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Hervé Hasquin sur les pulsions séparatistes en Belgique : « Le blanc-bleu-belge ou flamand : vaste blague évidemment! »

Hervé Hasquin lors d'un entretien long à domicile, dans le Hainaut, en 2018. | © Ronald Dersin

Politique

Hervé Hasquin nous a accordé un entretien au long cours sur la crise politique qui écartèle le pays. Il y parle notamment de la pseudo-identité belge et de l’existence inéluctable des mouvements migratoires. Ne pas parler d’immigration en évoquant la crise identitaire et séparatiste que vit la Belgique aujourd’hui serait, assène-t-il, une aberration.

(*) Historien, ancien recteur de l’ULB, il fut aussi ministre-président de la Communauté française et secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique.

Il nous attend à la meilleure table, dans un petit restaurant italien de Waterloo. Ponctuel, montre en main. Affable et piaffant, tranchant et bon enfant. On attaque le repas. «Vous noterez plus tard!», lance-t-il péremptoire. On craint de perdre quelques expressions dans la foulée. L’ancien recteur de l’ULB a horreur de se répéter. Nous parlons en vrac du profil du Vlaams Belang, de la montée des extrémismes, des poussées nationalistes diverses en Europe, du cordon sanitaire, qu’il balaie comme une coquetterie, une parade destinée à occulter la face sombre de la Belgique. « Il faut être réaliste et ne pas se voiler la face », assène-t-il régulièrement. Un leitmotiv qui vire au gimmick et fonctionne dans une série de domaines au goût du jour. On parle de l’histoire que les jeunes ont oubliée, de la peur des migrants qui s’est installée chez de nombreux Belges, Flamands en particulier, et qui transcende les conditions socio-économiques.

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L’historien à spectre large a des expressions délectables et se pose en libéral décomplexé. Il le martèle, c’est une illusion de croire que les frontières vont faire barrière à l’immigration. Face à la vague brune qui envahit le nord du pays, l’humaniste entend rester fidèle à ses principes. Sacré challenge en ces temps animés. L’amoureux et éternel défenseur de la Wallonie n’hésite pas non plus à poser, sans façon, une pierre dans le jardin wallon : oui, la communauté germanophone prendra son envol et ça ne fera pas les affaires de la Walifornie. « Ne pas se voiler la face » donc. Une lueur d’espoir à ses yeux : la solution contre les pulsions nationalistes doit venir de l’Europe. Elle seule pourra modérer les tempéraments belliqueux qui accompagnent ces mouvements, à condition que cette Europe soit plus protectrice, impérativement.

Paris Match. Huit cents mille citoyens du nord du pays ont choisi le Vlaams Belang le 26 mai dernier. Pour expliquer ce vote, qui correspond à une montée globale des extrémismes qu’on retrouve à l’échelon européen, on peut invoquer une série de raisons: terrorisme, migration, racisme, messages de détresse sociale, sentiment d’insécurité et d’impunité – on songe notamment au meurtre de Julie Van Espen, la jeune cycliste, à Anvers.
Hervé Hasquin. Un peu de tout cela, oui. Les messages de détresse sociale abondent. Les votes pour l’extrême droite proviennent de certains bastions où ne règne pas toujours une grande diversité. Le Vlaams Belang a fait un malheur dans les villes en Flandre, y compris à la côte belge.

Vous faites partie de ceux qui pensent que le Palais a bien fait de recevoir le boss du Vlaams Belang malgré la “normalisation” du parti que cela induit ?
C’est une évidence. Le Roi doit parler à tout le monde. Peut-il faire mine de snober 20 % de Flamands ? Il se ferait huer à ce moment-là ! Il faut arrêter de jouer les vierges effarouchées.

Quand Bart De Wever offre un livre sur l’identité au Roi (“Over Identiteit”), ça vous inspire quoi ?
Je retrouve là l’humour et le cynisme du président de la N-VA.

