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L’extrême droite en Flandre

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Menacée de mort au Pukkelpop de Hasselt, Anuna De Wever, la militante flamande soucieuse de l’état de santé de la planète, était plus en sécurité à Bruxelles. | © Nicolas Landemard / Le Pictorium

Politique

Le festival Pukkelpop a fredonné un air identitaire sur tout le territoire flamand. Les extrémistes (et les nationalistes) s’en sont donnés à cœur joie. Signe des temps ?

 

Le drapeau officiel flamand (comté de Flandre, depuis 1985) se décrit comme tel : fond jaune avec lion noir dont la langue et les griffes sont coloriées de rouge. La version initiale était un lion tout noir, sans rouge. Ce premier étendard a mené le mouvement flamand. Il rythme aujourd’hui les congrès du Vlaams Belang. Dans l’imagerie collective, ce tissu lui appartient. Confirmation à Cracovie, où les jeunes du parti l’affichent avec fierté.

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Le drapeau flamand (avec langue et griffes en rouge) et celui revendiqué par le Vlaams Belang (sans rouge). © DR

La semaine dernière, les organisateurs du Pukkelpop cherchent à interdire sur le site ce drapeau. Motif : selon eux, celui-ci symbolise la « collaboration ». La bévue est colossale. Elle se veut certes pétrie de bonnes intentions : elle répond notamment aux menaces de mort sur l’activiste pro-climat Anuna De Wever et l’attitude détestable d’extrémistes de droite. Sur le fond, le raccourci est douteux, impétueux. À vrai dire stupide. L’amalgame qualifie tous les militants du mouvement flamand de nazis. Trop rapide, trop bête, trop caricatural. Sans nuance. La direction du festival présente ses excuses. Mais l’air a déjà fait la chanson.

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Plus fort que la N-VA

Pour le Belang, c’est un cadeau tombé du ciel. « Son » drapeau triomphe. Et pas n’importe où : il flotte joyeusement au vent, là où se concentrent les jeunes. Son nouvel électorat. Comme la réalisation d’une prophétie dictée par les dernières élections ayant célébré son premier succès dans le nouveau siècle. La bourde du Pukkelpop est une offrande au VB. N’importe quelle agence de publicité rêverait de transformer du vieux en très jeune à une vitesse aussi record, à si bon compte, avec autant d’efficacité immédiate et sur le long terme. Voilà désormais ce drapeau prêt à s’afficher sans retenue, avec fierté. On attend déjà les premières propositions de décret pour qu’il (re)devienne le symbole de la Flandre. Nombreux sont ceux qui veulent effacer ce rouge ajouté pour s’inscrire dans la dynamique belge. Voyez le subterfuge. Une manière de séparer le pays. Mais, surtout, le symbole appartient à l’extrême droite. Les organisateurs du festival pourront un jour dire qu’ils avaient raison avant l’heure, mais cela n’enlève rien de leur faute et de leur responsabilité – du moins en partie.

Le Vlaams Belang a donc planté « son » drapeau sur « son » territoire. La N-VA l’a mauvaise. Elle a provoqué la sortie de tout son état-major pour tenter de reprendre la main. Un comble. Sa ministre Liesbeth Homans avait refusé de poser devant le drapeau belge, le qualifiant de « chiffon ». Que d’émotions il y a quelques semaines ! C’est déjà du passé. Les nationalistes sont une nouvelle fois dépassés sur leur programme identitaire et sur leur droite.

« Bon » et « mauvais » Flamand

Cette séquence est d’autant plus difficile à ingurgiter que Bart De Wever vient de rédiger sa note en vue de former le gouvernement flamand avec le leitmotiv du « canon flamand ». Il propose de dresser une liste de points d’ancrage de la culture et de l’histoire flamandes que les élèves et nouveaux arrivants devront apprendre et comprendre. La distribution par le Vlaams Belang de petits drapeaux (sans rouge) à la fin du Pukkelpop aura eu beaucoup plus d’efficacité. Vu à la télé et pas besoin d’expliquer.

