Paris Match Belgique

Tony Blair : « La seule solution serait d’organiser un second référendum sur le Brexit »

Blair

Pour Tony Blair, la confusion règne au Royaume-Uni pour le moment. | © Belga/AFP

Politique

L’ancien Premier ministre Tony Blair veut toujours croire que le Brexit n’aura pas lieu. Nous l’avons rencontré à Londres. Interview. 

 

Il est un des adversaires acharné du Brexit, celui qui a transformé le Royaume-Uni et modernisé un parti travailliste aujourd’hui dirigé par son extrême opposé, Jeremy Corbyn. Nous l’avons rencontré alors que la Cour suprême était en train de délibérer sur la légalité de la suspension brutale du Parlement britannique. Ce 19 septembre, l’homme qui nous reçoit est partagé entre l’espoir d’une solution à une épouvantable crise constitutionnelle et politique et l’anxiété d’un désastre annoncé. Cinq jours plus tard, le jugement était rendu. La Cour désavouait Boris Johnson. Une victoire majeure pour ceux qui, comme lui, refusent le « no deal ».

Lire aussi > Tony Blair de retour pour combattre le Brexit

Paris Match. Comment jugez-vous la situation après ces deux dernières semaines de soubresauts politiques, marquées par la suspension brutale du Parlement ?
Tony Blair. Le désordre et la confusion règnent. La pagaille. C’est un gigantesque gâchis. Et l’absence de débats parlementaires, nécessaires en cette période cruciale, ne fait qu’aggraver les tensions. La tragédie supplémentaire vécue en ce moment par la Grande-Bretagne réside dans l’état chaotique des deux principaux partis de gouvernement du pays. Conservateurs et travaillistes traversent ensemble, et au pire moment, une crise de légitimité, avec la remise en cause, dans l’opinion comme dans leurs rangs, de leurs dirigeants respectifs Boris Johnson et Jeremy Corbyn. Quant aux Britanniques eux-mêmes, qu’ils soient partisans d’une scission ou défenseurs du maintien dans l’UE, ils s’accordent tous sur un point : il faut en finir. Tout le monde en a ras le bol du Brexit !

S’il y a un problème et que le problème est le Brexit, il faut demander son avis à la population.

Comment sortir de cette crise ?
La seule solution raisonnable serait d’organiser un second référendum, comme je le dis depuis des mois. À moins qu’un accord ne soit trouvé rapidement, ce qui paraît chaque jour de moins en moins probable, il est indispensable de consulter les électeurs une nouvelle fois.

Et si le “Leave” l’emportait ?
Il faudrait alors l’accepter. Mais je ne suis pas sûr que ce serait le résultat d’une seconde consultation. S’il y a un problème et que le problème est le Brexit, il faut demander son avis à la population. Sans, pour autant, mélanger les sujets.

Corbyn a eu mille fois raison de ne pas tomber dans ce piège et de refuser une nouvelle élection.

L’actuel Premier ministre propose, au contraire, d’organiser une nouvelle élection générale…
C’est en effet son idée. Son pari, même. Boris Johnson y voit, bien sûr et avant tout, son intérêt, parce qu’il pense pouvoir remporter le scrutin. L’organisation d’une élection pourrait de surcroît masquer l’impopularité croissante, dans l’opinion, d’un Brexit sans accord – qu’il défend sans le dire ouvertement, en s’abritant derrière l’impopularité plus grande encore de son adversaire politique Jeremy Corbyn et de la direction du Parti travailliste. Enfin, dans ce cas de figure, les soutiens du Brexit Party voteraient probablement pour le parti conservateur, un autre facteur de victoire potentielle. Jeremy Corbyn, en l’occurrence, a eu mille fois raison de ne pas tomber dans ce piège et de refuser une nouvelle élection. Il gère rationnellement des circonstances irrationnelles.

Pour certains commentateurs, en s’opposant à une élection législative, ce serait la première fois que Jeremy Corbyn se serait trouvé d’accord avec vous.
[Il éclate de rire.] Oui, la toute première de sa vie. Et de la mienne.

L’Europe n’a jamais eu son mot à dire sur nos dossiers nationaux.

Pensez-vous qu’il soit encore possible d’obtenir un accord de sortie ?
Ce sera horriblement difficile. Car, en fait, tout repose sur un choix initial qui n’a pas été correctement expliqué en 2015, à l’époque du premier référendum. Ni même par la suite. Ce choix est le suivant : soit la Grande-Bretagne demeure dans le marché unique, en maintenant une frontière ouverte entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, comme d’ailleurs l’exigent les accords passés entre la Grande-Bretagne et l’Irlande – auquel cas, pourquoi vouloir alors sortir de l’UE ? –, soit elle opte pour une scission, forcément très douloureuse. Le Brexit repose dès son apparition sur un mythe fondateur. La Grande-Bretagne n’a jamais perdu un atome de sa souveraineté en entrant dans l’Europe. Elle a simplement rejoint un marché commun, une union commerciale, dont elle avait d’ailleurs ardemment désiré la création. Cela n’a absolument rien à voir, malgré ce qui a été raconté aux électeurs. C’est même une contradiction majeure. Voilà l’origine de la situation surréaliste que nous vivons aujourd’hui.

