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Boris Johnson, le bouffon de sa Majesté

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Boris Johnson est le nouveau premier ministre britannique. | © AFP

Politique

Depuis trois ans, le champion du Brexit est le plus vociférant des hommes politiques anglais. Une stratégie qui l’a mené au 10 Downing Street.

 

Le cheveu blond paille coupé court et brossé, la chemise blanche repassée et rentrée dans le pantalon gris, la cravate en soie bleu marine bien droite, Boris Johnson a abandonné sa traditionnelle apparence échevelée pour une tenue impeccable. Son heure est venue. Ce mercredi 17 juillet, dans la soirée, l’ancien ministre des Affaires étrangères britannique livre son dernier discours devant les parlementaires conservateurs. Le plus crucial. Objectif ? Les convaincre de lui confier les rênes du 10 Downing Street. Où le plus imprévisible, le plus excentrique, le plus vociférant des hommes politiques anglais entend bien s’installer dès le 24 juillet. Et succéder ainsi à Theresa May en tant que Premier ministre de Sa Majesté – le quatorzième en soixante-sept ans de règne.

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Patatras ! Malgré tous ses efforts pour rentrer dans le rang, « BoJo » dérape en direct. Le bras levé, l’aspirant à la plus haute fonction du Royaume-Uni brandit, du haut de son pupitre, des harengs emballés dans un sac en plastique. « Regardez-les bien, lance en hurlant l’ex-député à l’assistance. Nos harengs doivent maintenant être envoyés par courrier avec des packs de glace. Cela ruine nos pêcheurs ! Cela nuit à l’environnement ! Tout cela à cause d’une directive inepte de Bruxelles ! » Les « kippers » (harengs marinés) sont un trésor national outre-Manche, consommés avec délice au petit déjeuner toutes classes sociales confondues. Son plaidoyer aurait donc pu faire mouche. Sauf que, une fois de plus, l’enthousiasme de l’orateur a balayé l’exactitude des faits. Car les harengs exhibés à la tribune venaient de l’île de Man, un territoire de la Couronne non membre de l’Union européenne. La régulation en question a donc été édictée par… le Royaume-Uni. Bruxelles s’est révélée non coupable du crime de lèse-harengs.

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Boris Johnson et son hareng. ©AFP

Attaquer, pourfendre et pulvériser

Il en faudrait bien plus pour désarçonner Boris Johnson, 55 ans, père de quatre enfants (ou six, selon certains tabloïds qui tentent de recenser sa progéniture illégitime), deux fois divorcé et en couple depuis quelques mois avec Carrie Symonds, une communicante du parti Tory, de plus de deux décennies sa cadette. Une relation tumultueuse : une scène de ménage particulièrement sonore a failli gâcher ses débuts de campagne de premier-ministrable. Sa seule riposte a été de fournir à la presse une photo d’eux tendrement enlacés. Sans entamer d’un iota sa tactique de toujours. Attaquer, pourfendre et pulvériser, ne laissant à la vérité qu’un rôle très secondaire dans ses mises au pilori. « Il ne faut jamais laisser les faits nuire à une bonne histoire », répète-t-il depuis les débuts de sa carrière de journaliste comme correspondant à Bruxelles du quotidien conservateur The Daily Telegraph, à l’âge de 24 ans.

Un retour aux sources, puisque Alexander Boris de Pfeffel Johnson, l’aîné d’une fratrie de quatre, était arrivé dès l’âge de 9 ans dans la capitale de l’Europe. Son père, Stanley, devenu sur le tard une star de la téléréalité, fut ironiquement, entre 1973 et 1979, l’un de ces « eurocrates » – commissaire à la lutte contre la pollution, entre autres – que son fils a ensuite adoré détester. Ces années européennes n’ont pas laissé un bon souvenir à cet excellent élève, bilingue en français en seulement quelques mois, brillant helléniste et latiniste : les multiples liaisons paternelles ont entraîné la dissolution du couple parental, tandis que sa mère, victime d’une grave dépression, finit par être internée pendant plusieurs mois quand son fils aîné avait 11 ans.