La N-VA n’a-t-elle pas joué un rôle dans cette tendance lourde en crédibilisant le discours radical du Vlaams Belang ?
Mais non. Et, contrairement à ce qu’on affirme tous azimuts, le rôle de la N-VA est mineur en la matière, il faut arrêter avec ça ! Il n’est pas dit d’ailleurs que la N-VA et le Vlaams Belang termineront ensemble dans un gouvernement.

En tant que libéral pur jus, vous ne reprochez pas à Charles Michel d’avoir travaillé avec la N-VA au sein du gouvernement ?
Qu’on arrête ici aussi de se voiler la face ! Je pense que Charles Michel a sauvé le pays avec la « suédoise » et qu’il n’en a pas été récompensé aux élections. Critiquer le MR pour ça, c’était du cinéma. Il n’avait pas le choix.

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Vous nous aviez dit, dans un entretien que vous nous aviez accordé en avril 2018, que Bart De Wever était pour vous un grand homme d’État. Toujours du même avis aujourd’hui ?
Absolument. Il est intelligent, cultivé, réagit fort à propos et prend souvent de vitesse les francophones sans dire de « conneries ». Il sait qu’en politique tout est rapport de forces. Et la Flandre aujourd’hui a les moyens budgétaires de sa politique.

Le « parler vrai » d’un Bart De Wever, quitte à être caricatural, fonctionne donc par rapport à une résistance parfois « cosmétique » ?
Oui. Cela nous ramène à cette hypocrisie que j’évoquais. Pendant toute la campagne, les francophones ont discuté entre eux comme si le partenaire flamand n’existait pas. Il a été question notamment d’un retour à 65 ans pour la pension, d’adopter une loi pour le climat et de majorer certaines dépenses sociales. Il est évident qu’il faut accepter des compromis après un vote. Mais rappelons-nous que, contrairement aux Flamands, les francophones et les Wallons ont à peine les moyens de leur politique et pas du tout ceux de leurs promesses.

Moi je crois en l’homme, aux progrès qu’il va accomplir pour compenser et combattre le réchauffement du climat.

Le climat, c’est un impératif solide qui doit dominer beaucoup d’autres paramètres, non ? La jeune activiste flamande pour le climat, Anuna De Wever a évoqué un retour en arrière en parlant de ces élections. Elle dénonce le choix “archaïque” de la Flandre.
Vous fréquentez trop de bobos, à Bruxelles en particulier ! Si je vous disais ce que je pense de ces personnalités qu’on a montées en épingle comme Greta Thunberg… Il y a beaucoup de cinéma et du grand n’importe quoi.

Vous êtes climato-sceptique ?
Non. Moi je crois en l’homme, aux progrès qu’il va accomplir pour compenser et combattre le réchauffement du climat.

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Revenons-en à l’effet Vlaams Belang, à son identité précisément. Le parti défie les leçons de l’Histoire, on songe bien sûr à la montée du nazisme centrée sur le racisme, avec les suites que l’on connaît.
La Deuxième Guerre mondiale semble lointaine. On ne pense pas que ça puisse se reproduire. Rappelons l’amnésie qui a régné en Allemagne très longtemps après la Guerre – la sinistre vocation d’Auschwitz n’y a été vraiment connue que dans les années 60. En France jusque dans les années 70, on a peu évoqué le régime de Vichy. Et de Gaulle a laissé croire aux Français qu’ils avaient tous été des résistants, ce qui est une vaste fumisterie. Il y a chez l’homme cette capacité d’oubli.

Cette vague brune signifie-t-elle qu’on a réellement oublié le bruit des bottes, que les jeunes générations sont mal informées ?
Les gens ont oublié l’histoire, c’est un fait. Les jeunes ne lisent plus de journaux. Il y a cette force de frappe médiatique des réseaux sociaux notamment, truffés de fake news. Le Vlaams Belang a exploité à fond ces réseaux-là.

Le Vlaams Belang exalte une communauté homogène. Ses accents sont souvent xénophobes.
Ne voyons que leur slogan : “Eerst onze mensen”, l’intérêt des Flamands d’abord, ça veut tout dire évidemment. Mais on ne peut pas lutter contre cette tendance, c’est propre à la Flandre et ce ne sont pas les francophones qui vont changer les choses !