Lire aussi > Jonathan Coe : « Le Brexit est une chimère. Une illusion. Un rêve »

Les pro-Brexit accusent pourtant l’UE d’ingérence dans les affaires intérieures du pays.
C’est un mythe ! Un mensonge. Une invention. J’ai été Premier ministre pendant dix ans et je serais incapable de citer ne serait-ce qu’une seule loi que j’aurais souhaité voir promulguée mais qui aurait été bloquée par Bruxelles. Et vice-versa. L’Europe n’a jamais eu son mot à dire sur nos dossiers nationaux, qu’il s’agisse du système de santé, de l’éducation ou de la fiscalité. Ni, bien entendu, sur la sécurité intérieure. Le pays n’est pas et n’a jamais été dans l’espace Schengen. Donc, reprocher à l’UE un afflux théorique d’immigrés sur notre sol, alors que le pays contrôle seul ses frontières, est absurde. C’est pourtant le message qui est martelé depuis des années par les pro-Brexit et qui a, hélas, contribué au vote “Leave”. Le vrai débat qui devrait avoir lieu aujourd’hui, c’est de savoir pourquoi nous sommes dans l’Europe. Pour le reste, les problèmes évoqués à tort dans le cadre du Brexit relèvent de l’état actuel du monde occidental, entre stagnation économique et failles culturelles. En un mot, de la mondialisation qui nous est imposée par d’autres.

Trancher un sujet aussi grave sous le coup de l’impatience serait une erreur historique de la part de l’UE.

Que va-t-il se passer dans les dernières semaines précédant la date butoir du 31 octobre ?
Si aucun accord n’est trouvé, ce qui semble malheureusement probable, compte tenu de l’absence de négociations réelles entre le gouvernement et Bruxelles, Boris Johnson devra demander une extension du délai pour déclencher l’article 50. Qu’il le veuille ou non.

Et si l’Europe lui opposait une fin de non-recevoir ?
Le risque existe. C’est pour cette raison que je voudrais plaider notre cause auprès de l’UE et des chefs d’Etat européens. Trancher un sujet aussi grave, aussi lourd de conséquences, sous le coup de l’impatience, de la frustration, voire de l’exaspération, serait une erreur historique de la part des Européens. Cette question déterminera l’avenir de plusieurs générations. Et la puissance de l’Europe dans le monde. Et l’équilibre au sein de l’Union européenne. Nous vivons un moment d’une extrême gravité. Il requiert, de la part de tous ceux qui sont concernés, sérieux et sang-froid. Rodomontades et crises de nerfs doivent être exclues. On ne décide pas à la va-vite d’une rupture pareille parce qu’on en a assez. Ce n’est pas le moment de jouer aux ados susceptibles ni de multiplier les provocations infantiles.

Si un second vote sur le Brexit infirmait le premier, ce serait à tout jamais la fin de ce débat.

Pensez-vous que l’Europe aurait aussi beaucoup à y perdre ?
C’est évident ! Boris Johnson veut installer une sorte de concurrent “offshore” aux portes de l’UE. Ce que deviendra inévitablement la Grande-Bretagne en cas de Brexit “dur”. L’Europe en souffrira nécessairement, même si les conséquences ne se feront pas sentir dans l’immédiat. Toute division intra-européenne aura des répercussions négatives, alors que la puissance chinoise s’affirme chaque jour davantage. Il faudra élaborer une sorte de coopération économique, qui sera très compliquée à mettre en place. J’assure de ma compréhension Emmanuel Macron et les autres chefs d’Etat européens qui manifestent leur frustration. Mais je leur demande aussi de prendre en compte ce que la Grande-Bretagne apporte à l’Europe, et qui est considérable. La Grande-Bretagne ne sera pas rayée du paysage comme ça. Elle sera forte à nouveau. Et l’Europe en bénéficiera. À l’inverse, une rupture l’affaiblirait pendant des décennies, alors que nous avons besoin d’unité. Notamment sur le front technologique, face aux mastodontes américain et chinois.

Lire aussi > Boris Johnson perd sa majorité absolue : Quelle influence sur le Brexit ?

Que répondez-vous aux Européens qui redoutent de conserver au sein de l’UE un pays durablement divisé ?
Qu’ils se trompent. Je peux vous garantir au contraire que si un second vote infirmait le premier, ce serait à tout jamais la fin de ce débat. Plus personne n’évoquerait ce sujet dans le pays. Les deux camps n’ont qu’un seul désir en commun : laisser tout cela derrière nous, une fois pour toutes. Le Parlement doit exiger un second référendum. Les députés doivent le proclamer haut et fort. Et Boris Johnson devra l’entendre.

Croyez-vous que le Brexit se produira ?
Je persiste à penser qu’il n’aura pas lieu.

CIM Internet