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Et si l’objectif du coquelicot était complètement ailleurs ?

Jean-Marc Nollet promotionnant la « coalition coquelicot » : une minorité gouvernementale rouge-verte appuyée par la société civile. | © © Olivier Polet

Politique

Dans les travées du pouvoir, on entend de tout. Machiavel aurait adoré vivre en Belgique en 2019, en immersion. Il n’en reviendrait pas.


Personne aujourd’hui ne va à la rupture, sauf le cdH et le PTB qui ont choisi l’opposition. En Wallonie, le MR a la rage. Elle est intériorisée (en apparence). Les libéraux attendent leur heure. Pour ne pas afficher leur colère, ils opèrent en trois temps.

1. En réunion, les cadres du MR lâchent tout leur ressentiment contre le PS et Ecolo. « Quel culot ! », « Pour qui se prennent-ils ? », « Nous sommes le deuxième parti, quand même ! », et jusqu’à « Ils fricotent sans retenue avec les communistes responsables de dizaines de millions de morts ! » Etc. Les deux partis de gauche les snobent alors qu’ils sont minoritaires avec leur coquelicot. Ils confectionnent un « cœur de programme ». Les bleus, là-dedans ? Ils se sentent snobés, fulminent, pestent, enragent. Huis clos torrides. Auront-ils l’occasion de marquer le programme gouvernemental de leur empreinte face à un axe qui aura déjà tracé le chemin ? Ils se redressent pour évacuer les courbatures douloureuses.

2. Séances de massage. Après le pugilat collectif, la catharsis. Les mandataires soufflent un bon coup, se purgent de leurs émotions négatives. La ligne est définie : patience, accepter les coups bas, pas de crises de sentimentalisme ou d’égocentrisme mal placées. Musique zen pour adoucir l’ambiance. Force est de constater que les lois mathématiques sont intangibles. À l’heure de confectionner un gouvernement, de désigner les ministres, il faudra bien à l’attelage rouge-vert dégoter une majorité qu’il n’a toujours pas, faute de trois sièges manquants. En attendant PS-Ecolo ou autre chose (pourquoi pas)… « Fatalement » pensent-ils, l’heure des libéraux finira bien par sonner.

3. Après le massage, le message à la population. Les bleus sont à ce point remontés qu’ils trouvent la force d’apparaître paisibles. C’est dire. Ils sentent que les manœuvres de la gauche échappent au sens commun. Qui comprend quelque chose à ces imbroglios auxquels sera mêlée la société civile ? Même Olivier Maingain, président de DéFI, se montre hagard face aux stratégies peu lisibles de ses amis socialistes et écologistes, avec qui il est en train de nouer un accord à Bruxelles. Alors, le MR se rassure. Le temps joue pour lui. Et il n’a peut-être pas tort.

Les cadres du MR lâchent 
tout leur ressentiment contre 
le PS et Ecolo : « Pour qui 
se prennent-ils ? »

La solitude de Charles Michel (ici sur le tapis rouge européen) : des voix discordantes au sein du MR demandent au parti de changer. En attendant, les bleus ruminent leur colère. ©DR

Voilà une bonne dizaine de jours que Ecolo essentiellement a lancé son coquelicot. Résumé : une minorité gouvernementale rouge-verte appuyée par la société civile en dehors de et dans l’exécutif (donc des ministres « indépendants »), rédaction d’un programme et puis la pêche aux trois voix manquantes. La démarche est-elle sincère ? Il est permis d’en douter, parce que les deux mêmes partis n’ont pas trouvé cette si « prodigieuse » méthodologie utile pour Bruxelles. Ils ont fissa confectionné une majorité aisée dans la capitale avec les centristes de DéFi. Démonstration par l’absurde que « mathématiques » rime toujours avec « politique ».

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Il n’échappe à personne, et surtout pas aux principaux intéressés, que gouverner avec la droite est probablement imbuvable pour une grande partie de l’électorat de gauche et serait un cadeau au PTB. Donc ? Il fallait bien trouver une entourloupe. Reconnaissons qu’elle a deux avantages : elle permet de gagner du temps et surtout d’en perdre pour éventuellement bien montrer que toute autre solution sans les libéraux n’a pas fonctionné. Sauf que la formule à au moins une limite : celle avec laquelle le PS et Ecolo jouent pour le moment, à savoir… le temps.

En effet, quand, dans deux mois (tempo raisonnable), l’Elysette n’aura toujours pas accueilli son nouveau ministre-président, et que le mot crise remplacera les éléments de langage actuels des verts (« nous ne fermons pas les portes, nous ouvrons les fenêtres »), le duo qui gère les négociations pourrait commencer à perdre ses premières plumes depuis les élections du 26 mai dernier.

Deux socialistes (Elio Di Rupo et Paul Magnette) « encadrant » l’écolo : pour le meilleur ou pour le pire ? ©BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Un agenda politique, c’est toujours à qui perd gagne

Et si le calcul du PS et d’Ecolo était ailleurs ? Et si le temps leur était nécessaire pour un plan que personne ne voit vraiment venir ? C’est ici que Machiavel entre en scène. L’objectif du coquelicot ne serait-il pas en réalité une campagne de débauchages ? Il lui manque trois voix au Parlement wallon. Peu et tellement à la fois. Puisque le cdH et le PTB ne bougent pas, la stratégie consisterait à récupérer quelques élus « charmés » par la méthode et un projet alternatif.

Fou ? Chez les humanistes, quelques voix s’expriment pour que leur parti quitte la voie de l’opposition. Le temps et la pression de la crise qui se profile feraient bouger les lignes. Voilà, peut-être, aussi le calcul du coquelicot : des parlementaires qui, chacun dans leur coin, arrondissent les angles pour que la fleur soit pérennisée. Dingue ? Complètement. Inédit ? Assurément. Possible ? Allez savoir, tout est possible à l’échelle belge. Machiavel ? Il aurait adoré. Le citoyen ? C’est vrai que celui-ci passe toujours en dernier lieu.

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