Le Vlaams Belang déploie désormais une image jeune, propre sur elle. On a parlé de “branding”. Tom Van Grieken présente une image lisse de fils à papa au regard conquérant. C’est évidemment plus porteur que l’image du skinhead d’antan ?
Le fait d’apparaître propre sur lui, jeune, dynamique, ayant fait des études lui donne une forme de respectabilité.

Quel est le profil de l’électeur du Vlaams Belang ? On parle de différentes tranches d’âge. Ce sont surtout les classes paupérisées, les moins éduquées aussi qui ont voté?
Oui. Mais ne négligeons pas le vote de contestation. Sans oublier le fait que la jeunesse aime provoquer. Il suffit que quelque chose soit interdit pour que ça devienne attirant. Ce qui joue au profit du Vlaams Belang, victimisé par le cordon sanitaire. Ce processus engendre la sympathie à l’égard des victimes supposées.

Ce fameux vote anti-système n’avait pas pour seule intention de donner une claque aux partis traditionnels. La “couche sociale” à la Steve Bannon, aussi fine soit-elle, a-t-elle largement contribué à les attirer ?
On a beaucoup parlé de Steve Bannon, or il n’a aucune importance sur l’échiquier européen. Par ailleurs, oui, sans doute l’aspect protection sociale, « gauche », peut avoir joué. Leur programme (dont le retour à la pension à 65 ans) a séduit des milieux populaires et une partie de la bourgeoisie. Il est en même temps très anti-immigrés au nom de la défense des intérêts flamands et de la Flandre. Avec eux, la Belgique est hérissée de barbelés… Pour appréhender le phénomène, il faut surtout mettre l’accent sur une paupérisation et la peur du migrant.

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Plusieurs déclarations d’élus du Vlaams Belang ont suscité la polémique récemment. Selon la nouvelle députée fédérale Dominiek Sneppe, les homosexuels qui se marient ou ont des enfants « vont trop loin ». Que dire des grandes questions éthiques sur lesquelles la Belgique est souvent d’avant-garde : homoparentalité, IVG, procréation médicalement assistée, euthanasie etc ? Le Vlaams Belang se positionne a priori contre le progrès et entend soutenir, sur le mode famille-travail-patrie, le retour de la femme au foyer.
Ce recul des progrès éthiques est caractéristique de la plupart des mouvements d’extrême droite. Ils vont à l’encontre des mesures d’avant-garde, les mesures de libération de l’individu. Ils sont souvent opposés à ce type d’acquis qui font partie de la culture européenne et pourraient les remettre en cause. La raclée qu’a prise Bellamy (François-Xavier Bellamy, philosophe de droite), à la tête des Républicains en France, recroquevillé sur un programme catho-conservateur, montre malgré tout la réception limitée de ce genre de proposition dans l’opinion.

L’homme fondamentalement bon, c’est une utopie du XVIIIe siècle. Ça peut s’améliorer par l’éducation et la culture. On ne naît pas démocrate, on le devient et c’est un long processus. Le problème est d’essayer de le rester.