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Les jeunes du Vlaams Belang en « université d’été » à Cracovie, en Pologne. Avec le drapeau au lion noir, évidemment. © Facebook Vlaams Belang Jongeren

La Flandre a passé un été sans gouvernement, animée par une bataille de chiffonniers. Nul n’est parfait. Cette querelle pour des bouts de tissu, on le voit, n’est pas anodine pour autant. Et il ne s’agit pas que de symboles. Elle révèle des progressistes – les organisateurs du Pukkelpop – défendant leurs valeurs de manière contre-productive ; elle porte les plus radicaux sur des fonds baptismaux. La Flandre est probablement au bord d’une fracture nouvelle face à un diktat intellectuel, moral et physique. Le Pukkelpop a outrageusement illustré les résultats du 26 mai dernier : qui se soucie en réalité et encore des menaces de mort contre Anuna De Wever, militante luttant pour la planète ? L’importance du débat a viré vers le clivage « bon » et « mauvais » Flamand, « bon » et « mauvais » drapeau, richesse contre planète. Une Flandre divisée, et ce n’est pas ou plus la N-VA qui tient le micro. Seul sur la scène principale, le Vlaams Belang pavane, ses représentants drapeau sur les épaules, leur nouveau « Vlaamse Leeuw ». Noir.

On revote quand ?

Vous avez voté il y a tout juste trois mois. Prêt pour un second tour au niveau fédéral ? Le sujet n’est plus un tabou.

Dans le cerveau des états-majors, loin dans les arrière-pensées peut-être mais quand même, on pense aux listes et à la stratégie. Les partis sont (déjà) en précampagne. La N-VA, notamment, cherche coûte que coûte à occuper la tête de gondole médiatique en surréagissant à la polémique du Pukkelpop. Par ailleurs, Bart De Wever et les siens tendent au PS des perches longues comme un jour sans fin. Objectif : refiler le valet puant aux socialistes. Et ça fonctionne plutôt bien.

Suite au « venez discuter » des nationalistes, la pression s’abat sur le boulevard de l’Empereur. Elio Di Rupo est face à deux tendances intramuros. La sienne (avec Charles Picqué), plus souple avec l’idée d’une discussion parallèle au futur gouvernement sur l’avenir de l’État (donc une approche du confédéralisme, puisque la N-VA serait dans ce cas de figure à bord de la majorité) ; l’autre portée par une armada de cadres et de militants soudés par un « no pasarán ».

L’objectif de De Wever : 
sans le PS, ou avec celui-ci seulement pour creuser davantage la séparation du pays

Divisant pour mieux régner et déstabiliser l’adversaire, Bart De Wever mène pour l’heure la partie contre Elio Di Rupo. Différemment que durant la campagne où il huait le président du PS, le leader des nationalistes joue de la flûte pour attirer son homologue, mais la tactique cherche un résultat final identique : sans le PS, ou avec celui-ci seulement pour creuser davantage la séparation du pays.

Le surplace est total. À vrai dire, seul un forfait de la N-VA pourrait créer une dynamique pour la création d’un exécutif national. Pour l’heure, Bart De Wever tente de faire porter le forfait par le Parti socialiste et ne montre aucun signe de désertion, par peur de rendre le vote nationaliste inutile.

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Bart De Wever et Elio Di Rupo. © Frederic Sierakowski / Isopix

Franchement, la tête d’Elio Di Rupo doit ressembler à un flipper avec plusieurs billes qui se télescopent en même temps. Le tilt au bout du bout ? Au niveau wallon et de la Communauté française, sa situation n’est pas simple non plus. Pour le moins. Et quid d’Ecolo ? Mathématiquement inutiles dans un attelage avec le MR et avec des assemblées générales qui peuvent donner le vertige même quand la situation est limpide, les verts sont capables d’échapper aux rouges.

Dans la majorité avec les « vilains capitalistes » bleus, coincés entre le PTB et les écologistes, des wagons d’électeurs socialistes 
se dirigeront immédiatement à quai. Un cauchemar.

Dilemmes pour Elio Di Rupo. Même si les partis flamands ne veulent plus d’un francophone comme Premier ministre (mais tout s’achète et tout se vend), il n’a pas encore renoncé (tout à fait) au 16 rue de la Loi. Sales nuits en perspective.

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