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La N-VA peut-elle mettre ses revendications communautaires au frigo ?

Bart De Wever scrutant l’avenir : l’image de son parti, qui s’est longtemps présenté comme le chevalier blanc, se ternit. | © Didier Bauweraerts

Politique

Le gouvernement flamand se fait attendre et le gouvernement fédéral semble encore bien loin. Pierre Vercauteren, politologue et professeur à l’UCL Mons, décode la délicate position du parti nationaliste.

 

Un entretien avec Frédéric Loore

Paris Match. Le Vlaams Belang de-vien-drait le premier parti de Flandre selon un dernier sondage. Cela s’inscrit-il dans un mouvement de fond ?
Pierre Vercauteren. Oui, mais en même temps, il y a une dimension structurelle qui tient au mécontentement des citoyens vis-à-vis de la longueur des négociations pour arriver à la formation des exécutifs. Tant en Flandre, où ça dure de façon inhabituelle, qu’au fédéral, où il n’y a toujours pas de majorité. Ceci étant, cette tendance trahit une défiance marquée du citoyen envers l’offre politique classique. Il est d’ailleurs intéressant d’observer qu’aux yeux d’une partie de l’électorat, la N-VA apparaît désormais comme faisant partie de cette offre politique traditionnelle. Peu à peu, l’image de ce parti, qui s’est longtemps présenté comme le chevalier blanc, se ternit. La N-VA se retrouve donc dans une situation inhabituelle depuis le début de son existence. Celle-ci s’accompagne d’un ressac électoral face auquel les dirigeants peinent à trouver une réponse.

Jean-Claude Marcourt (PS) et Jean-Luc Crucke (MR) parlent de rouvrir le chantier institutionnel. Est-ce une manière de donner des gages aux nationalistes, ou une réelle prise de conscience de l’impossibilité de faire l’impasse sur cette question à l’avenir ?
Je crois qu’il faut rester prudent dans l’interprétation de ces déclarations. Elles participent d’une volonté de vouloir contribuer au déblocage de la situation, mais si l’on analyse le contenu du chantier institutionnel dont parlent les intéressés, on voit bien qu’il ne fait pas du tout écho au discours confédéraliste porté par la N-VA. N’oublions pas non plus que la loi sur la possibilité de réforme de la Constitution votée lors de la législature précédente n’autorise pas de profondes modifications institutionnelles. Dès lors, on doit s’interroger sur la portée réelle de ces déclarations : faut-il y voir une sorte de signal d’apaisement envoyé à la N-VA, ou une façon de provoquer un retour à la table des négociations pour mieux constater l’impossibilité de s’entendre avec les nationalistes ? Le cas échéant, ce serait en quelque sorte refaire le coup des relations entre le PS et le PTB pour la formation du gouvernement wallon. Ou alors, autre hypothèse, l’idée serait de lancer un vrai chantier institutionnel, mais qui ne pourrait fatalement trouver sa concrétisation que lors de la prochaine législature.

« La N-VA sait pertinemment que l’on ne pourra pas passer du fédéralisme au confédéralisme sous la législature actuelle »

Voyez-vous la N-VA accepter de monter dans un exécutif en mettant au frigo pour cinq ans ses revendications communautaires ?
Très difficilement, c’est vrai, d’autant qu’elle fait l’expérience de l’usure du pouvoir au fédéral et qu’elle en paie le prix électoralement. Ajoutez à cela le fait qu’on se focalise souvent sur le communautaire, mais au plan socio-économique, les revendications de la N-VA sont aussi aux antipodes de celles du PS. Bref, la tentation pour les nationalistes pourrait donc être d’assumer leur statut de premier parti de Flandre et leur obligation de se montrer prêts à rentrer dans un gouvernement fédéral. Cependant, à l’impossible nul n’est tenu. Autrement dit, la N-VA se dit sans doute qu’elle a une obligation de moyens, mais pas spécialement une obligation de résultats. D’autant qu’elle sait pertinemment que l’on ne pourra pas passer du fédéralisme au confédéralisme sous la législature actuelle. A la fois pour des raisons juridiques mais aussi politiques, dès lors que l’ensemble des francophones ne veulent pas en entendre parler. La N-VA n’est pas en situation de pouvoir dire ouvertement qu’elle ne souhaite pas aller au fédéral, sauf à donner l’impression qu’elle fuit ses responsabilités. Il n’empêche que dans un certain nombre de têtes au parti, on se dit très certainement que ce serait une bonne chose de ne pas y aller, pour mieux se refaire une virginité politique à l’échéance de 2024.

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Theo Francken : toujours un « bon client » pour les médias. ©BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Les partis francophones peuvent-ils accepter ce scénario, au risque d’offrir justement à la N-VA la perspective de se renforcer dans l’opposition en prévision de la prochaine législature ?
Il n’est pas certain que la N-VA sortirait automatiquement renforcée d’une cure d’opposition. Cinq ans, c’est une éternité en politique, surtout à notre époque où l’électorat est très volatil. Au démarrage de la suédoise, par exemple, peu auraient osé imaginer que la N-VA sortirait de la législature avec le score que lui prêtent les derniers sondages. On est donc dans une grande imprévisibilité et aucun parti ne peut obtenir une garantie de résultat sur base des choix qu’il opère. Si, par exemple, dans les cinq ans, on assiste à une embellie sur le plan économique en Belgique, cela pourrait éroder les positions de la N-VA.

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Avec ou sans le PS ?
C’est la question qui détermine l’avenir au fédéral : les nationalistes flamands vont-ils travailler avec leurs ennemis jurés, à savoir les socialistes wallons ? Theo Francken est sorti de son silence (tout relatif) dimanche dernier à la VRT, plaidant pour « un exercice intellectuel conséquent avec le PS ». Et de commenter : « Si ça marche et que nous pouvons atterrir, c’est bien. Mais si ça ne marche pas, nous devons être en mesure de regarder l’électeur droit dans les yeux et montrer que nous avons travaillé dur et vraiment essayé. »

 

Cet article est issu du Paris Match belgique du 26 septembre 2019. 

 

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