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Plusieurs experts en Boris, psychologues amateurs, y voient l’origine de son animosité constante envers l’Union des 27. Elle s’était en tout cas manifestée dès ses premiers pas professionnels, puisque l’ancien élève d’Eton et diplômé d’Oxford a été brutalement licencié par le quotidien The Times of London, en 1988. Sa faute ? Avoir produit, dans un article sur le roi Edouard II, une fausse citation d’un éminent historien – par ailleurs son parrain. Néanmoins recruté comme correspondant par le Telegraph, ce fin lettré a inventé les « fake news » trente ans avant l’apparition du phénomène, via une avalanche d’articles fantaisistes dûment publiés sous sa signature par son employeur. Parmi ses canulars les plus fameux, la création par l’Union européenne d’une « police de la banane » pour mesurer et calibrer les fruits, la destruction imminente pour cause d’amiante du Berlaymont (l’énorme immeuble qui abrite le personnel de l’UE), ou encore la décision de n’autoriser la vente de préservatifs qu’en taille unique chez tous les pays membres : « La proposition italienne d’établir une largeur moyenne de 54 millimètres a été rejetée par la Commission », écrit-il le plus sérieusement du monde le 8 mai 1991. Ses pairs de l’époque, dont le Français Jean Quatremer, correspondant historique de Libération, s’en souviennent d’autant mieux qu’ils se voyaient réclamer par leurs propres rédactions des « scoops » du même acabit. Le futur Premier ministre s’en félicite toujours : « Mes articles envoyés de Bruxelles étaient comme des pierres que j’entendais atterrir de l’autre côté de la Manche dans un bruit fracassant, ce qui me conférait un étrange sentiment de pouvoir », a-t-il confié lors d’une récente interview à la radio.

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Le nouveau premier ministre, officiellement reçu par la reine. ©AFP

Il a multiplié mensonges et contre-vérités

Militant du Parti conservateur, député, porte-étendard du Brexit puis ministre, l’ancien maire de Londres n’a jamais varié dans sa conviction que l’importance du réel demeurait très relative. Y compris dans sa vie privée. Le jour de son premier mariage avec Allegra Mostyn-Owen, « la plus jolie fille d’Oxford », selon de multiples témoins, il oublie son alliance et doit emprunter un pantalon à un copain. L’heureuse élue, bannie à jamais des colonnes du Daily Telegraph par la faute de son époux, qui y avait signé un (faux) article sous son nom à elle, a confié plus tard que leurs noces ressemblaient davantage à une rupture qu’à une union. Sa deuxième femme, l’avocate Marina Wheeler, a patienté un quart de siècle avant de jeter l’éponge face à la preuve d’une énième liaison. Une dizaine d’années plus tôt, une figure de la haute société londonienne, Petronella Wyatt, enceinte de ses œuvres, attendait que le futur père tienne sa promesse de l’épouser. En vain. Le scandale devint retentissant quand la mère de miss Wyatt révéla son avortement à la presse.

L’ancien maire de Londres n’a jamais varié dans sa conviction que l’importance du réel demeurait très relative.

Pour défendre le Brexit, l’allié du leader populiste Nigel Farage et proche de Donald Trump a multiplié mensonges et contre-vérités. Selon son slogan favori, écrit en lettres énormes sur le flanc du bus affrété par ses soins pour parcourir le pays, la Grande-Bretagne verserait chaque semaine 350 millions de livres sterling à l’UE. Une affirmation tout aussi dénuée de fondement que le traitement des harengs, mais qui a galvanisé le camp anti-Europe. Boris Johnson est aussi passé maître dans l’art des volte-face. Son comportement, après la victoire du « Leave », a stupéfié jusqu’à ses plus proches partisans. Le turbulent tribun a en effet disparu dans les heures qui ont suivi le tremblement de terre provoqué, en partie, par ses soins. Pour jouer au cricket avec le frère de la princesse Diana, d’abord, puis organiser un barbecue dans sa maison de campagne. Le silence radio a duré plusieurs jours. Sans concurrent de poids, Theresa May s’est donc emparée du poste de Premier ministre. Et l’a nommé ministre des Affaires étrangères. « Pourquoi pas Dracula à la Santé ? » s’est alors interrogé un membre du SPD allemand, en écho à la consternation des Européens. Prudente, la nouvelle chef du gouvernement avait exigé – fait unique dans la pratique du pouvoir outre-Manche – un accès restreint de son nouveau secrétaire général du Foreign Office aux documents classés secret-défense. Sage précaution. Avant de démissionner l’an dernier, le « Très Honorable Boris Johnson MP » a enchaîné les gaffes et s’est aliéné à peu près tous les alliés du royaume. À la notable exception de Donald Trump.

À quelques heures d’être intronisé au poste dont ce rejeton de l’« upper class » britannique rêve depuis toujours, le futur Premier ministre continue de marteler son mantra : « I want to have my cake and eat it ». Traduire : « Je veux le beurre et l’argent du beurre ». Et sa promesse : « Nous quitterons l’UE le 31 octobre à minuit. Nous le ferons ou nous mourrons ». Le spectre d’un « no deal Brexit », une séparation sans accord avec les risques afférents, devient chaque jour plus concret. Foi de Boris.

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