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Lancer de missiles US en Syrie : pourquoi c’est catastrophique

La frappe américaine fait suite à une attaque chimique attribuée au gouvernement syrien | © Belga

Politique

Dans la nuit de jeudi à vendredi, les États-Unis ont lancé 59 missiles sur une base aérienne syrienne, en réponse à l’attaque chimique présumée attribuée au régime de Bachar al-Assad. Une frappe aérienne aux conséquences potentiellement désastreuses.
Depuis mardi, date de l’attaque chimique présumée attribuée au régime de Bachar al-Assad, une image fait le tour des médias. Celle d’Abdel Hameed Alyousef enlaçant les cadavres de ses jumeaux de neuf mois, Ahmed et Aya. Un symbole insoutenable d’un conflit qui n’en finit pas de basculer dans l’horreur, et face auquel il est impossible de rester indifférent. Dont acte : après avoir déclaré que « ces actes odieux par le régime d’al-Assad ne peuvent pas être tolérés« , le président américain Donald Trump a ordonné une frappe aérienne sur une base syrienne. Une décision que les États-Unis pourraient être amenés à amèrement regretter : la preuve par quatre.

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Violation des conventions internationales

Après des jours de négociations infructueuses au Conseil de sécurité de l’ONU quant à l’attitude à adopter, le gouvernement Trump avait menacé d’attaquer unilatéralement la Syrie. Motif invoqué par Nikki Haley, l’ambassadrice américaine auprès des États-Unis : « quand les Nations-Unies échouent constamment dans leur mission d’agir collectivement, il y a des moments dans la vie des États où nous sommes obligés d’agir nous-mêmes ». Problème : la pratique va à l’encontre de toutes les conventions internationales en vigueur. En vertu du droit international, le recours unilatéral à la force par des États membres des Nations-Unies est interdit, même quand l’utilisation de la force est justifiée par une action humanitaire unilatérale. Un État ne peut licitement employer la force que lorsqu’une action militaire a été décidée par le Conseil de Sécurité ou lorsqu’il s’agit de légitime défense individuelle ou collective. Or, si à cette heure, tout semble l’indiquer, ni l’attaque chimique ni l’implication du régime syrien n’ont encore été avérées.

 

Donald Trump a choisi d’outrepasser le conseil de sécurité – Belga

Destruction d’un équilibre précaire

En plus de six ans de conflit, la Syrie s’est progressivement transformée en antichambre des horreurs, poussant l’ONU à qualifier le pays de « chambre des tortures ». Le 29 mars dernier, au prix de longues négociations et de nombreux rendez-vous ratés, les rebelles et le régime syrien étaient enfin parvenus à un accord portant sur l’évacuation de 60 000 civils résidant toujours dans des zones de combat. L’accord portait notamment sur les localités de Foua et Kefraya, assiégées par les rebelles depuis trois ans, et de Zabadani et Madaya, encerclées par l’armée syrienne et le Hezbollah libanais, et devait être mis en oeuvre à partir du quatre avril. Une trêve était déjà entrée en vigueur le 28 mars, et semblait avoir été respectée. Jusqu’à mardi dernier. Attaque chimique commanditée par le régime selon les rebelles, frappe d’un entrepôt de produits toxiques appartenant à ceux-ci selon la Russie, alliée de Bachar al-Assad : deux versions divergentes qui ne laissent toutefois aucun doute sur l’état actuel de la trêve. Un maelstrom que la frappe aérienne américaine ne risque pas d’améliorer.

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Afghanistan, je me souviens

En 2001, la « guerre contre le terrorisme » de l’administration Bush avait vu les États-Unis mener une coalition militaire en Afghanistan pour détruire Al-Qaeda et renverser les talibans. Bilan après treize ans de conflit : un pays détruit, État failli où l’EI se dispute l’influence aux Talibans.

2003 marque l »invasion de l’Irak par les États-Unis, « guerre préventive » pour parer à la menace des armes de destruction massive du régime irakien dont l’administration Bush affirmait, à tort, détenir la preuve. À l’arrivée : zéro arme de destruction, mais huit ans de conflit et un pays actuellement au bord de la guerre civile, cinq ans après le retrait des troupes américaines. Quand il s’agit du Moyen-Orient, les USA semblent déterminés à jouer les « gendarmes du monde », qu’importe les conséquences de leur ingérence.

Suite à l’attaque chimique, Hillary Clinton avait appuyé la position de Donald Trump, soulignant la nécessité de « mettre l’armée de l’air syrienne hors service et de les empêcher de bombarder à nouveau des innocents et de larguer sur eux des bombes au sarin ». En frappant la base aérienne syrienne, Donald Trump a choisi de marcher dans les traces de ses prédécesseurs et de s’en aller en guerre. L’occasion pour un président à l’opinion publique catastrophique de rassembler autour de lui un peuple américain plus divisé que jamais. Un pari risqué, Donald Trump ayant promis à ses électeurs tout au long de sa campagne une Amérique moins interventionniste. Dans une allocution après la frappe de jeudi soir, Donald Trump a tenu à rappeler que « nous demandons à Dieu de nous inspirer pendant que nous faisons face au défi de notre monde très troublé. Nous prions pour les vies des blessés et pour les âmes de ceux qui sont décédés. Et nous espérons qu’aussi longtemps que l’Amérique sera synonyme de justice, la paix et l’harmonie finiront par l’emporter » . Une perspective compromise.

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La Syrie est à mille lieues de la « paix et harmonie » voulues par Donald Trump – Belga

La Russie refroidie

Car en s’attaquant au régime syrien, Donald Trump s’en est également pris indirectement à la Russie. Pour Rex Tillerson, le Secrétaire d’État américain, « soit la Russie a été complice, soit elle a été incompétente dans sa capacité à obtenir l’élimination des armes chimiques de Damas ». Suite à la frappe aérienne, la réponse de la Russie ne s’est pas faite attendre. Allié de longue date du régime de Bachar al-Assad, le Kremlin a fermement condamné le tir de missiles US sur la base syrienne. « Le président Poutine considère les frappes américaines contre la Syrie comme une agression contre un État souverain en violation des normes du droit international, (se fondant) sur des prétextes inventés », a affirmé le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, cité par les agences de presse russes. Et d’ajouter que « cette action de Washington cause un préjudice considérable aux relations russo-américaines, qui sont déjà dans un état lamentable ».

Vers un refroidissement des relations entre Washington et Moscou. La perspective est glaçante. Selon le spécialiste en relations internationales Samir Saul, interrogé au sujet de la réponse américaine par L’Obs, « il ne peut y avoir de bombardement contre un État qui sait se défendre et, qui plus est, a à ses côtés un allié qui ne le laissera pas sombrer. Et même si la Russie n’intervient pas, la Syrie n’est pas la Libye. L’armée syrienne est importante et professionnelle. Il y aurait d’énormes pertes américaines. Ceux qui poussent à une intervention américaine sont nostalgiques d’une époque où les États-Unis étaient hégémoniques et pouvaient s’imposer par la force. Ce n’est plus le cas ». Visiblement, Donald Trump n’a pas reçu le mémo.

 

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