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Expérience scientifique : Introspection dans le cerveau d’islamistes radicaux

Les auteurs, Nafees Hamid (criminologie) et Clara Pretus (psychiatrie et médecine légale), sont donc partis à la rencontre des éléments les plus radicaux qu'ils pouvaient trouver à Barcelone et sa région. | © ImageGlobe.

Politique

Deux vagues d’études ont été réalisées à Barcelone en 2014 et en 2017. Plusieurs patients d’origine marocaine et pakistanaise ont accepté de se soumettre à divers tests cliniques ainsi que de répondre à des questionnaires afin de tenter de comprendre la radicalisation et la spirale de la violence.

Par L.Dp

Pourquoi l’Espagne et précisement la ville très touristique de Barcelone ? Les auteurs de l’étude en explique la raison sur Theconversation.com. L’Espagne est l’un des pays d’Europe le plus touché par des attaques terroristes, qu’elles aient été manquées ou « réussies ». Et la région de Barcelone est le principal centre de recrutement du pays. Durant cette étude sur le terrain, les attaques revendiquées par l’État islamique à Barcelone et à Cambrils ont eu lieu faisant 16 morts et 152 blessés à l’été 2017.

L’étude a donc été menée lorsque l’Etat islamique était à son zénith et de surcroît très attirant ou convaincant pour une partie de la population. Les auteurs, Nafees Hamid (criminologie) et Clara Pretus (psychiatrie et médecine légale), sont donc partis à la rencontre des éléments les plus radicaux qu’ils pouvaient trouver à Barcelone et sa région. Une approche des communautés pakistanaise et marocaine surtout privilégiée car représentatives des groupes sunnites majoritaires au niveau local. Leur objectif ? Etudier la volonté de commettre des actes de violence fondés sur la défense d’un ensemble de valeurs culturelles et religieuses communes.

Les personnes analysées étaient toutes jugées « normales » en terme de QI, de maladie mentale ou encore de test de personnalité.

Battre en brèche les théories habituellement présentées

Leur envie était aussi de confronter cette tendance d’expliquer tout ce processus de radicalisation soit par des explications qui considèrent uniquement la personnalité du radicalisé à mettre en cause soit par des explications qui mettent en avant l’environnement social comme élément déclencheur majeur. Une troisième voie étant d’avoir été l’objet d’un lavage de cerveau via Internet.

Des chercheurs qui font partie d’un team international de scientifiques rassemblés au sein d’Artis International.

La base de la recherche visait à comprendre et déterminer le rôle de valeurs sacrées dans les conflits sanglants et violents. Ces valeurs sont jugées non négociables et inviolables par les protagonistes. Des valeurs qui ne sont pas uniquement religieuses. Et qui lorsqu’elles revêtent un aspect sacré font quasi inévitablement sombrer dans la violence et rendent toute déradicalisation presque impossible.

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Des IRM pour comprendre les processus

Photo by STEPHANE DE SAKUTIN / AFP.

Pour leurs examens du cerveau, les chercheurs ont eu recours à l’imagerie par résonance magnétique (IRM) qui enregistre et identifie les zones du cerveau actives au cours de tâches spécifiques. La première étude a exploré ce qui pourrait faire en sorte que les valeurs non sacrées le deviennent.

Au total, 38 participants d’origine marocaine déclarant ouvertement qu’ils se livreraient à des actes de violence pour la défense de causes djihadistes ont été testés. Les jeunes hommes ont été invités à jouer à un jeu vidéo dans lequel trois autres jeunes joueurs espagnols (virtuels) et eux-mêmes se passaient un ballon virtuel. A un moment du jeu, une partie des sujets marocains ont été exclus du jeu, ne recevant plus de ballon. L’IRM qui s’en est suivi a montré que tous les participants étaient prêts à se battre pour ces valeurs sacrées (ex: caricature du prophète). Les exclus, eux, développaient la même volonté pour des valeurs non sacrées (ex: port du niqab).