Vous rappelez aussi la xénophobie et peut-être même le racisme inhérents à certaines populations qui ont vécu dans l’isolement à l’époque du rideau de fer.
Il faut voir ce qui s’est passé en Europe de l’Est, dans les anciens pays qui ont fait partie de la mouvance soviétique, en Pologne par exemple. Ces gens ont vécu 60 ou 70 ans dans une société fermée. On y vivait entre soi, entre blancs. Ils n’ont jamais été exposés à la diversité. Il faut se souvenir aussi que dans l’Empire austro-hongrois, la Tchécoslovaquie et une partie de la Pologne apparaissaient comme un bouclier contre l’islam et l’Empire ottoman. Les Hongrois ont toujours souhaité récupérer une partie des territoires perdus en 14-18. Il faut être prudent, ces mouvements nationalistes sont belliqueux. Le jour où ils obtiennent le pouvoir ils deviennent vraiment dangereux. Ces partis se développent aussi dans des pays prospères. En Norvège ou en Suisse par exemple. Ils attirent les mécontents. Les Français ne sont pas germains bien sûr mais ils ont un nationalisme exacerbé. Ils ont la culture de l’impérialisme. Leurs grands hommes, c’est Louis XIV et Napoléon. Si on demande aux Européens ce qu’ils en pensent, ils disent qu’ils ont semé la guerre partout. Pour les Français, ils ont agrandi le pays et lui ont donné du prestige. Ils se fichent pas mal de ce que les autres ont dû endurer. Le nationalisme est un problème de culture et d’éducation. Certains discours du Vlaams Belang ne rassurent pas. On retrouve ce phénomène dans d’autres pays. L’extrême droite allemande a obtenu presque 15 % aux dernières élections européennes tout récemment. En termes de pourcentages, l’Autriche est le pays où l’extrême droite est la plus représentée en Europe, en deux vient la France et en trois l’Italie. Il faut le rappeler car on a tendance à parler beaucoup des autres, il faut d’abord regarder dans son assiette !

« En termes de pourcentages, l’Autriche est le pays où l’extrême droite est la plus représentée en Europe, en deux vient la France et en trois l’Italie. Il faut le rappeler car on a tendance à parler beaucoup des autres, il faut d’abord regarder dans son assiette ! » Photo Ronald Dersin

Est-ce le côté noir de l’âme humaine qui ressurgit par épisodes ? Croyez-vous au mythe du bon sauvage ?
L’homme n’est pas bon. L’homme fondamentalement bon, c’est une utopie du XVIIIe siècle. Ça peut s’améliorer par l’éducation et la culture. On ne naît pas démocrate, on le devient et c’est un long processus. Le problème est d’essayer de le rester. Le démocrate est celui qui respecte les Droits de l’homme et les valeurs de la démocratie, l’assemblée parlementaire, la séparation des pouvoirs, une justice indépendante, des élections et le respect d’une série de législations en rapport avec les Droits de l’homme. Dans ces domaines, l’Union européenne est indiscutablement d’avant-garde dans le monde. Ces acquis sont à préserver.

Il n’y a jamais eu de nationalisme en Wallonie pour des raisons historiques. Le mot Wallonie existe seulement depuis le dernier quart du XIXe siècle. La Flandre existe depuis le Moyen-Age. Donc les Wallons n’ont pas encore eu le temps de se construire ce type d’identité ou de revendication. Il y a aussi un manque de personnalités charismatiques pour y incarner l’extrême droite.

Le Vlaams Belang a présenté des listes dans chaque circonscription wallonne. Qui sont ces 18 000 et quelques Wallons qui viennent de voter pour les nationalistes flamands ?
Il y a toujours eu un vote d’extrême droite en Wallonie, mais il a toujours été faible. Par ailleurs il n’y a jamais eu de nationalisme en Wallonie pour des raisons historiques. Le mot Wallonie existe seulement depuis le dernier quart du XIXe siècle. La Flandre existe depuis le Moyen-Age. Donc les Wallons n’ont pas encore eu le temps de se construire ce type d’identité ou de revendication. Il y a aussi un manque de personnalités charismatiques pour y incarner l’extrême droite, il n’y a eu que des gens médiocres dans cette mouvance. J’ajouterai que le clientélisme du PS a permis aussi de répondre à certains besoins en région industrielle.

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Les Wallons ne sont pas conscients que dans quelque temps la communauté germanophone deviendra une région à part entière car ce ne sont historiquement pas des Wallons. On snobe beaucoup cette communauté, comme si elle n’existait pas, or ce sont les plus belges !

