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Elections 2019 : retourner aux urnes serait comme un référendum en soi

29 mai 2019. Palais royal de Bruxelles. Le fait historique : au lendemain des élections, Philippe, roi des Belges, reçoit Tom Van Grieken, patron d’un parti d’extrême droite. | © BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Politique

Les nationalistes sont les vrais gagnants des élections. En chiffre, en stratégie, en perspectives d’avenir. Ils ont le lead. Et ne le lâcheront pas facilement. Jusqu’au bout du bout ?

Bart De Wever est fort. Très fort. Quand il admet sa défaite électorale, le joueur d’échecs n’est pas distrait. Il voit que les fous noirs occupent les principales diagonales. Ils bloquent le jeu. Alors, le président de la N-VA fait de leur victoire la sienne : le roi de Flandre propose le confédéralisme comme issue de secours. Brillant ? Bien plus que cela. Comme première force du pays, donc à la manœuvre au Nord, il marque à nouveau le spectre politique. Il est le général en chef.

Fort, donc. Vu cette occupation du terrain, ses hauts gradés font chorus. Réunion dans la salle de l’état-major, rue Royale 47 à Bruxelles. Theo Francken en tête. L’ex-secrétaire d’Etat n’a pas caché sa joie de voir la victoire de l’extrême droite. « Majorité ! » clame-t-il. Dans la même pièce, Jan Jambon demande le silence, vu qu’il y a une caméra. Bart De Wever fixe l’écran de télévision. Tout se met en place. Un mot-clé, une arme avec une seule balle : « Confédéralisme ! »

De la parole à la volonté d’action. Theo Francken sonne l’assaut : « Le plus stupide que nous puissions faire maintenant est d’exclure immédiatement le Vlaams Belang. Voyons nos programmes. » Son interview tambourine, un rythme. Il s’adresse à l’allié qu’il convoite : « Voici le ballon, lancez-vous vers le but au lieu de simplement crier depuis la tribune. » Le Belang réplique avec un drapeau blanc : « Cher Theo Francken, si vous nous aidez, nous serons heureux de marquer. »

La méthode et la métaphore footballistiques sont diaboliques. D’autant plus que Theo Francken est désigné comme négociateur pour former un gouvernement fédéral. Ainsi, non seulement la N-VA montre à la Flandre qu’elle est prête pour LE moment historique, mais elle nargue également les francophones. Bart De Wever s’adresse à eux : « N’attendez pas qu’il se passe des choses encore pires. Il faut le confédéralisme. »
Menace évidente. Mépris quand il estime que les Flamands ne peuvent pas être minoritaires dans la composition d’un gouvernement fédéral, au contraire des francophones. Musculation, la campagne n’étant qu’un échauffement. Le lion rugit de toutes ses forces.

 

Echange de cadeaux entre Bart De Wever et Tom Van Grieken, sur fond de drapeau flamand : les partis qui veulent la mort de la Belgique ont quasi la majorité en Flandre. ©Frederic Sierakowski / Isopix.

Les leaders francophones sont restés en campagne électorale

Le francophone là-dedans ? Comme d’habitude, il est bouche bée. Quand il en sort quelque chose, il se fait rabrouer immédiatement. Elio Di Rupo brandit la quadripartite (socialistes, libéraux, écologistes et sociaux-chrétiens) pour sortir de l’ornière. Le lion se débat comme un fauve en cage. Intimidation. Alors ? Il se tait, le francophone. Il parle « projets » sur les plateaux télé, naïvement, alors que les institutions s’effritent. Beaucoup sont restés en campagne électorale alors qu’au-dessus de leur tête, c’est déjà la chevauchée fantastique.

Si l’histoire se répète, elle creuse chaque jour davantage le fossé entre les communautés. A vrai dire, la force de la Flandre vient également de la faiblesse des francophones. Peut-être même surtout. Bruxelles et Wallonie se regardent en chiens de faïence. Impossible de se donner un nom commun pour se qualifier. Aucune anticipation. Des partis qui se racrapotent de plus en plus dans leur région avec des élus qui ne se connaissent parfois même plus, selon qu’ils soient bruxellois ou wallons. Ils concèdent des réformes de l’Etat qui les épuisent à chaque fois un peu plus. Avec un baxter comme seule perspective. Des plans de relance économique pas bêtes, mais qui s’essoufflent faute de volontarisme collectif.

