Désobéissance civile, massacre et négociations : Retour sur la situation au Soudan

Désobéissance civile, massacre et négociations : Retour sur la situation au Soudan

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Aux États-Unis, des manifestants appellent à la fin du massacre au Soudan. | © Brendan Smialowski / AFP

Politique

Après la destitution d’Omar el-Béchir, les manifestations pacifiques ont fait place à de violentes répressions. Sous la pression des manifestants qui réclament une transition vers un gouvernement civil, le Conseil militaire au pouvoir a choisi la force, semant la terreur au Soudan.

La fin du printemps soudanais est-elle proche ? Le 11 avril dernier, après quatre mois de manifestations déclenchées par le coût de la vie de plus en plus élevé, le dictateur Omar el-Béchir, au pouvoir depuis trois décennies, est destitué par l’armée. Le plus dur semblait être fait pour les Soudanais, loin de penser que ce n’était que le début d’une longue crise. Depuis la chute du président accusé notamment de crimes contre l’humanité dans le cadre de la guerre du Darfour, le Conseil militaire de transition dirige le pays. À sa tête : le général Abdel Fattah al-Burhane, le deuxième militaire à tenter de mener le Soudan vers un gouvernement civil, comme réclamé par la contestation. Dans un premier temps, le chef s’est engagé à remettre le pouvoir au peuple, avant de faire un violent volte-face.

Le 3 juin dernier, les rêves d’une révolution pacifique se sont envolés dans le sang. Sortis d’une longue cohorte de pick-up et de camions, les forces de sécurité ont attaqué le sit-in installé depuis plusieurs mois par des manifestants devant le quartier général de l’armée à Khartoum, avant de s’en prendre à tous les rassemblements qui tentaient de résister. Le but était non seulement de disperser les participants, mais aussi d’installer la peur de recommencer. Selon l’opposition, cette répression inattendue et violente a fait au moins 108 morts et plus de 500 blessés. Parmi les victimes, une quarantaine de corps ont été retrouvée dans le Nil aux dernières nouvelles. Mais l’horreur ne s’arrête pas là. Les soldats ont brûlé des tentes à l’intérieur desquelles se trouvaient encore des manifestants. De multiples cas de viols et d’agressions sexuelles ont été également rapportés.

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« La situation est maintenant pire que jamais »

Depuis lundi dernier, des rares images d’amateurs filmées durant la dispersion, en dépit d’une coupure d’Internet presque totale au Soudan, montrent des dizaines de manifestants, essentiellement des jeunes, terrorisés courant pour fuir les balles tirées de loin. Dans leur course, certains transportent péniblement des blessés. Les soldats, armés de longues cannes de bambou, frappent à l’aveugle des civils les bras levés. « La situation est maintenant pire que jamais », a condamné l’Association des professionnels soudanais (SPA), clé de voûte de la contestation. Présentées par leurs détracteurs comme un avatar des redoutables milices Janjawid ayant sévi au Darfour (ouest), les Forces de soutien rapide (RSF) sont accusées d’être les principaux auteurs de cette dispersion qualifiée de « massacre » par l’opposition. Depuis, les habitants de la capitale soudanaise vivent dans un état de terreur à cause des coups de feu qui n’ont cessé.

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© ASHRAF SHAZLY / AFP

Aux premières heures de mardi, le général Abdel Fattah al-Burhane a confirmé à la télévision nationale, selon Le Monde, que toutes les avancées des négociations avec l’opposition civile étaient considérées comme nulles concernant une transition politique de trois ans en vue d’un transfert du pouvoir aux civils et remplacées par des élections mises en place dans les neuf prochains mois. La rupture est claire, le dialogue entre les deux partis est rompu, laissant place à une escalade de la violence.

Appel à une désobéissance civile

En dépit de la violence et de la peur, les contestataires restent déterminés. Les leaders de l’oppositon entendent maintenir la pression sur les généraux au pouvoir. « La révolution continue et notre peuple est victorieux malgré le terrorisme et la violence des milices », a déclaré l’Association des professionnels soudanais (SPA), un acteur majeur du mouvement, rapporte l’AFP. Elle a appelé à « la grève indéfinie et à la désobéissance civile », tout en mettant en garde contre les appels à la violence. « Notre engagement au pacifisme est plus fort et plus efficace dans cette situation particulière », a assuré la SPA. L' »arme » privilégiée est le blocage des routes. Les manifestants érigent des barricades de fortune faites de briques, de pierres, de pneus en flammes.

