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Co-présidence de Zakia Khattabi chez Ecolo : Les coulisses d’un départ

Son parcours illustre une Belgique qui intègre et balaie les clichés. Chez elle, il y avait sept frères et sœurs, maman était voilée, papa ouvrier. Aucun déterminisme social, mais une détermination | © BELGA PHOTO BRUNO FAHY

Politique

C’est un de ses « frères » d’armes qui s’époumonait en 2014, juste avant que la sénatrice soit élue coprésidente d’Ecolo : « Quand il y a un poteau dans le désert, Zakia, elle, se le prend en pleine face ! » CQFD.

 

Victoire aux élections communales, provinciales, régionales et fédérales, avec déjà une montée au pouvoir à la clé. Sacre électoral et politique. Alors, pourquoi cette sortie du désert n’est-elle pas reconnue comme il se doit, y compris au sein même du parti ? Régime patriarcal, injustice et violence d’un monde sans pitié, ingratitude, militantisme près du bonnet : il est là, le poteau que la coprésidente se prend aujourd’hui.

Elle est plantée là, légèrement comateuse, au pied du sommet qu’elle a elle-même érigé. Elle les regarde d’en bas. Elle va quitter la tête du parti. Avec de l’amertume ? Un peu, en tout cas, même si elle ne l’avouera pas. Elle s’est confiée à des proches. La douleur est en réalité présente entre des propos mesurés qui se veulent forts avant tout : « Oui, je suis une passionnée, sans doute excessive. J’assume totalement mes émotions. Je les exprime facilement. Je sais que cela perturbe dans le milieu codé des négociations de haut niveau. »

En réalité, la stratégie est assez fine. Quand le trait de caractère sert la cause. L’irrationnel (en apparence) est basé sur la raison presque pure.

Zakia Khattabi dit avoir trouvé sa place au sein des élus. On se permettra d’en douter, juste un peu. Car elle justifie encore et encore : « Mes émotions ne me débordent pas, elles ne me fragilisent pas. » Comme si elle devait toujours s’expliquer, faire comprendre ce qui ne devrait être qu’évidence. Elle est femme et, quoi qu’on en dise, cela reste dur dans ce conglomérat de brutes. Elle se révèle jour après jour comme une pasionaria qui n’abandonne jamais ses convictions. Jamais. Elle tweete à tout va. Avec une ligne non pas verte mais humaniste, au sens philosophique du terme. Elle bondit face à l’extrême droite. No pasaran. Elle rugit devant les injustices. Elle écrit sur les réseaux sociaux.

Intempestive ? Parfaitement, et ce trait de caractère lui joue parfois des tours. Les auditeurs se bidonnent encore de son aveu prononcé alors qu’elle accède à la coprésidence : « Je ne connais pas la Wallonie, je vais aller à sa rencontre. » Oups ! Une vraie bêtise. Mais pour le reste, est-ce si hors de contrôle ? En réalité, la stratégie est assez fine. Quand le trait de caractère sert la cause. L’irrationnel (en apparence) est basé sur la raison presque pure. Voilà le bon prisme.

 

Zakia Khattabi, actuelle coprésidente d’Ecolo, ne va pas poursuivre son travail aux côtés de Jean-Marc Nollet : elle a décidé de quitter la tête du parti.©DR

N’a-t-elle pas été condamnée quand elle n’a pas félicité Charles Michel qui a conquis la présidence du Conseil de l’Europe ? Car, au contraire, elle a lancé que « la N-VA perdait son meilleur allié ». La déclaration dépote. Saugrenue ? Non, cohérente, et pas seulement par rapport à ses idées démocratiques profondes. Peu de temps avant, elle avait en effet qualifié Didier Reynders « d’homme qui a le sens de l’Etat »… au contraire de Charles Michel, donc. Voyez le lien.

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Ecolo gouverne Bruxelles sans teinture bleue

Pour elle, la N-VA est insupportable à cause de relents qu’elle estime racistes. Alors, quand le président du MR tente de forcer la porte du gouvernement bruxellois via les discussions à Namur, il est sèchement blackboulé. Sans effets de manche ou apparences hypocrites, équivoques. La manœuvre est à la fois de conviction et d’opportunité. Limpide. « Non » à cette droite-là, que Zakia considère nauséabonde.

Ecolo gouverne Bruxelles sans teinture bleue. Point barre. Les bleus ne sont pas passés. Elle a fait barrage de son âme. Un état d’esprit qu’elle met à profit pour autoriser le port du voile dans les écoles francophones du niveau supérieur de la Région bruxelloise ; elle s’en félicite, quitte à porter un féminisme ambigu pour les laïcs (l’écologiste historique Marie Nagy a d’ailleurs quitté les verts pour cette raison).

 

Entourée par Pascal Smet (sp.a), Elke Van den Brandt (Groen), Rudi Vervoort et Laurette Onkelinx (PS), Sven Gatz (Open VLD) et Olivier Maingain (DéFI) lors de la présentation du nouveau gouvernement bruxellois. ©BELGA PHOTO ERIC LALMAND

Quand Zakia Khattabi répète qu’elle n’a pas d’opposition de principe par rapport au PTB, à nouveau, c’est plutôt malin. La gauche plurielle peut se reconnaître dans ce choix virtuel. Ecolo a capté par ce geste tolérant des voix aux socialistes. Le véritable trait de génie s’est joué à une autre occasion.