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Les conseillers du Roi ont vu juste

Alors, quand le Roi accueille le Vlaams Belang au Palais, la plupart des francophones crient au loup, soit se taisent « mais n’en pensent pas moins ». Certes, l’accueil du Roi réservé à l’extrême droite est largement critiquable. Mais si le Souverain n’a pas voulu se fâcher avec la Flandre, c’est qu’il croit que les francophones acceptent plus facilement ce qui leur est pourtant choquant. En cela, il ne s’est pas trompé. Osons même : ses conseillers ont vu juste.

Que cette invitation blesse des valeurs fondamentales, et quoi ? Les francophones seront les premiers à panser la plaie. Osons-le tout court : il ne fallait pas être devin pour prédire tel scénario. Qu’importent finalement leurs nombreux arguments répandus sous le boisseau ? Les éminences grises du VB sont toujours là alors que le Blok avait été condamné pour racisme par la justice. Elles vont même rendre une visite de courtoisie à Aube Dorée, parti grec néonazi.

Des clips caricaturent un Wallon fainéant tracté par un courageux cycliste flamand. Qu’importe. Mettez une autre nationalité dans la même position et on aurait vu le scandale ! Distribuer des saucisses Zwan lors d’un repas halal organisé dans une école ? Qu’importe encore. Ces actes insupportables sont banalisés. Pour reprendre la comparaison footballistique, les francophones, par peur de jeter un peu d’huile sur le grand feu, restent dans la tribune pendant que se dispute un match décisif. Depuis un demi-siècle, ils regardent celui-ci et se disent après 90 minutes : « On a bien joué. »

La N-VA n’avait pas prévu ce cas de figure : la révolution venue aussi rapidement des urnes. Elle misait sur l’évolution. Elle brise dès lors le cordon sanitaire, fil après fil, avec abnégation. Et si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain ou après-demain.

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« Entrez voir », dit le panneau à Namur. Ailleurs, Elio Di Rupo a vu l’accueil reçu par son idée de quadripartite (socialistes, libéraux, écologistes et sociaux-chrétiens) pour sortir de l’ornière.
© BELGA PHOTO BRUNO FAHY 

Les francophones n’osent pas dire que le pays est en crise

Le gouvernement fédéral est pourtant en affaires courantes. Pas de majorité. La cartographie des partis est un puzzle chaotique. Ceci ne serait donc pas une crise ? C’est vrai : elle est double, parmi d’autres. Le vote est obligatoire et, pourtant, un million de Belges n’ont pas voté ou ont voté nul, blanc. Les opinions sont en opposition totale, le pays voit double. Crise de régime. La Flandre propose le chaos total pour remettre de l’ordre dans cette crise et effacer le territoire belge des cartes géographiques. Le confédéralisme au bout de la route. Le francophone commence d’ailleurs à suivre le même chemin. Lui parce qu’il en a ras la casquette, son voisin par conviction.

La situation étant bloquée, reste le scénario de plus en plus évoqué et que nous écrivions directement après les résultats connus : la possibilité d’un nouveau scrutin. Une nouvelle élection parce qu’il n’y a pas de solution. Un référendum en soi. Chaque citoyen face à son destin. Tous les représentants francophones sont contre, une partie des Flamands y voient un intérêt. La peur toujours d’un côté, et l’espoir de l’autre. Ce cas de figure ne consiste pas en un rejet du dernier vote. Non, celui-ci engendre presque naturellement une question fondamentale, puisque le blocage total des institutions est probable.

Au fond, si les élus accordaient une fois leur confiance aux Belges, et non l’inverse ? Parce que, contrairement à Bart De Wever et Tom Van Grieken, ils croient en la solidarité, ils aiment leurs différences qui sont un point commun, ils adorent leurs Ardennes et leur côte (belge), ils misent sur leurs atouts et leurs synergies, ils participent au rayonnement et au développement international.

Stop ou encore ? Donnons la parole aux Belges, pas aux opinions de sondage et aux élus trop stratèges ou trop distraits. Le pays mérite ce défi.

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