est signée Bart De Wever. Elle s’adresse au Roi. Le président de la N-VA semble presque… amusé par sa formule quand il la prononce. Finalement, tout fait farine à son pétrin qu’il organise savamment pour l’Etat fédéral. S’il reconnait sa défaite électorale face au Vlaams Belang, il essaye déjà d’en tirer parti. Stratège. Le signal fuse. Le cordon sanitaire ? « Je n’en suis pas fan comme je ne suis pas fan du Vlaams Belang. »

La bombe politique ! Une bombe à fragmentation. Elle touche instantanément les institutions. L’extrême-droite au pouvoir, un bon demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale ? Possible. Tout à fait possible. Les anciens ministres N-VA ne tournent même plus autour du pot de fer. Ils plongent dedans. Jan Jambon par exemple : « Je n’ai jamais été en faveur du cordon sanitaire comme système politique. » Assita Kanko, candidate francophone N-VA à l’Europe : « Je ne connais pas le Vlaams Belang. » Tartufferies en série.

Quel changement en 24 heures !

L’extrême-gauche gagne du terrain en Wallonie et à Bruxelles. ©BELGA PHOTO DAVID STOCKMAN

La veille dans un débat télévisé entre présidents de parti néerlandophones Bart De Wever traitait le Vlaams Belang de « parti de m… » et son président de « clown ». Il s’excusera quelques heures plus tard. Trop tard. Comme sa boulette sur les pensions à plus de 67 ans. Trop tard. Il est parti en tête-à-queue dans la dernière ligne droite de la campagne. Cela arrive donc aussi au meilleur.

La bombe politique ! Elle est aussi à fragmentation communautaire. Si la N-VA tente de construire une majorité avec l’extrême-droite (il lui faudrait un deuxième partenaire improbable) au parlement flamand qui encore du côté francophone osera s’allier avec elle au gouvernement fédéral ? Comme en plus la coalition suédoise est impossible au  niveau de fédéral (même avec l’apport du cdH), comme la N-VA ne veut pas du PS sauf pour implanter le confédéralisme, on voit le cul de sac. La situation est bouchée. Le Roi Philippe n’aura pas besoin d’un Dafalgan, mais d’une palette de ce médicament.

La déchirure. Elle est d’opinion. Deux façons de voir la vie. L’une à droite dure, l’autre à gauche pure. Le PTB cartonne. Il brouille les cartes. Les partis traditionnels sont à la ramasse. Le PS, le MR et le cdH perdent des wagons de députés. Ecolo redistribue les cartes. Les verts ne cartonnent pas comme attendu, le PS domine toujours les échanges. Mais le rapport de force a drôlement changé. Bruxelles et la Wallonie sont toujours plus à gauche contrairement au voisin du nord. Miroir inversé. Un peu comme si c’était deux pays différents. Déjà. Elio Di Rupo triomphe d’avoir gardé d’un fifrelin son leadership, Charles Michel triomphe d’avoir si bien résisté. Leurs scores sont simplement historiquement bas. Le présent ne soucie guère de l’histoire. Le fossé se creuse alors un peu plus encore avec le citoyen. Plaie ouverte. Le cdH lui ne la ramène pas – c’est toujours ça.

La déchirure est une crise de confiance. Aucun gouvernement en places, pourtant fort nombreux, n’a su gardé sa majorité. C’est incroyable. Certes le gouvernement flamand fait exception mais il est tellement affaibli à la sortie des urnes. Le CD&V et l’Open VLD sont piégés entre 13 et 14 %. Marche à l’ombre. Comme la N-VA, ils subissent des chutes autour de 20 %. Les partis traditionnels sont en berne de chaque côté de la frontière linguistique. Triste pour un dernier point commun. Les familles pourtant recomposées à l’occasion de ces élections sont à la rue. Malgré leurs efforts pour construire des ponts, leur bilan est catastrophique. A l’image, peut-être, d’un pays qui s’évapore faute de personnel politique modéré convaincant.

