Paris Match Belgique

Europe : Les femmes prennent le pouvoir

ursula von der leyen

Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne. | © Fabian Sommer/dpa

Politique

Ursula Von der Leyen dirigera la Commission européenne et Christine Lagarde prend la tête de la Banque centrale. Le prix de la compétence. 

Personne ne l’avait prédit. Sauf lui. Lorenzo Bini Smaghi, président de la Société générale, présageait à ses équipes voici quelques mois : « Deux femmes vont diriger l’Europe. » « Nous ne l’avons pas cru », raconte une salariée, encore sidérée. Cet ex-membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE) a pourtant vu juste. Dans la soirée du 2 juillet, après moult palabres, nuits blanches et renversements d’alliances, les chefs d’Etat de l’UE – Angela Merkel et Emmanuel Macron à la manœuvre – ont proposé le nom d’Ursula von der Leyen, l’actuelle ministre de la Défense (la première femme à ce poste) du gouvernement allemand, ainsi que celui de Christine Lagarde, à la tête du FMI depuis 2011, pour diriger la Commission européenne et la BCE.

Une décision sans antécédent. Parce qu’il s’agit de deux femmes, une première dans la déjà longue histoire de l’Union européenne. Et parce qu’elle contrevient à la règle du « Spitzenkandidat ». Selon cette dernière, le futur président de la Commission devait être le candidat du parti vainqueur aux élections. En l’occurrence l’Allemand Manfred Weber, désigné par le PPE (droite). Or, cet obscur membre de la CSU, le parti bavarois ultra-conservateur allié de la CDU de la chancelière, « n’a jamais dirigé personne d’autre que sa secrétaire », selon l’expression d’un vétéran de Bruxelles. Et il n’avait pas, aux yeux de beaucoup, l’envergure nécessaire pour prendre les rênes d’une Europe fragilisée par la poussée des populismes. Frans Timmermans, le « Spitzenkandidat » du S&D (sociaux-démocrates), deuxième force du Parlement, présentait un meilleur profil, mais inacceptable pour plusieurs pays de l’Est. D’où son rejet. Stupeur et tremblements ont suivi. Car ces deux pionnières cultivent de nombreux points communs. À commencer par les jalousies et le mépris qu’elles suscitent.

Lire aussi > Christine Lagarde : Les femmes sont l’avenir du monde

« La femme à abattre » outre-Rhin

Ursula von der Leyen, 60 ans, surnommée « Röschen » (« Petite Rose ») est devenue la femme à abattre outre-Rhin. Selon un sondage de la chaîne ARD, 56 % des Allemands estiment que sa nomination est « une erreur ». Martin Schulz, le patron des sociaux-démocrates du SPD, qu’il a menés, en 2017, à la plus cuisante des défaites électorales depuis l’après-guerre, s’en est étranglé publiquement : « On a choisi la plus faible de nos ministres. » Son prédécesseur, Sigmar Gabriel, ex-ministre des Affaires étrangères qui peine à retrouver une carrière, a fait chorus en évoquant « une entourloupe politique sans précédent ». Le grand quotidien conservateur « FAZ » a caricaturé Ursula von der Leyen sur une pleine page en marionnette aux mains liées, dont un personnage en noir et vu de dos (Emmanuel Macron ?) tire les ficelles.

europe
Ursula Von der Leyen et Charles Michel, nouveau président du Conseil européen. © BELGA PHOTO THIERRY ROGE

Médias et réseaux sociaux ressassent ses échecs au ministère de la Défense : une enquête pour soupçon de corruption dans l’attribution de contrats à des consultants extérieurs, les problèmes d’équipement de l’armée, des fusils défectueux, un complot d’extrême droite chez les militaires… L’accusation de plagiat de sa thèse de docteur en médecine, soutenue à l’université de Hanovre, a refait surface en dépit d’un jugement en sa faveur. « Le ministère de la Défense est le plus complexe à gérer outre-Rhin, pour des raisons historiques compréhensibles, explique un diplomate allemand. Ursula von der Leyen, à la fois libérale et conservatrice, y détient depuis cinq ans un record de longévité. Elle le paie d’une popularité en chute libre. » Signe du caractère explosif de sa nomination sur la scène intérieure, Angela Merkel s’est abstenue lors du vote à Bruxelles. Même si c’est elle qui a fait la carrière de « Röschen » depuis 2005, en lui confiant son premier portefeuille au ministère de la Famille. Cette mère d’une imposante fratrie a enfin créé des crèches dans un pays où les femmes qui travaillent ont longtemps été traitées de « Rabenmütter », des « mères indignes ».