Il ne s’agit que d’un test limité et les conclusions doivent être prises avec distance. Néanmoins, les scientifiques estiment qu’il est alarmant de faire le constat qu’une exclusion sociale peut mener à un radicalisme qui ne laisse plus place à aucune négociation ou adaptation. C’est inquiètant car aucune recherche n’a été en mesure de démontrer comment désacraliser ces valeurs. Pas de machine arrière…

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Des zones du cerveau déconnectées

Dans le second volet de l’expérimentation grâce à la neuro-imagerie, les chercheurs ont sollicité une trentaine de Pakistanais qui soutenaient clairement Al Qaïda et validaient totalement les violences contre le monde occidental ainsi que le djihad armé. Des sujets dans un état de radicalisation clairement plus avancé que les sujets marocains précédents.

Lorsque leur cerveau, confrontés à la volonté de mourir pour défendre des valeurs sacrées, était analysé les chercheurs ont noté des résultats interpellants. Sans entrer dans les détails et des termes scientifiques difficiles, il y a dans chaque cerveau une zone associée au raisonnement délibératif et une autre à une évaluation subjective de la situation. Au quotidien, ces deux zones interagissent pour permettre au sujet  de prendre des décisions.

« J’avais le choix de vendre des marchandises pour un système corrompu ou de faire partie d’une révolution contre lui… »

Les chercheurs ont vu que lorsque la volonté de se battre était forte, l’un des zones était déconnectée de l’analyse, laissant le libre champ à l’autre. « Cela suggère que, lorsqu’une personne est prête à tuer et à être tuée pour défendre une idée, elle n’utilise plus les mécanismes de contrôle de décision généralement impliqués dans le raisonnement délibératif. Ils désengagent essentiellement cette partie de leur cerveau. Mais, leur volonté de se battre et de mourir diminue à mesure que leurs régions d’évaluation délibérative et subjective se reconnectent. » notent les auteurs.

Un approche inclusive salutaire

Comment analyser ces données ? Les chercheurs évoquent une piste: celle des campagnes de sensibilisation anti-terroristes classiques. La campagne du gouvernement français Stop-Djihadisme, par exemple, se basent sur une série de messages en ligne qui tentent de susciter une réflexion sur soi. « Nos recherches suggèrent que si les zones du cerveau associées au raisonnement délibératif sont désengagées pour des valeurs sacrées, les messages ciblés sur ces questions risquent de ne pas fonctionner comme prévu… »

Parmis leurs autres conclusions, Nafees Hamid et Clara Pretus expriment leur méfiance quant à l’explication « sociale » de l’origine d’une radicalisation. « Oui, l’exclusion sociale peut contribuer aux durcissement de certaines valeurs et à la violence pour les défendre. Mais il s’agit d’un phénomène bien plus complexe. Par exemple, l’exclusion sociale ne signifie pas simplement l’expérience de la discrimination. L’exclusion sociale est un phénomène beaucoup plus vaste: une personne peut avoir le sentiment qu’elle n’a pas de place à la table dans sa propre société…. » 

Une analyse qui rejoint les propos d’un Britannique parti combattre en Syrie et membre de Daech. « J’avais le choix de vendre des marchandises pour un système corrompu ou de faire partie d’une révolution contre lui… »

Enfin, les auteurs attirent l’attention sur un point important. La radicalisation et la violence au nom de valeurs sacrées ne peut être vu sur l’unique prisme de l’environnement, de l’individu ou de la folie présumée de son cerveau.  « Elle existe à l’intersection de ces éléments. Les explications simplistes qui qualifient les gens de «fous», blâment toute une religion ou appartenance ethnique, ou considèrent les communautés locales comme des méchants ne font que masquer des solutions pratiques et inciter les groupes terroristes à recruter. Une société inclusive dotée d’objectifs doit être un objectif des politiques visant à lutter contre l’extrémisme violent. »

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