Voyez-vous la Belgique totalement fracturée à terme ? Est-ce la fin inévitable du pays ?
Non. C’est la Région de Bruxelles et pas la dynastie qui maintiendra l’unité du pays. Par ailleurs les Wallons ne sont pas conscients que dans quelque temps la communauté germanophone deviendra une région à part entière car ce ne sont historiquement pas des Wallons. On en parle peu mais il faut rappeler que lors des sondages d’opinion menés il y a quelque temps, une majorité s’était prononcée en faveur d’un rattachement au Grand-Duché et une autre partie en faveur d’un rapprochement avec l’Allemagne. On snobe beaucoup cette communauté, comme si elle n’existait pas, or ce sont les plus belges ! Leur fête nationale correspond au 15 novembre, jour de la fête du Roi.

L’arrivée du Vlaams Belang au pouvoir, ce serait le pire scénario pour la Belgique ?
Le jour où il arrive au pouvoir, ça veut dire que la Belgique n’existe presque plus. Dans un État fédéral accentué, ça ne me paraît pas possible. L’hypothèse ne sera jamais acceptée par les francophones démocrates. Cela mettrait en cause nos valeurs. La Belgique est un pays démocratique, ouvert. On essaie de pratiquer un humanisme libéral, on essaie de rester un pays d’accueil. Il y a moyen de démontrer à tous que la race c’est de la foutaise. Pensons à ceux qui croient au suprémacisme blanc, quelle blague ! Un documentaire sur Arte récemment revenait sur la science nazie. Pendant dix ans, de 1933 à 44 environ, le régime nazi a financé des centres de recherches archéologiques et préhistoriques pour essayer de montrer que les Germains sont à l’origine de tout… Des savants y ont participé même en n’y croyant pas. Une fois encore, il y aura toujours des immigrations, on ne les a jamais arrêtées. Jamais.

On parle d’un vote anti-politique ou anti-migratoire, on l’a dit. Ce dernier point est le nerf de la guerre, de même que l’aspect économique évidemment.
La migration est le nœud du problème. Il faut revenir sur les grands mouvements migratoires pour appréhender les choses. La question des migrations est le point commun de tous les mouvements d’extrême droite en Europe.

Je vais peut-être choquer – tant pis ! –, mais il est bon de rafraîchir la mémoire. L’identité raciale, l’identité belge, le « blanc-bleu-belge », c’est une pure légende !

Vous parlez de la prétendue “identité belge”… Le Belge pur sucre relève du fantasme.
Je vais peut-être choquer – tant pis ! –, mais il est bon de rafraîchir la mémoire. L’identité raciale, l’identité belge, le « blanc-bleu-belge », comme en France le Gaulois, etc, est une pure légende ! D’abord je rappelle que les régions qui sont les nôtres ont été occupées par des Français, des Espagnols, des Hollandais, des Autrichiens, des Russes, etc. Ça laisse des traces … Il y a des amours qui naissent. Il y a parfois des viols. Mais c’est la réalité. Durant la période 1940-1945, il y a 10 000 Hollandais, 9000 Norvégiens et plus de 100 000 Français qui ont un père allemand sans le savoir ! En Belgique, c’est un peu la même chose. Et si on prend les Allemands, il y a vraisemblablement 1 million d’Allemands qui ont, à leur insu, des pères russes, américains, anglais, français et belges…

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Il faut prendre conscience de ces événements face à un certain nombre de discours simplistes. Lorsque j’étais recteur et puis président de l’ULB, c’étaient les débuts des recherches sur l’Adn. J’ai rendu visite plusieurs fois aux laboratoires spécialisés de la Faculté de médecine. La plaisanterie, c’était quoi ? Ils avaient pratiqué des études sur des échantillons nombreux, dans un secret relatif. Quelles conclusions, après trois ou quatre ans d’études ? Dix-huit pour cent des pères biologiques n’étaient pas ceux que l’on croyait ! Cela se passait entre 1986 et 1989. Les discours simplistes s’effondrent naturellement.