Lire aussi > Charles Michel, le mal aimé au sommet

Christine Lagarde, 63 ans, recueille davantage d’approbation dans sa patrie : 63 % des Français saluent sa désignation (Odoxa-Dentsu Consulting-Le Figaro/France Info). Mais son arrivée à la tête de l’institution de Francfort hérisse certains experts. « Elle ne connaît rien aux marchés ni au fonctionnement d’une banque centrale », fustigeait l’un des plus célèbres experts français lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, le soir du 5 juillet. « Christine Lagarde a eu de la chance toute sa vie mais ne possède aucune compétence », a élégamment résumé l’un de ses prédécesseurs à Bercy, également issu de la « société civile ». Un refrain repris par certains journalistes financiers, agrémenté de mises en exergue de son statut de « criminelle condamnée » dans l’affaire Tapie. Quant à l’un des patrons les plus en vue du CAC 40, proche des cercles du pouvoir, il l’a qualifiée – en privé – de simple « hôtelière » dans ses fonctions successives, incapable de succéder à Mario Draghi. L’actuel patron de la BCE, encensé aujourd’hui, fut lui aussi vilipendé lors de sa nomination pour son passé chez Goldman Sachs.

Ursula von der Leyen et Christine Lagarde ne boivent pas d’alcool

Ursula von der Leyen et Christine Lagarde font front. Toutes deux partagent un côté « Steel Magnolias », ces femmes du sud des États-Unis, frêles au dehors, solides à l’intérieur. Fille de Ernst Albrecht, un des politiciens les plus influents de sa génération, un « Kennedy allemand » aux dents blanches, sourire éclatant et cheveux lissés sur les posters de ses campagnes, Ursula von der Leyen a grandi dans le sérail. Mieux, cette gynécologue mère de sept enfants (dont des jumelles), grand-mère depuis quelques mois, est née à… Bruxelles, où cette troisième d’une autre fratrie de sept a passé ses onze premières années. Ernst Albrecht, mort en 2014 de la maladie d’Alzheimer, fut en effet l’un des premiers eurocrates avant de devenir le ministre-président du Land de Basse-Saxe (Hanovre), la région la plus prospère du pays, qui abrite le siège de Volkswagen.

europe
Christine Lagarde. © JOHN THYS / AFP

Élevée au sein d’une famille protestante et libérale, « Röschen », pro-mariage gay qui a accueilli chez elle un réfugié syrien, en a reçu, appliqué et transmis les codes. Au premier rang, la performance. Très bonne élève, ce bloc de volonté, qui culmine à 1,61 mètre et s’habille toujours en taille 34 après six grossesses, a sauté une classe et parle parfaitement trois langues, dont le français. Comme ses frères (sa seule sœur, Benita, est morte d’un cancer à l’âge de 11 ans quand elle-même en avait 13), l’ancienne championne de dressage équestre a pratiqué la musique et le théâtre – les fêtes familiales comprennent une pièce écrite, mise en scène et jouée par les membres du clan, costumés pour l’occasion. Comme les Kennedy à Hyannis Port, les Albrecht ont leurs fiefs : à Burgdorf-Beinhorn, près de Hanovre, et un refuge dans les montagnes autrichiennes de Styrie. Ursula, son mari Heiko, professeur de cardiologie et issu d’une lignée de soyeux du Nord, et leurs enfants vivent encore aujourd’hui à Burgdorf. Comme les Kennedy, ils ont connu ascensions et tragédies. Après Benita, l’aîné de la fratrie, Lorenz, banquier d’affaires et père de quatre enfants, est mort d’un cancer à 49 ans, en 2005, ainsi que la matriarche, Heidi Adele, à 74 ans, en 2002. Et, comme chez les Kennedy, la réussite sociale est un devoir. Si les frères de « Röschen » ont arboré des dreadlocks, fondé des groupes punk ou sont devenus pères au sortir de l’adolescence, tout cela dans une famille où le bénédicité se récite avant chaque repas, ils n’en ont pas moins mené des carrières brillantes, Harald dans les médias, Barthold dans le cinéma et le benjamin, Donatus, dans la finance. Le plus connu, Hans-Holger, 55 ans, est le P-DG de Deezer, le concurrent français du géant du streaming musical Spotify.

Lire aussi > Dix ans après la catastrophe financière : notre entretien avec Christine Lagarde

Christine Lagarde a reçu une éducation différente, mais dont la volonté, le sens du devoir, le « never complain, never explain » (« ne pas se plaindre, ne pas expliquer »), la culture et la tolérance ont aussi été les fondements. La future ministre des Finances a gagné son argent de poche sur les marchés du Havre et s’est débrouillée pour décrocher une bourse afin d’étudier un an aux États-Unis, avant de poursuivre son cursus de droit en France. Puis d’enchaîner les premières fois : présidente du plus grand cabinet d’avocats d’affaires international, Baker McKenzie, ministre des Finances d’un pays du G7 et patronne du FMI. Comme Ursula von der Leyen, Christine est mère de deux fils et récente grand-mère d’un petit-fils, Carl, est une ancienne sportive de haut niveau, mélomane, qui ne boit jamais d’alcool. Une discipline qui l’a servie pour traverser les crises magistrales auxquelles elle a été confrontée, de celle des subprimes à celles des dettes souveraines et de la Grèce. Toutes les deux ont commencé tard en politique, à la quarantaine, avant de connaître des progressions fulgurantes. « Ce sont deux femmes compétentes et expérimentées qui font honneur au projet européen », confiait Bruno Le Maire au retour d’un déplacement express en Pologne, le 4 juillet. Le ministre des Finances est pour sa part beau joueur : son nom figurait aussi dans la liste des possibles pour la présidence de la Commission.

CIM Internet