Juin 2017. Lors de « l’affaire Publifin » et de la crise au gouvernement wallon, elle admet que « mettre le PS dans l’opposition est sans doute une mesure de salubrité publique ». Ensuite ? Car il y avait une suite à cette phrase. Personne ne l’a entendue et les moins distraits l’ont oubliée à tout jamais. Sauf peut-être les socialistes eux-mêmes. Ce passé explique le présent : la majorité dans la capitale et le coquelicot à Namur avec l’axe PS-Ecolo.

Voici le contenu exhaustif de cette déclaration qui est un bijou d’orfèvrerie, un plan de bataille bien orchestré : « Le PS dans l’opposition est sans doute une mesure de salubrité publique, cela paraît évident. Mais est-ce normal que ce soit un homme tout seul dans son coin qui prenne cette décision ? Nous sommes à un an et demi des élections, nos concitoyens aussi ont un mot à dire sur ce qui est en train de se jouer et, aujourd’hui, c’est de nouveau des pratiques d’ancien régime. M. Lutgen nous force à discuter dans un huis clos particratique digne du siècle dernier. »

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Véritable coup de génie

D’une pierre deux coups : elle éjecte le « traître » Benoît Lutgen (président du cdH qui, à l’époque, écarte le PS de la majorité) et se rapproche des socialistes tout en les condamnant. Effectivement génial. Pour peu et du coup, on pourrait croire qu’Elio Di Rupo entrevoit quelqu’un pour remplacer Joëlle Milquet, l’ancienne présidente du cdH dont il admirait la fougue, la force de travail et la vision.

On peut l’écrire : oui, Zakia Khattabi a remplacé (partiellement et politiquement) madame Milquet auprès du président du PS. Lors de la campagne électorale, alors qu’ils « débattent » en face à face dans le cube de la RTBF, l’émission, au fil des minutes, ressemble de plus en plus à un feuilleton brésilien dont on connaîtrait l’issue dés le prochain épisode. En effet, un mariage bruxellois et namurois est scellé quelques semaines plus tard. Sans surprise et pourtant spectaculaire. Et les noces peut-être un jour au fédéral. Probablement.

Mais la vie n’est jamais parfaite. En politique, plus qu’ailleurs, la reine d’un jour est trompée par les siens le lendemain. Il faut le lui laisser, ou plutôt lui rendre hommage. Zakia va jusqu’au bout de sa logique. Ecolo en appelle à la société civile pour former un exécutif wallon. Normal donc de désigner une candidate issue de la société civile pour composer le gouvernement bruxellois. Pourtant, « son » assemblée générale ne le verra pas comme ça. Ce sera quelqu’un du parti : Barbara Trachte. Adieu dès lors l’exotisme, le basculement. Zakia annonce que c’est fini. Stop à la coprésidence, alors que la Wallonie et la Belgique sont encore à négocier. Il paraît que c’était prévu. Elle est marquée, quoi qu’il en soit. Ça se voit.

Ceux qui, en interne, la surnomment « la baronne » parce qu’elle se veut distinguée dans le choix de ses vêtements et dans le ton qu’elle utilise lors de ses prises de parole, ceux-là, finalement, ont fabriqué le poteau dans le désert. Zakia n’a pas su l’éviter, quelque part au milieu de nulle part. Elle se confiait il n’y a pas si longtemps au bord d’un plateau télé : « Il y a des fondamentaux auxquels tu n’es pas prêt à renoncer. »

 

Entourée par Pascal Smet (sp.a), Elke Van den Brandt (Groen), Rudi Vervoort et Laurette Onkelinx (PS), Sven Gatz (Open VLD) et Olivier Maingain (DéFI) lors de la présentation du nouveau gouvernement bruxellois. ©BELGA PHOTO THIERRY ROGE 

Certes, quand elle affirme à qui veut l’entendre qu’elle est « en dehors des codes », elle pousse le bouchon un peu loin. Pas de fausse naïveté. En campagne, elle sait parfaitement bien qu’elle imprime un tampon s’autoproclamant candidate ministre-présidente à la Région bruxelloise tout en étant sur les listes au niveau fédéral. Elle jette de l’émotion aux habitants des dix-neuf communes, elle joue sur son image (féminine), une volonté du vote utile, une volonté de changement radical, même si l’incohérence de cette double candidature saute aux yeux, d’autant plus avec les règles éthiques de bonne gouvernance portées radicalement par son parti.

Elle a remporté son match

Ses adversaires évoquent jusqu’à un « fake ». Elle qui n’ose pas aller débattre sur les plateaux télé ou radio (qu’elle annule volontiers à la dernière minute), elle qui n’ose pas s’exposer au danger publiquement. Il n’empêche : cela reste un épiphénomène au regard de la route phénoménale tracée avec un moteur à réactions et à convictions. Zakia Khattabi a 43 ans. Son parcours illustre une Belgique qui intègre et balaie les clichés. Chez elle, enfant, il y avait sept frères et sœurs, maman était voilée, papa ouvrier. Lieu de domicile : Saint-Josse. Aucun déterminisme social, mais une détermination. Son talent est naturel, sa force d’idées une passion. A Bruxelles, Ecolo a gagné la campagne comme attendu ; en Wallonie, non. Elle n’en avait pas la responsabilité directe. Et ? Si ses ennemis ne la considèrent pas comme il le faudrait, tout ça n’est déjà pas si mal.

Il nous revient encore une confession indirecte d’une femme finalement discrète, qui continue à avoir tant de mal à s’exposer : « Pour moi, la politique n’est pas un jeu. » Elle a, en tout cas, remporté le match. Son match. En âme et conscience.

Cet article est issu du Paris Match Belgique en vente dès ce jeudi 25 juillet 2019.

 

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