Mercredi, le Conseil militaire de transition au pouvoir s’est dit ouvert à des négociations après les avoir pourtant totalement rejetées la veille. « Nous ouvrons nos bras aux négociations sans restriction, sinon celle de l’intérêt national, pour fonder un pouvoir légitime qui reflète les aspirations de la révolution des Soudanais », a déclaré Abdel Fattah al-Burhane, dans un message lu à la télévision nationale. Une main tendue rejetée par une alliance de l’opposition et des manifestants, n’ayant plus confiance en la junte qui, selon elle, « impose la peur aux habitants dans les rues ». Les Soudanais ne sont pas dupes.

Tentative de médiation

Pour tenter de régler la crise, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed s’est rendu vendredi au Soudan dans une tentative de médiation entre le Conseil militaire de transition et l’opposition. En vain. Si le Conseil se dit « ouvert aux négociations », l’opposition a posé plusieurs conditions : la « reconnaissance » par le pouvoir des violences pendant l’évacuation du sit-in, une « commission d’enquête internationale » et la « libération des personnes arrêtées ». Elle a également exigé le respect des « libertés publiques », la fin du « blocage d’Internet » et le « retrait » de la présence militaire à Khartoum et à travers le pays.

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Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le chef du Conseil militaire de transition au pouvoir, Abdel Fattah al-Burhane © AFP

Après la visite du Premier ministre éthiopien, deux figures de l’opposition civile soudanaise ont été arrêtés à Khartoum, puis relâchés : Mohamed Esmat, un leader au sein de l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC), fer de lance de la contestation soudanaise, et Ismaïl Jalab, secrétaire général du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM-N).

Alors que les rues de Khartoum sont quasi désertes depuis la répression sanglante du 3 juin, l’armée avait promis dimanche, en réaction au lancement du mouvement de désobéissance civile, un « renforcement de la sécurité », en accusant la contestation des « récents et malheureux incidents » et de « l’obstruction des routes ».

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Commerces et entreprises restent fermés mardi à Khartoum au troisième jour d’un mouvement de désobéissance civile lancé par la contestation © AFP

Pressions (insuffisantes) et inquiétudes

Aujourd’hui, le Soudan fait face à une impasse. L’Union africaine a suspendu le Soudan de ses instances jusqu’à la création d’une autorité civile de transition. L’Union européenne réclame une enquête crédible sur « les événements criminels de ces derniers jours ». L’ONU reste quant à elle divisée. Son Conseil de sécurité s’est réuni à huis clos, le lendemain de la répression, en urgence, pendant deux heures à la demande de l’Allemagne et du Royaume-Uni, qui ont fait circuler un communiqué appelant les militaires et les manifestants au Soudan à « continuer à travailler ensemble vers une solution consensuelle à la crise en cours », selon le document consulté par l’AFP. Mais l’initiative a été bloquée par la Chine, qui a fermement rejeté ce texte, et par la Russie, qui a exhorté à la prudence et insisté pour attendre une réponse de l’Union africaine, ont indiqué des diplomates. Dans un communiqué commun, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Norvège ont estimé que « le peuple soudanais mérite une transition dans le calme, menée par des civils, qui puisse établir les conditions pour des élections libres et justes, plutôt que d’avoir des élections hâtives imposées ».

Mais en pratique, l’ONU n’a pas fait grand chose à part évacuer une partie de son personnel. Ce qui inquiète fortement Amnesty International. Selon l’organisation, la réduction du nombre de casques bleus exposerait les civils à la brutalité des forces de sécurité soudanaises. « Au Darfour, comme à Khartoum, nous avons été témoins de la brutalité des Forces d’appui rapide face aux civils soudanais ; la seule différence est qu’elles commettent des atrocités au Darfour depuis des années en toute impunité. Il faut que le Conseil militaire de transition retire immédiatement les RSF de toutes les opérations de maintien de l’ordre ou d’application des lois, en particulier à Khartoum et au Darfour, et les cantonne dans leurs casernes dans l’intérêt de la sécurité publique, a déclaré Kumi Naidoo, secrétaire général d’Amnesty International. Quant à l’ONU et à l’UA, elles ne doivent pas tourner le dos à la population du Darfour, qui compte sur les casques bleus pour sa protection. La décision de mettre fin à la MINUAD [mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour] ferait courir imprudemment et inutilement à des dizaines de milliers de personnes le risque de perdre leur seul rempart contre la politique gouvernementale de la terre brûlée. »

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