La Belgique est malade de ses élus. La N-VA s’est plantée. Elle a joué l’agenda du Belang. L’immigration, l’identité jusqu’à perdre la tête du gouvernement. Les Flamands ont préféré voter pour l’original et non un ersatz. Les jeunes d’extrême-droite ont figé la posture du concurrent venu sur leur terrain. Ils ont joué les générations futures. Eux en somme. Les primo-votants ont percuté. Ils ont condamné le sceau d’une dette publique jamais colmatée alors que Bart De Wever avait promis le contraire. Pire : il a même avoué à deux reprises que le gouvernement fédéral manquait d’ambition. Même si lui le dit ! L’alternative était toute trouvée. Bart De Wever a miné la campagne. Boum.

L’affaire est avant flamando-flamande

La NV-A en nette baisse n’en reste pas moins le premier parti de Flandre et de Belgique. ©BELGA PHOTO DIRK WAEM

Il est trop facile pour les partis opposés à la Suédoise de flinguer aujourd’hui le MR qui a laissé Théo Francken, ex-secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration, sortir des énormités et s’épanouir dans des déclarations outrageantes. Ils entendent ainsi cibler les libéraux comme fauteur de troubles et source d’inspiration des citoyens votant extrême-droite. Rhétorique d’apparat. L’affaire est avant flamando-flamande.

Voilà du coup la Belgique déchirée, éparpillée façon puzzle comme l’écrirait Michel Audiard. Il va falloir du temps pour rendre la terre saine. La crise de régime sera probablement une étape obligée pour réunir les dernières bonnes volontés. Un exécutif d’union nationale, une minorité encore et toujours dans un groupe linguistique. Bref, du raccommodage. Certains penseront jusque-là : aller revoter pour ne pas battre le record des 541 jours de crise politique. Charles Michel ne doit pas tout de suite préparer ses caisses en vue de quitter le 16 rue de La Loi. Les déchirures rendent le pays de plus en plus ingouvernable.

Alors, les exécutifs régionaux devront bien voir le jour au milieu de cette nuit longue. Tout étant toujours plus compliqué, il faudra réunir trois partis. Symétrie entre Bruxelles et Namur ? Pas indispensable mais plus pratique. DéFI et cdH vont se toiser sous la bienveillance condescendante du PS et d’Ecolo. Il est entendu que rouges et verts se sont déjà entendus sur la suite des opérations. Et l’échiquier fédéral étant si complexe, Elio Di Rupo ne peut plus beaucoup miser sur un retour providentiel à la tête de l’exécutif.

Les partis flamands, y compris les plus modérés, refuseront à coup sûr ce cas de figure sous peine de passer sous les fourches caudines de leur opinion. Charles Michel peut-il lui encore espérer même si la famille libérale est la deuxième dans la hiérarchie à la Chambre ? Au vu des résultats de dimanche, les partis flamands ne voudront pas cette fois laisser le poste suprême à un francophone. Qui pourrait s’y coller ? Il y avait tant de prétendants avant – pour de simples raisons stratégiques, mais ils ont quasi tous disparus.

La crise de régime n’est pas simplement un blocage potentiel des institutions

D’ailleurs, à ce titre, pour la deuxième fois, la N-VA se casse la bobinette à Bruxelles et ne pourra pas bloquer la Région. Non la crise de régime est aussi une question de morale, de vertu. Quand une des régions les plus riches d’Europe prend peur parce que certains de ses représentants crie au fou, c’est que la raison est abandonnée en rase campagne (électorale). La pensée, l’instruction, le travail, les richesses, la culture, la justice, la générosité, la tolérance, la sécurité sociale, la démocratie, ce qui habite notre pays dans ce qu’il a de plus noble est pris en otage par des cloportes. Ils mettent à mal 11 millions d’habitants pour faire gagner leur parti devenu l’alpha et l’oméga du régime qui doit surtout être en crise permanente. Cette mécanique les alimente.

La Belgique en souffrance. L’extrême-droite, la nouvelle menace. Elle a déjà été plus forte il y a une vingtaine d’années. Cependant, la N-VA n’existait pas. 43 % à elle deux, aujourd’hui. Le confédéralisme de fait ou en conséquence ? Voilà l’enjeu : la fin du pays. Est-ce vraiment cela dont les Belges rêvent ? Il est permis d’en douter. Quand les discours politiques trouvent leur matrice dans les caniveaux, comme cela s’est beaucoup entendu ces dernières semaines et ces dernières années, il ne faut s’étonner de rien. Il est peut-être trop tard. Les espaces pour rebondir se réduisent à chaque scrutin.

Dans cinq ans ou avant, on revote. Il y aura un pays à sauver.

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