Vous soulignez que l’immigration, qui a motivé cette marée brune, est une réalité sociale et sociétale qui n’est évidemment pas neuve. Il faut l’admettre et arrêter de surfer sur ces peurs de l’étranger. C’est une ode réaliste à la globalisation?
Il y a eu une forte immigration dans l’entre-deux-guerres, essentiellement composée de Polonais et d’Italiens. L’État polonais venait de renaître après sa disparition. Des dizaines de milliers d’Italiens ont fui le fascisme. Entre 1920 et 1930, environ 170 000 travailleurs étrangers polonais et italiens sont venus s’établir en Belgique et souvent, ils sont restés. Lors de la crise de 1933, un frein à l’immigration s’installe, comme par hasard. Rien de neuf sous le soleil. Il y a aussi une immigration juive qui importante à la fin du XIXe siècle et dans l’entre-deux-guerres. Ces populations s’arrêtent en Belgique ou partent vers les États-Unis via Anvers et la Starlines. Après-guerre en Belgique, un de nos célèbres Premiers ministres, qui avait un fil sur la langue, Achille van Acker, parlait de la « Bataille du sarbon » (charbon). Il fallait reconstruire l’économie belge. Des accords bilatéraux seront signés avec divers pays. C’est la Belgique, je le rappelle, qui demande de la main-d’œuvre. Et une main-d’œuvre en masse, notamment, italienne, arrive. En 1956, il y a la catastrophe minière de Marcinelle. Elle révèle combien la main-d’œuvre italienne est nombreuse. Elle attire le regard sur ses conditions de vie. C’est ignoble, cette façon dont les travailleurs « étrangers » sont accueillis dans les années 1930, dans les années 1940, dans les années 1950. Ils vivent dans des conditions inhumaines. Et ce ne sont pas des Africains, ce ne sont pas des Asiatiques. Ils viennent d’Europe et sont catholiques pour la plupart.

Le 8 août 2016, cérémonie de commémoration du 60e anniversaire de la catastrophe minière du Bois du Cazier à Marcinelle. Photo Belga / Virginie Lefour

Comme l’Italie coupe son processus migratoire, la Belgique va signer des accords avec l’Espagne, la Grèce, la Turquie, l’Algérie, la Yougoslavie, la Tunisie. Tout cela entre 1962 et, globalement, 1970. Il faut se souvenir de ces réalités-là !

Vous revenez sur la Wallonie, qui a souffert d’un déficit démographique conséquent.
En 1962, le rapport Sauvy faisait débat en Wallonie. La région souffrait d’un déficit démographique grave. 65000 Wallons étaient restés prisonniers dans les camps allemands pendant la guerre. Il fallait impérativement relever le niveau de la population, de la consommation, de la puissance de travail dans la région. Le Conseil économique régional wallon a alors commandé le rapport Sauvy. Il recommandait de faire venir plusieurs centaines de milliers d’étrangers en Belgique. C’est dans ce contexte-là qu’on va commencer à autoriser le regroupement familial, pour que la Belgique reste un pays d’accueil, continue à tenter les migrants. Pendant une période, le pays, en matière de main-d’œuvre étrangère, est une véritable passoire. Il y a des lois, il y a des arrêtés. On ne les respecte pas parce qu’on a besoin de main d’œuvre. Il ne faut pas se méprendre : si on a un pays extrêmement mélangé, ce n’est pas parce que des gens ont voulu forcer les frontières à tout prix, mais parce que pendant des décennies, on les a fait venir ! Ensuite, il y eut la construction européenne, qui, au fur et à mesure, favorisera la circulation à l’intérieur de l’Europe.
À partir de 1974, on va essayer d’arrêter, de fluidifier, en tout cas de réguler ces migrations avec des permis de travail. En 2008, environ 1 million d’étrangers vivaient sur le territoire belge. Plus ou moins dix pour cent de la population.

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Vous rappelez aux Belges qu’ils ont aussi participé à cette immigration, surtout à certaines époques.
Entre 1800 et 1930, 41 millions d’Européens ont quitté l’Europe, sans compter les dizaines de millions d’Européens qui ont voyagé à l’intérieur de l’Europe. Le vieux continent est déserté. Les causes : dictatures, guerres de religion, crise agricole, quête de travail, surpopulation des campagnes. À l’intérieur de l’Europe, ça bouge beaucoup. Deux chiffres : entre 1870 et 1914, 287 000 Belges et 419 000 Italiens sont devenus français !

Vous parlez de démographie au sens plus global du terme. Vous expliquez que la population africaine va gonfler de façon exponentielle tandis que la population européenne est appelée à stagner. Le processus de mobilité, d’immigration en sera naturellement encore renforcé.
Toutes les statistiques démographiques montrent qu’au XXIe siècle, ne dépassera pas 500 millions d’habitants. Autrement dit, elle est stagnante. L’Afrique compte aujourd’hui 1 milliard 300 millions d’habitants. Il y en aura 2 milliards 500 millions en 2050, 4 milliards à la fin du siècle. 40 % des Africains, aujourd’hui, ont moins de 15 ans. Il y a un grand débat qu’on ne peut pas arbitrer facilement. Il s’agit de savoir ce qu’il adviendra de ce milliard 200 millions d’habitants de plus en Afrique dans les 30 ans à venir. Est-ce que, comme c’est le cas aujourd’hui, seuls 10 % viendront en Europe ? Je signale, en passant, que s’il n’y a même que 10 % d’Africains qui viennent s’établir en Europe, ça fait 120 millions. La poussée subsaharienne s’annonce massive.

Croire qu’il y a des barrières, c’est de la foutaise aussi, du vent ! Quand on veut partir, on part. Quand on veut entrer quelque part, on entre. Donc, il faut se préparer, véritablement, à des mouvements démographiques imposants.

Vous précisez aussi qu’elle sera « terrible ». Dans quel sens et qu’en tirez-vous comme conclusions ?
Croire qu’il y a des barrières, c’est de la foutaise aussi, du vent ! Quand on veut partir, on part. Quand on veut entrer quelque part, on entre. Donc, il faut se préparer, véritablement, à des mouvements démographiques imposants. L’histoire du monde est d’abord une histoire démographique. Cela pose un problème en matière d’humanisme.

C’est-à-dire ?
Le libéral peut dire que ce sont tout de même les socialistes François Mitterrand et Michel Rocard qui ont parlé du « seuil de tolérance » et qui ont rappelé que « l’Europe ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde (…) ». Ce qui est vrai, par ailleurs. Il ne faut pas dire n’importe quoi et promettre n’importe quoi, car ça ne tient pas la route.

Voulez-vous dire que l’humaniste doit revoir ses valeurs en fonction des chiffres ? N’est-ce pas contre nature et insultant pour l’éthique qui le guide ?
Je veux simplement dire qu’il faut être prudent quand on est humaniste, car avoir une politique humaniste, ce n’est pas ouvrir les portes toutes grandes. Un dernier sondage publié dans la presse belge le montre : au moins un citoyen belge sur deux est contre les migrants et a peur. Préserver la démocratie, c’est aussi savoir jusqu’où ne pas aller trop loin.

Vous dites qu’a contrario l’immigration choisie n’est pas non plus la solution.
Le thème de l’immigration choisie est à manier avec prudence aussi. J’ai eu la chance de participer au premier Congrès universel des intellectuels africains à Brazzaville en 1987. Ils étaient quatre cents. Quel était déjà le problème ? La fuite des élites. A l’époque, deux cents professeurs ghanéens enseignaient dans les universités américaines, mais on manquait de professeurs au Ghana ! Et cette situation est toujours d’actualité pour la plupart des pays africains. Donc, réfléchissons à ce que nous faisons. Nous souhaitons participer au développement de ces pays. Nous souhaitons qu’ils soient plus riches pour créer de l’emploi et nourrir leurs populations. Si nous accueillons les meilleurs en priorité, et la tentation est grande, on n’aide pas leur développement.

Hervé Hasquin a publié il y a quelques mois son autobiographie, « Les « bleus » de la mémoire. Parcours d’un homme libre ». Il y évoque par le menu sa trajectoire politique parfois rocambolesque, et son parcours académique. Un plongée personnelle et archi détaillée dans les arcanes du pouvoir. Absolute Books. 2019. 371 pages, 20 euros.

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